‹ Iconographie romaine (volume 3)Chapitre 11 sur 40 · REPRÉSENTANT TIRÈRE DESCENDANT D’UN CHAR · texte numérisé non relu

REPRÉSENTANT TIRÈRE DESCENDANT D’UN CHAR

Ce Camée n’a qu’un tiers de moins de hauteur et de largeur que celui de la Sainte-Chapelle.

Les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem l’avoient acquis dans l’Orient. Philippe-le-Bel le tenait d’eux, et il le donna à des religieuses dePoissy. Il fut enlevé par un soldat pendant les guerres civiles du XVIe siecle', et il fut vendu par des marchands à l’empereur Rodolphe II, ami des beaux-arts, pour la somme de 12,000 ducats d’or, qui vaudroient aujourd’hui à peu près 36o,ooo francs.

Une lettre de Peiresc, adressée à Jérôme Aléandre3, à Rome, le 16 décembre 1620, contient une explication de ce camée, qui faisoit dès-lors partie de la collection impériale de Vienne. Auguste, représenté en Jupiter Olympien, et Rome, en Junon Argienne, selon Peiresc, sont assis sur les sieges que leur auroient cédés ces deux divinités, placées debout derrière eux. La figure en habit militaire seroit Marcellus, ouïe César Caïus vainqueur de l’Arménie. La femme demi-nue, assise, seroit Antonia en Proserjnne , et son fils Germanicus auprès d’elle, sous les traits de Bacchus 3.

Albert Rubens publia un dessin du camée, mais retourné. Il voyoit Germanicus dans le jeune militaire, et Agrippine son épouse, dans la femme demi-nue, assise. Montfaucon4 donna le

(1) Gassendi, Fila Peireskii , lib. III , (3) Thcs. Antiq. Rom., XI, pag. 1 34 1 2 •

ann. 1620. (4) Antiquit. exjllic. , tom. V/ ire part.,

(2) Annal. Ency cl., 18 1 8, févr. p. 21 1 . pag. 160.

Chap. r.

Famille des Césars.

PI. XIX

Cii a p. J.

PI XIX V

60 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. IL

dessin dans son véritable sens, et il adopta l’explication de Rubens. Eckliel a imité et suivi Montfaucon; mais le dessin et la gravure sont assez corrects'. Tous ont reconnu Tibere avec le costume des triomphateurs.

Ce camée, dont le travail est supérieur pour le dessin à celui de 1 agate de la Sainte-Chapelle , n’est composé que de deux scenes; une de moins que sur l’autre camée.

Au milieu de la première, on voit Auguste assis, représenté avec le torse nu, comme Jupiter, tenant le lituus et le sceptre. Son aigle est posé au-dessous du siégé. A sa droite, la gauche du spectateur, est assise la déese Rome , dont les traits du visage présentent le profil idéal. Elle est coiffée avec un casque à triple aigrette; elle tient de la main droite une haste, et appuie la gauche sur le parazonium. Rome et Auguste se regardent; ils foulent aux pieds des casques et des boucliers. On voit le capricorne au-dessus d’Auguste.

Derrière l’empereur, une femme dont le profil est idéal, coiffée avec des tours et un voile, la Terre, debout, place sur sa tête une couronne de laurier. Un homme dont le torse est nu, la chevelure et la barbe hérissée, Neptune, se réunit à la Terre pour le couronnement d’Auguste. A leurs pieds est assise une femme demi-nue, couronnée de lierre, ayant le profil idéal, tenant de la main gauche une corne d’abondance, soutenant sa tête de la droite, ayant à ses côtés deux enfants nus, dont l’un tient des épis: c’est l’Abondance, divinité qui regarde Rome et Auguste.

Devant Rome et Auguste, on voit un char dont les chevaux sont guidés par la Victoire ; ce qui le fait reconnoitre pour un char de triomphe. Des armes sont jetées au-dessous. De ce char

(i) Pierres gravées du cabinet de J'ienne , planche Itc

descend un Romain d’un âge avancé, Tibere, en habit civil, revêtu d’une tunique liée avec une ceinture, et d’une toge, tenant un sceptre de la main gauche, et de la droite un objet qui est effacé. Entre le char et Rome est debout un jeune homme que les médailles font reconnoître pour Germanicus : il porte le costume militaire; il appuie la main droite sur son flanc, et la gauche sur le parazonium.

L’érection d’un trophée au pied duquel sont liés des barbares, et d’autres barbares que l’on traîne vers ce monument de leur défaite et de leur captivité , remplissent la seconde scene, la scene inférieure.

Les auteurs qui ont écrit sur ce camée, Albert Rubens, Montfaucon, etc. ', ont voulu reconnoître le triomphe accordé à Tibère 1 an y63 de Rome, 10e de l’ere vulgaire, 40e du régné d’Auguste, à cause de ses victoires sur les Pannoniens, et que la nouvelle de la défaite de Yarus fit différer. Ils ont cru que sa descente du char triomphal, conduit par le génie de la Victoire, exprimoit ce contre-temps , comme si la fatale nouvelle lui eût été annoncée au moment où il montoit triomphant au Capitole. Il est probable que les historiens auroient conservé le souvenir de cette singulière circonstance ; mais le silence de ceux qui nous sont parvenus est absolu. Voici comment Suétone2 s’explique: « On lui accorda le triomphe, de très grands et de nomccbreux honneurs.... Auguste fit retarder ce triomphe, à cause «de la douleur dans laquelle la défaite de Varus avoit plongé «Rome. Mais Tibere n’entra pas moins dans la ville, revêtu de «la prétexte, et couronné de laurier.»

(1) Depuis que j’ai composé cette explication, j'ai découvert que Cuper avoit fait du second passage de Suétone le meme usage que moi; c’est dans sa dissertation

sur un camée (gravé ici, pl. XXIX, n° i), qui est jointe à celle qui explique les monuments consacrés à Ilarpocrate.

(2) Cap. xvii.

Ch ap. I.

Césars.

Pl. XIX \

Chap. r.

Famille des Césars.

PL XIX*

62 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.

Un retard aussi triste , causé par un événement dont Auguste fut si douloureusement affecté, a-t-il pu exercer les talents d’un habile artiste, et de quel œil auroit-il été vu par l’empereur? Ce seroit pour ainsi dire un monument satirique.

Il n’en est pas de même de l’explication que je propose de substituer à celle que je viens d’exposer : on y trouve la convenance; et un passage de Suétone' lui sert de base. «Tibere re- «vint de la Germanie deux ans après (765 de Piome, i2r del’ere «vulgaire , 42e du régné d’Auguste) ; alors il célébra le triomphe « qu’il avoit différé, suivi parles lieutenants auxquels il avoitfait «accorder les ornements triomphaux: avant de monter au Ca- «pitole (priuscjuam in Capitolium flecteret) , il descendit de son «char, et se prosterna aux genoux de son pere, qui présidoit à «la pompe triomphale1 2.» Ce témoignage de piété filiale est, à mon avis, le sujet représenté sur le camée. Il remplit de joie le cœur d’Auguste ; et la poésie l’a aussi célébré.

On lit dans Ovide3: Rome te verra avec joie paroitre en vain- «queur sur la roche Tarpéienne, traîné par des chevaux ornés «de fleurs. Ton pere, éprouvant la joie qu’il fit jadis ressentir «au sien, sera témoin des honneurs qui te seront décernés avant «l’âge mûr. »

M. Visconti4 a dit, avec raison, que le principal personnage de ce camée est Auguste, représenté, comme Jupiter, assis, le

(1) Tib., c. sx.

(2) L’expression in Capitolium flecteret, est susceptible de deux sens différents, que je dois faire connoître. L’un se trouve indiqué dans ce passage du septième plaidoyer de Cicéron contre V erres (cap. xxx): Currum de foro in Capitolium flectere; « dé-

« tourner son char, pour aller du forum au

« Capitole. » L’autre est relatif à l’usage où

étoit le triomphateur de monter, sur ses genoux, les degrés de la plate forme du Capitole. (Dio, 1. LX, c. xxm, et 1. XLIII, c. xxi); dans ce sens, il faut sous-entendre ascensurus et genua; dans le texte de Suétone , priusguam in Capitolium (ascensurus) flecteret (genua).

(3) De Ponto , II, i, 67.

(4) Museo Pio-Clem ., III, p. 1 , not. e.

torse nu, tenant un sceptre et le lituus, l’aigle à ses pieds. Le capricorne, gravé au-dessus de ce personnage, témoigne que c’est Auguste, qui étoit né sous ce signe, et qui le faisoit graver sur ses médailles. Aussi Manilius', parlant du capricorne , dit, «qui «brilla si heureusement au moment de la naissance d’Auguste. « Rome est représentée souvent sous les traits d’une femme armée, telle qu’on la voit ici. L’association de Rome personnifiée, et d’Auguste représenté sous les traits d’un dieu rappelle l’adroite politique de ce prince. Il craignit d’offenser le peuple romain , en acceptant les honneurs divins qu’on vouloit lui rendre dans les provinces. Il s’y refusa , à moins que la déesse Rome ne les partageât avec lui ; mais il ne le permit jamais dans la capitale de l’empire. Suétone’ nous l’apprend:

« Quoiqu’il sût que l’on élevoit des temples en l’honneur des «proconsuls, il ne souffrit point qu’on lui en bâtit dans aucune «province, à moins que la ville de Rome n’en partageât l’hon- «neur avec lui; mais il refusa toujours avec obstination qu’on «en élevât dans la capitale.» Aussi lit-on sur plusieurs de ses médailles , Irappées hors de la capitale , et sur-tout à Lyon , la légende ROMAE ET AVGVSTO. On trouve aussi cette double consécration dans une inscription du recueil de Muratori1 2 3. Il pourvoit paroi tre extraordinaire à quelques personnes de voir le lituus, attribut des augures et du souverain pontife, placé dans la main d’Auguste, qui est représenté sous la forme d’un dieu. Je citerai deux exemples semblables; une médaille d’or de Jules César4, sur laquelle on lit DIYO IVLIO autour de sa tête, couronnée de laurier; une comete dans le champ. Au revers, un

(1) Astron. , II , v. 499-

(2) Aug., cap. lii.

(3) Page 222, n° 5.

(4) Mus. d’Arschot;GessnertImp.,teb.iv , 5*; MoreUi, Fcimil . , tab. xv, n° 3, p. 54g; Lexic.,i?et Num. Raschc , t. II, part. 11, 1078.

Chap. I.

Famille des Césars.

PI. XI XQ

Chap. I.

Famille des Césars.

Pl. XIX*.

3“ 3 et 4.

temple à six colonnes, dans lequel s’élève sa statue, tenant le lituus: légende, Publias LENTVLVS MARCELLINVS AED /Av CVRw/G. . On voit ici, sous les n° 3 et 4? une médaille d’argent d’Auguste : d’un côté, sa tête, avec la légende \MVerator CMLsar DIYI Yilius III VIR. ITERwm YxeiVublicæ C,\\\andœ : revers , la statue de César, tenant le lituus, dans un temple; on lit sur le fronton, DIVO IYLIO, et la légende COS. ( consul ) ITERa/ra ET TER DESIGN^ua.

La victoire navale d’Actium autorisoit l’artiste à réunir, pour couronner l’heureux Octave, Neptune à la Terre, personnifiée avec la coiffure de Cybele.

Le bonheur et l’abondance dont Piome jouissoit pendant son régné sont rappelés ici par la présence de l’Abondance et de la Fécondité réunies en une seule personne: c’est une femme portant une couronne de lierre, attribut des personnages attachés au culte de Bacchus , tenant la corne remplie de toutes sortes de fruits, et ayant à ses côtés le symbole de la fécondité, deux enfants, dont l’un tient deux épis.

Un char, dont les chevaux sont guidés par la Victoire, qui tient un fouet, est le char triomphal d’où descend un personnage d’un âge mur, Tibère, âgé de cinquante-trois ans. Il porte le costume des triomphateurs, la couronne de laurier, et la toge, dont la sculpture, qui n’exprime point les couleurs, ne peut faire distinguer l’espece, et il tient de la main gauche le sceptre d’ivoire, ordinairement surmonté d’un aigle. Le temps a détruit l’objet qu’il lenoit de la main droite.

Pourquoi Germanicus fait-il partie de cette scene? La réponse sc trouve dans le passage de Suétoue ', que j’ai rapporté, et dans lequel il est dit de Tibere: «Il célébra le triomphe qu’il avoit

(1) Tib , ao.

« différé , suivi par les lieutenants auxquels il avoit fait accorder «les ornements triomphaux, » Auguste, en habile politique, multiplia les honneurs et les récompenses , pour augmenter le nombre de ceux qui se dévouoient à lui. Il établit une distinction entre le triomphe et les ornements qui décoroient Je triomphateur. Il les accordoit une première, une seconde fois; mais il ne décernoit souvent le triomphe que dans un temps plus reculé. Lorsqu’il l’accorda à Tibere, il ne donna que les ornements triomphaux à Germanicus, cpii avoit commandé sous scs ordres. Nous en avons pour témoin Dion'. «Germanicus apporta la « nouvelle de cette victoire ; pour la célébrer, on décerna à Au- «guste et à Tibere le titre d 'imperator, avec le triomphe.... mais «à Germanicus, les honneurs triomphaux seulement, ainsi qu’à «plusieurs autres chefs.»

Ainsi Germanicus devoit suivre le char de Tibere; mais pourquoi n’est-il pas à cheval comme les chefs des légions? C’est encore Suétone2 qui donnera la réponse; décrivant le triomphe de l’empereur Claude, après son expédition dans la Grande-Bretagne, il dit que «son char étoit suivi par ceux qui avoient ob- «tenu dans cette guerre les ornements triomphaux; qu’ils étoient «à pied, revêtus de la prétexte : mais que Cassius Frugi, portant «la toge chamarrée d or, montoit un cheval richement capara- «çonné , pareequ il étoit décoré des ornements triomphaux pour «la seconde fois.» Or, Germanicus ne les ayant encore obtenus qu’une fois, ne pouvoit paroître à cheval dans cette pompe.

La scene inférieure s’explique d’elle-même : ce sont des Germains et des Pannoniens captifs. Ils portent le costume que les artistes romains semblent etre convenus de donner aux barbares, européens et africains : le torse est nu, les cheveux sont longs et

(î) Lib. LVI, §. 1 7. (a) Cap. xvh.

Chap. I.

Famille des Césars.

PL XIX*

Ch ap. I.

Césars.

PI. XIX*

ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.

hérissés, ainsi que la barbe. Il faut excepter les Egyptiens, qui conservent sur les monuments leur costume particulier. Quant à celui des Asiatiques et des Scythes, il consiste en vêtements qui couvrent tout le corps , avec la mitre phrygienne, une tunique à longues manches , de longues chausses , des chaussures fermées ; et dans l’absence de la barbe.

Page 1