‹ Iconographie romaine (volume 3)Chapitre 18 sur 40 · ET SES FILS · texte numérisé non relu

ET SES FILS

Drusus le jeune, plus connu sous le nom de Drusus César , annonçoit , par sou goût effréné pour les combats de gladiateurs , par le plaisir qu’il goùtoit à voir couler le sang (ce qui fit appeler drusiens les glaives les mieux acérés), par ses accès de colere, enfin par sa passion pour les plaisirs de la table, qu’il devoit le jour a Tibere'. Vipsania, la première épouse de cet empereur , celte femme pour qui seule il témoigna quelque attachement, 1 eu rendit pere; mais on ignore en quelle année : probablement vers 740 de Rome (14 avant l’ere vulgaire).

Tibere le créa prêtre d Auguste déifié, avec plusieurs autres membres de la famille impériale. Quatre ans auparavant, malgré sa giaude jeunesse, il 1 avoit nomme questeur. Il l’aVoit même désigné consul pour 1 année 767 ( i31' de l’ere vulgaire), lorsque les légions de la Pannonie s étant révoltées .à la nouvelle de la

(]) Dio, LVII, 1 4 ; Taùt. , Annal, I, 76.

Chai». I.

Famille des Césars.

PI. XXII

ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.

Chap. I.

Famille des Césars.

pi. xxnr.

mort d’Auguste, Tibere envoya Drusus pour apaiser ces troubles'. Il lui donna pour le guider Séjan, préfet du prétoire.

A l’arrivée du prince, les légions s’avancèrent hors du camp avec une contenance menaçante; lorsqu’il y fut entré , elles établirent des gardes aux portes, et des postes nombreux; le reste entoura le lieu élevé où les généraux rendoient la justice {tribunal). Là Drusus, debout, étendoit le bras et la main pour obtenir le silence; les cris l’empècherent long- temps de parler. Saisissant enfin un instant où le tumulte avoit diminué, il lut les lettres de son pere, qui le chargeoit d’accordep sur-le-champ aux légions tout ce qui seroit possible, et de remettre au sénat la discussion des autres griefs. Mais cette lecture fut suivie d’une rébellion ouverte ; on abandonna le prince ; on blessa d’un coup de pierre un des généraux qui l’accompagnoient; et tout annonçoit que la nuit prochaine seroit orageuse et verroit commettre quelque grand crime. Le sort en ordonna autrement; car la lune s’étant éclipsée au milieu d’un ciel sans nuages, le soldat, ignorant la cause de ce phénomène , l’attribua à sa rébellion , et promit de rentrer dans le devoir si l’astre recouvroit son éclat. Drusus profita habilement de cette terreur; il envoya dans le camp, pendant la nuit, des chefs affidés qui préparèrent les esprits au repentir; à la pointe du jour, il harangua l’armée; «et, dit Tacite, quoiqu’il fût peu exercé à parler en public, «inspiré cependant par le sentiment de sa naissance, il blâma «le passé, approuva le repentir, et adressa à son pere les délé- «gués des légions. Mais le caractère de Drusus le portoit à la «cruauté; il appela près de lui deux des chefs de la sédition, «leur fit ôter la vie dans sa tente même, ou, selon quelques « écrivains , les fit exécuter hors du camp. Le supplice de plusieurs

(i) Tacit., I,

FAMILLE DES CESARS. n3

«autres séditieux acheva de rétablir l’ordre et la discipline. » Le cbap.i.

, i iî r r ' Famille des

consulat de 1 an 1 5 rut sa recompense, céS3rs.

Nommé, en 17, général de l’armée d’Illyrie, il pacifia cette pi. xxiii province; et, deux ans après, il revint à Rome, où le petit triomphe, l’ovation, fut la récompense de ses services. La mort de Germanicus fit connoitre peu après , l’an 20 , les sentiments de Drusus pour ce prince infortuné et pour ses enfants. «Il leur «témoigna une bienveillance paternelle», dit Tacite. Pison, l’assassin de Germanicus , se rendit auprès de Drusus , qu’il croyoit moins touché de cette mort que satisfait de n’avoir plus un rival de gloire et de puissance, et qu’il espéroit dès-lors lui être favorable. Mais ce prince lui dit devant tous ses courtisans que , si les bruits qui se répandoient avoient quelque fondement , c’étoit lui (Pison) qui devoit s’affliger davantage; qu’au reste il aimoit mieux les croire peu fondés, et penser que la mort de Germanicus n’entraineroit la ruine de personne. «On ne douta «pas, ajoute l’historien, que cette réponse n’eût été dictée par «Tibere, lorsqu’on vit un prince, jeune et sans artifice, em- «ployer la ruse et la dissimulation d’un vieillard.»

L’année suivante, 774 de Rome, Tibere le nomma, pour la seconde fois, consul avec lui, et, un an après, lui accorda la puissance tribunitienne. J’ai fait observer dans la vie de cet empereur, d’après les historiens , que tous ceux avec lesquels il avoit partagé le consulat périrent bientôt d’une mort violente.

Aussi fut-il facile de prévoir la fin prochaine de Drusus, sur-tout lorsqu’on put connoitre la liaison scandaleuse de Liville, son épouse, avec l’ambitieux Séjan. Drusus supportoit impatiemment l’élévation de ce favori ; il l’avoit même frappé violemment au visage dans un accès de colere’. Ce fut alors que Séjan

(1) Tacit. , IV, 3.

CuAP. r Famille de Césars.

PI. XX III

i Q ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. IL

promit a Li ville de l'épouser, et de la faire asseoir avec lui sur le trône , si elle vouloit détruire le seul obstacle qui s’y opposât, en ôtant la vie à son mari. «Cette femme, dit Tacite , niece d’Au- « «liste , belle-fille de Tibere , épouse de Drusus, qui l’avoit ren- «due mere de plusieurs enfants, déshonoroit scs aïeux, sa «postérité, par un crime dont le complice n’étoit pas même né «Romain (Séjan avoit vu le jour à Fohinium , dans l’Etrurie, «aujourd’hui Bolsemia) ; elle abandonnoit ces titres honorables «et certains , séduite pac des projets aussi coupables qu’in- « certains. »

Séjan choisit le poison pour se venger de Drusus. Il fut préparé par Endemus, médecin et confident de Livie, et versé par Lygdus, eunuque favori de Séjan. Celui-ci, pour dissiper la défiance de Liville, avoit répudié Apicata, mere de trois enfants. Le poison agissant lentement, on put croire que Drusus éloit attaqué d’un mal inconnu. Tant que dura sa maladie, et même après sa mort, Tibere affecta d’assister aux assemblées du sénat. Quoiqu’il eût prononcé son oraison funebre, il ne parut point affligé de cette mort : ce qui fit croire à quelques personnes qu’il n’y étoit pas étranger. Mais Tacite1 le disculpe de ce forfait , et dit qu’il a fait pour cela les recbercbes les plus exactes , afin de prémunir ses lecteurs contre de semblables récits. Je rapporte cette réflexion de l’historien, pour justifier celui qui a été accusé d’infidélité et d’injustice par les tyrans et leurs adulateurs. Ainsi mourut, en 776 (a3 de l’ere vulgaire), âgé d’environ trente-cinq ans, ce prince , qui eut , avec quelques vertus, presque tous les vices de son pere.

Liville. Huit ans après la mort de Drusus César, l’an 3 1 , et au moment de la chute de Séjan, Tibere apprit que le prince (1) Tacit., IV, 11, j 2.

FAMILLE DES CESARS. n5

avoit été empoisonné, et connut les noms des complices de Séjan, parmi lesquels se trouvoit celui de Liville. Instruit des détails de cette horrible trame par une lettre que lui écrivit cette Apicata, répudiée jadis par Séjan pour complaire à la criminelle épouse de Drusus, il vouloit faire punir Liville selon toute la rigueur des lois; mais, fléchi par les prières d'Antonia, mere de cette princesse coupable, il remit à son choix le genre de supplice que Liville devoit subir en secret. On la fit mourir de faim. Elle étoit fille de Drusus l’ancien, frere de Tihere. Son premier mari avoit été Caïus César, petit-fils d’Auguste. On est certain que ses restes ne furent point déposés dans le mausolée qu’ Auguste avoit fait construire pour sa famille. En 1777, on déterra autour de cet édifice, près de Saint-Charles-du-Cours , une urne d’albâtre (dont on voit le dessin dans le Museo Pio Clementino '), avec son socle, sur lequel on lit ces restes d’une épitaphe : LIVILLA GERMANICI C æsaris Jilia H ic S ita est. C’éloit le lieu ( ustrinum ) où l’on brûloit les corps des membres de la famille d’Auguste, pour déposer ensuite leurs cendres dans son mausolée : honneur qui lui fut sans doute refusé par Tibere. On ne connoit aucun portrait de Liville.

Fils de Drusus César. Dans le même lieu où l’on déterra , en 1 777 , l’urne de Liville, on découvrit plusieurs socles de pierre de travertin (tuf calcaire ainsi nommé à Rome). On lisoit sur un : TI berius CAESAR DRYSI CAESARIS FI lius HIC SITYS EST. C’est donc hors du tombeau commun de la famille d’Auguste que fut enterré Tiberius , surnommé Qemellus (Jumeau). Ce nom lui fut donné lorsque Liville, épouse de Drusus César, le mit au monde avec un autre fils qui ne vécut que quatre ans , et dont on ignore le nom. Tibere se réjouit beaucoup, en 772 , de

(1) Tom. YII, tav. xxxvi, p. 60.

Chap. I.

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PI. XXIII

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PI. XXJII.

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voir naitre (leux petits-fils, espoir de sa vieillesse. Il dit même au sénat qu’aucun Romain, élevé à un aussi haut rang, n’avoit eu dans sa famille un double rejeton'. Cependant, ayant appris après la mort de Séjan les crimes et les débauches de Livide, son affection pour Gemellus se changea en mépris. Le croyant le fruit d’un adultère, il le négligea totalement pour s’attacher à Caligula\ Néanmoins il le fit son héritier avec ce prince, et les substitua l’un à l’autre. Mais le sénat, dévoué à Caiigula, annula le testament de Tibere, sous prétexte que l’empereur ne jouissoit plus d’un esprit sain lorsqu’il l’avoit dicté, puisqu’il avoit associé à l’empire le jeune Tiherius, âgé seulement de dix-huit ans, incapable par cela seid d’entrer dans le sénat, et qui n’avoit point encore la toge virile. Cependant, comme s’il eût voulu le consoler de cette déchéance, Caiigula l’adopta un an après , et le nomma prince de la jeunesse. Philon assure qu’il vouloit acquérir sur lui, par celte adoption, le droit de vie et de mort3. En effet, cet empereur insensé et cruel l’accusa de s’ètre réjoui en le voyant malade, d’avoir souhaité sa mort, d’avoir voulu même l’empoisonner. D’après ces imputations, dénuées de tout fondement, il lui ôta la vie. Mais, jaloux de paroître observateur des bienséances en commettant ce crime, il rappela que personne ne pouvoit répandre le sang du petit-fils d’un empereur; et il le contraignit de terminer lui-même ses jours par le glaive, l’an 37 , à l’âge de dix-neuf ans.

Philon a peint d’une maniéré tragique la fin de ce malheureux prince.

On voit sa tète et celle de son frere jumeau placées sur des cornes d’abondance, â côté d’un caducée, au revers d’une médaille de bronze de Drusus César, leur pere. De 1 autre côté, on (1) Tarit., Il, 84. (2) Suet., Tiber., LXII, 76; Dio, LVIII, 23. (3) Phil. Leg. p. 996.

6 et 5.

lit DRVSVS CAESAR TI berii AYG usti FILIVS DIYI AVG usti c«,.l

N epos V O 'ST if ex TRI bunïtia POTEState II , avec les sigles S . C. 1 “™’laei,sd's dans le milieu du champ. Tihere s’applaudissoit , comme je l’ai n xxm. dit plus haut, devant le sénat , de voir naître un double rejeton dans sa famille. Celui-ci, pour le flatter, aura voulu éterniser cet événement.

On voit, sous le n° 1 de la planche XXIII, une statue de m* 1. Dru sus César, qui est conservée dans le Musée Royal.

La médaille de bronze du n” 4 est placée entre les u° 1 et 3, n» 4, 2, et 3. qui présentent la face et le profil de la statue, pour justifier sa dénomination. On y voit, d’un côté, la tête nue du prince, avec la légende DRVSVS CAESAR TI berii AVG usti F ilius DIVI AVG usti N epos; et de l’autre, les sigles S. C. (appartenantes au sénat) avec la légende PONTIFeu: TRIBVN/tfiz POTESTtfte 1TERVM.

Cette statue est fort précieuse , à cause de la vérité du portrait, dont les cheveux sont coupés sur le front, comme ceux de tous les princes de la famille d’Auguste. La tète n’a jamais été séparée du torse. D’après ce que j’ai dit plus haut de la révolte des légions apaisées par Drusus, je crois pouvoir assurer qu’elle représente ce prince sur le tribunal, prêt à les haranguer, étendant la main pour obtenir le silence1. Tels paraissent Galba et Hadrien sur leurs médailles à' allocutions (celles sur lesquelles ils haranguent les soldats). Je choisis de préférence les allocutions de ces deux empereurs, parcequ’ils portent, comme notre statue, le costume militaire; tandis que, sur les allocutions des autres princes on voit ordinairement le costume civil. La main et l’ avant-bras de ce marbre ont été restaurés ; mais ils l’ont été d’après l’indication de l’épaule et du bras. Au reste ce geste étoit

(1) Silentium manu poscens dit Tacite.

Chai*. I.

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PI XXIV

1 18 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. IL

celui des orateurs qui vouloient haranguer; Pliue le naturaliste dit que le sculpteur Céphissodote l’ancien avoit représenté un orateur la main élevée'. On peut voir une autre preuve dans Apulée J.

§. io. GERMANICUS, ET SES FILS.

On a observé que la mort d’aucun prince, depuis celle d’Alexandre, n’avoit excité autant de regrets que le trépas de Gcrmanicus. «La noblesse de leurs traits, dit Tacite3, leur âge, le «genre de leur mort, la proximité même des lieux où ils avoient «fini leur carrière , fournissoient autant de rapprochements «entre le prince romain et le héros grec. On observoit que tous «deux, remarquables par la beauté, par la naissance, âgés d’un «peu plus de trente ans, avoient succombé sous des embûches «domestiques, et sur un sol étranger; mais que Germanicus «avoit toujours été doux et affable avec ses amis , modéré dans «ses penchants, époux d’une seule femme, pere d’une nom- «breuse famille; que, non moins habile dans l’art militaire, et «sans avoir formé d’entreprises téméraires, il avoit vaincu les «Germains, malgré les entraves que lui imposoit un empereur «jaloux; que si, avec le titre et les droits d’un souverain, il eût «été le seul arbitre de ses destinées, il auroit, dans le même «espace de temps, égalé en gloire militaire le Macédonien, qu’il «surpassoit par sa clémence, sa modération, et par les progrès «qu’il avoit faits dans les lettres et dans les arts. »

Germanicus , dont la mort fit couler les pleurs non seulement

(i) Concionantem manu data. ( Plin. , (2) Apul., Metam., II, p. 54 , in usum,

XXXIV, 8.) (3) Tacit., Il, 78.

de tous les Romains, mais encore des rois et des peuples étrangers , étoit né l’an de Rome 789 ( 1 5' avant l’ere vulgaire) , puisque Suétone dit qu’il avoit trente-quatre ans lorsqu’il mourut , c’est-à-diré l’an 772. Il eut pour pere le généreux Drusus (Drusus l’ancien), frere de Tibere; et, pour mere , la vertueuse Antonia (Antonia la jeune). Les bons exemples qu’il eut sous les yeux pendant son enfance et son adolescence, et les soins de ses parents, développèrent son beau naturel. En 757 (3e année de l’ere vulgaire ) , Auguste adopta Tibere pour /ils ; et il exigea que celui-ci adoptât Germanicus, âgé de vingt-deux ans, qui prit alors le titre de petit-fds d’Auguste '. Trois ans après , l’empereur le nomma questeur2, cinq ans avant qu’il eût l’âge prescrit par les lois. Il lui fit faire ses premières armes contre les Dalmates : elles furent heureuses, et lui méritèrent, en 763, les ornements des triomphateurs, avec ceux des préteurs.

La défaite et la mort de Varus, la perte de plusieurs légions, tourmentoient nuit et jour l’ame altiere d’Auguste; il crut, en 764, avoir trouvé l’occasion de venger cette honte. 11 envoya contre les Germains une armée commandée par Tibere et par Germanicus, auquel il donna le titre de proconsul. Les deux généraux repoussèrent les ennemis au-delà du Rhin , et revinrent à Rome la même année. Germanicus fut nommé consul l’an 765, quoiqu’il n’eût point été préteur; et il ne s’éloigna pas de Rome pendant son consulat. Mais il acquit la faveur du peuple en défendant des accusés , en plaidant diverses causes devant les juges ordinaires, et même devant Auguste3. Ce prince, à qui sa foiblesse faisoit pressentir une mort prochaine, recommanda Germanicus au sénat, et le sénat à Tibere. Cette faveur du peuple, cette marque d’estime de la part d’Auguste, allumèrent dans le

(1) Dio, LV, 3i. (2) Suet., c. i. (3) Dio, LVI, 26.

CüAP. I.

Famille des Césars.

PI. XXIV

ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.

o, ia?. i. cœur de Tibere une jalousie qui précipita par la suite Germa-

nicus dans le tombeau. « Celui-ci , dit Tacite, avoit un esprit pi xxiv. «populaire, une grande douceur, bien différents du regard «sombre et du langage arrogant de Tibere.»

La grandeur d ame de ce prince brilla d'un éclat pur et sans nuage l’année de la mort d’Auguste, 767. Les armées qui étoient campées dans la Pannonie et sur la rive gauclie du Rhin, près de Cologne, se révoltèrent à cette nouvelle, et refusèrent de reconnoitre Tibere pour son successeur. Celui-ci envoya Drusus son fds naturel , et Germanicus son fils adoptif pour les apaiser'. Nous avons vu comment une éclipse de lune fournit au premier l’occasion de le faire avec succès en Pannonie ; Germanicus éprouva des difficultés beaucoup plus grandes , parceque l’armée du Rhin étant plus nombreuse, la rébellion étoit plus violente. Les révoltés espéroient que ce prince ne refuseroit pas le sceptre qu’ils vouloient lui offrir, à cause de la haine secrete qu’avoient conçue pour lui son oncle Tibere, et son .aïeule Livie. «Cette «haine étoit d’autant plus forte , dit Tacite , que les motifs étoient «injustes , et quelle étoit fondée en partie sur l’amour du peuple « pour Germanicus , à cause de son pere Drusus , que l’on croyoit «devoir rétablir la liberté, s’il eût régné.» Les soldats n’attendoient pas moins de l’épouse de Germanicus, de cette Agrippine tourmentée par la jalousie de Livie, mais qui faisoit céder tous ses ressentiments à l’amour pour son mari. Leur attente fut trompée; plus le prince se voyoit élevé en dignité, plus il se crut obligé d’agir pour Tibere.

Il fit prêter serment, au nom de Tibere, aux Belges, aux Séquaniens ; et il accourut vers l’armée. Les légions l’attendoient hors du camp , les yeux fixés en terre , comme si elles eussent

(1) Tacit., 1 , 3 1 .

été touchées de repentir. Entré dans le camp , Germanicus entendit les murmures ; mais il monta sur le tribunal pour haranguer les troupes. Il leur rappela le respect pour la mémoire d’Auguste , et les victoires que Tibere avoit remportées en combattant avec elles; le consentement de l’Italie et des Gaules à son élévation, et la tranquillité et l’harmonie qui régnoient dans tout l’empire. On l’écouta d’abord en silence, puis avec de légers murmures; mais, lorsqu’il parla de la sédition, les cris, les plaintes, les reproches les plus amers, se firent entendre; succédèrent des acclamations en sa faveur, et l’offre du pouvoir souverain. A ces mots , comme s’il eût été souillé par un crime, Germanicus descendit avec hâte du tribunal; les révoltés le menacèrent de leurs armes, s’il n’y remontoit sur-le-champ. Alors il leur dit qu’il mourroit plutôt que de violer ses serments; il se seroit même percé avec son épée , si l’on n’eut arrêté son bras. Enfin il se retira dans sa tente avec beaucoup de peine. Là on convint, dans son conseil, de supposer des lettres de Tibere , qui accordoit aux troupes une partie de leurs demandes; et Germanicus fournit, avec l’aide de ses amis, les sommes qu’ils exigeoient.

Il se transporta ensuite auprès de la seconde armée , qui étoit aussi campée sur la rive gauche du Rhin, mais un peu plus haut. Il fit prêter serment aux légions qui l’occupoient, puis il revint dans le premier camp. La rébellion y avoit pris de nouvelles forces. On lui représenta qu’il devoit se retirer auprès de l’autre armée et la faire marcher contre ces rebelles ; qu’il leur avoit fait trop de concessions; que, s’il méprisoit sa vie, du moins ne devoit-il pas exposer au milieu des furieux son fils enfant et son épouse enceinte. Touché de ces représentations, il les renvoya du camp, malgré la résistance de son épouse : issue du

Chap. L Famille de Césars.

PI. XXiV.

CfïAP. I.

Famille des Ce'sars.

PI. XXIV

1 22 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.

sang d’Auguste, elle disoit quelle ne dégénèreroit point dans le danger. Ce départ toucha les soldats ; ils s’y opposèrent. Alors Germanicus profita habilement de leurs nouvelles dispositions, et acheva de les ramener au devoir par un discours plein de dignité et de fermeté, chef-d’œuvre d’éloquence, qui nous a été conservé par Tacite. Sur-le-champ il les mena à l’ennemi au-delà du Rhin , et soumit plusieurs nations de la Germanie. Arrivé sur les derniers confins des Bructeres, il apprit que la Varus et ses légions gisoient privés de sépulture; il s’empressa de recueillir ces tristes restes, et de les déposer dans un tombeau dont il plaça de ses propres mains les premières assises. Mais la jalousie et la méfiance de Tibere lui firent blâmer cette pieuse conduite de Germanicus (comme il envenimoit toutes ses autres actions) : il il étoit pas permis, disoit-il , à un général revêtu de la dignité d augure île toucher des objets funèbres; il ne devoit pas non P bis affoibhr le courage de ses troujies , en leur montrant les débris des légions qui les avoient précédées.

L ne déroute de cette armée fournit a Agrippine l’occasion de montrer son courage et son affection pour les soldats. Cet échec fut bientôt réparé. Germanicus fit alors ériger un trojihée sur lequel on lisoit : L armée de Tibere César , après avoir vaincu les nations entre l Elbe et le Rhin , consacre ce monument à Mars , à Jupiter , et à Auguste. Le général n’y faisoit aucune mention de soi. Malgré sa haine invétérée, Tibere ne put s’empêcher de récompenser lui-même par des honneurs jiublics celui qui avoit vaincu, en 769, le redoutable Arminius; qui avoit recouvré l’aigle et les enseignes enlevées après la défaite de Varus; qui auroit terminé la guerre de Germanie, s’il 11e l’eût rappelé a Rome pour lui en dérober la gloire. Germanicus jouit, en 770, des honneurs du triomphe, et fut désigné une seconde

FAMILLE DES CESARS. ia3

lois consul avec Tibere pour l’armée suivante, 771 (18e de l’ere vulgaire).

Nous avons déjà fait remarquer (ce qui avoit été observé par les historiens anciens) qu’une mort funeste avoit bientôt terminé les jours de tous ceux que Tibere s’étoit donnés pour collègues dans le consulat, soit que ce fût de sa part un acte de dissimulation pour tromper ses victimes , soit plutôt que ce fût un excès de cruauté. En effet , à peine Germanicus fut-il revenu à Rome, qu’il l’envoya en Syrie en apparence pour apaiser les troubles de l’Orient, mais en réalité pour faciliter par l’éloignement l’exécution de ses projets sanguinaires. Le prince donna, en 771 , un roi aux Arméniens , réduisit la Cappadoce et la Commagene en provinces romaines, en vertu de l’autorité que lui avoit conférée le sénat, et qui l’élevoit au-dessus de tous les autres commandants.

Germanicus alla visiter Athènes ; et, quoiqu’il fût consul , il ne se fit précéder que d’un seul licteur dans cette ville, alliée des Romains, patrie de l’éloquence. Cette déférence combla de joie les Grecs, qui lui rendirent les plus grands honneurs. Il se transporta sur les ruines d’Ilion, fécondes en nobles souvenirs, cc Par-tout j dit Suétone', où se trouvoit le tombeau de quelque «grand homme, Germanicus y célébra sa mémoire par des «honneurs funèbres.» L’Egypte ne pouvoit manquer d’exciter sa curiosité. Il parcourut sans gardes le berceau des arts et des sciences de la Grèce, revêtu du pallium, et portant la chaussure grecque. Revenu à Antioche, sa santé s’altéra d’une maniéré alarmante ; elle parut se rétablir quelques instants ; mais des rechutes fréqu entes fortifièrent les soupçons de ceux qui le croyoient empoisonné. Toutes les circonstances d’ailleurs ajou-

(1) Suet., cap. ni.

Chap. ï.

Famille îles Césars.

PI. XXIV

£24 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.

toient a la probabilité du crime. Tibere avoit retiré le commandement de la Syrie a Silanus pour le donner à Pison, qui lui étoit dévoué, homme d’un caractère violent, envieux de Germanicus; époux de Plancine, femme hautaine, favorite de Eivie, ennemie déclarée de la vertueuse Agrippine. Le couple odieux ne craignit pas d’abreuver de dégoûts le fds adoptif de Tibere, et la petite-fille d’Auguste : ce qui ne laissa aucun doute sur le genre d’instructions qu’il avoit reçues de Rome , et sur 1 appui qu il étoit certain d’y trouver. Aussi lui attribua-t-on généralement d’avoir tranché par le poison, l’an 772 (19 de 1 ere vulgaire), les jours de Germanicus, qui, à peine âgé de trente-quatre ans, avoit rempli le monde connu du bruit de sa gloire , de sa bravoure , de sa justice , et de ses vertus. Le prince adressa , près de mourir , a son épouse et à ses amis , un discours plein de noblesse et de grandeur dame, que Tacite nous a conservé, et qu’on ne peut lire sans la plus vive émotion'. Il fut pleuré, disent tous les historiens, non seulement par les Romains, mais encore par les peuples leurs alliés ou leurs voisins. Pison, soupçonné et accusé, ne fut point jugé; Planeine, sa complice, fut à peine recherchée: c’est ainsi que Tibere insultoit à l’humanité et à la justice.

Germanicus n’étoit pas moins distingué par les qualités de 1 esprit que par celles du cœur. Ovide, qui lui avoit dédié son poème des Fastes, loue son éloquence, ses poésies; Suétone parle de comédies grecques qu’il avoit composées; mais il ne reste de lui que la traduction en vers latins des Phénomènes , poème grec d Aratus, et quelques pièces de vers insérées dans le recueil intitulé Carmina familiæ Cæsareœ.

Agrippine l’avoit rendu pere de neuf enfants , dont six vivoient (1) Tacit., LXX

FAMILLE DES CESARS. ia5

encore à l’époque de sa mort : Nero et Drusus, césars; Caïus cbap. i. Caligula ; et trois filles, Agrippine la jeune, qui fut mere de r;™”ersdes Néron; Drusille, et Julie Liville. De trois inscriptions déterrées rl Xxiv en 1777 ', près de Saint-Charles-du-Cours et du mausolée d’Auguste, dans Yustrinum de sa famille, deux nous ont fait connoître les noms de deux des trois fils de Germanicus , qui étoient morts enfants. On lit, sur le premier socle, TI berius CAESAR GER- MANICI CAESARIS F ilius HIC CREMATYS EST. Sur le second , Caïus CAESAR GERMANICI CAESARIS Y ilius HIC CREMATVS EST. Le nom propre du troisième fils est effacé dans la troisième inscription, qui du reste est semblable aux deux autres.

Un des fils de Germanicus, mort dans l’enfance, avoit été si agréable par la vivacité de ses reparties à Livie et à Auguste, que celle-ci consacra dans le temple de Vénus Capitoline, un portrait de cet enfant sous la figure de Cupidon, tandis qu’Auguste en plaça un autre dans sa chambre, où il le baisoit toujours en entrant. N“ 3> 1 el

Le n° 3 de la planche XXIV présente une statue de marbre de Carare (jadis Luna dans l’Etrurie), que la conformité des traits du visage avec les médailles de Germanicus font, avec raison , attribuer à ce prince. Elle est placée dans le Musée Royal, avec le n° m. Sans parler du travail de celte statue, qui est très précieux, elle est peut-être le seul portrait de Germanicus qui soit venu jusqu’à nous. On la trouva, en 1792. dans les ruines de la basilique de l’antique Gabies , lorsqu’on y faisoit des fouilles par l’ordre du prince Marc-Antoine Borghese.

On y déterra en même temps une statue de l’empereur Claude, son frere , qui est représenté sous le même costume : c’est celui (1) Foggini, Fasti Verrii, p. i32.

Chàp. I.

Famille des Césars.

PI. XXIV

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que l’on appelle héroïque , et que les sculpteurs anciens ont donné aux dieux, aux héros, aux empereurs déifiés, et aux personnages illustres qu’ils croyoient égaler les dieux. Une légère draperie , souvent même une portion de draperie , étoit le seul vetement qu ils portassent : ils etoient d ailleurs entièrement nus. La tète de cette statue n’a jamais été séparée du torse; 011 n’a restauré que l’extrémité de la draperie, et les mains, dans l’une desquelles 011 a placé le parazonium , comme on le voil dans la main gauche de la statue de Claude, citée plus haut. Cette épée, la marque distinctive du gouvernement militaire, étoit large, avoit un fourreau dont la pointe étoit arrondie. La face et le profil de la statue sont dessinés sous les n° 1 et 2.

O11 voit, sous le 11" une médaille de bronze frappée sous le rogne de Caligula par le sénat: S. C. dans le champ, avec la légende Gains CAESAR AVG ustus GEIIMANICVS PONTIFEX M aximus TR ihunitia POT estate. De l’autre côté, la tète nue de Germauicus, avec la légende GERMANICYS CAESAR Tlherii AVGVSTI F /lias DIVI AYGusti iSepos (petit-fils).

La médaille de hronze du n° 6 présente les portraits de deux fils de Germauicus, Nero et Drusus. Le travail est grossier, et annonce qu’elle a été frappée loin de Rome. Elle l’a été en Espagne, à Carthagene ( Nova Carthago). Autour des tètes des deux jeunes princes, on lit, NERO ET DRYSVS CAESARES Q VIN (ïuennales Goloniœ Y ictricis N ovœ Garthaginis. La colonie de cette ville les avoit élus pour ses quinquennaux, magistrats dont les fonctions avoient quelque analogie avec celles qu’exerçoient à Rome les censeurs , et qu’on élisoit tous les cinq ans. De l’autre côté est la tète nue de Tibere, avec la légende TI berius CAESAR DIYI AYGYSTI Filins AYGVSTYS P ontifex M aximus.

On pourroit être étonné de ne pas trouver ici une statue de CoiP. j marbre qui, sous le nom de Germanicus , a l'ait l’ornement de F™‘"ersde* la galerie de Versailles, et qui se trouve placée dans le Musée Pl XXIV. Royal, avec le n“ 354- On la voyoit à Rome dans la villa Mon- (alto, ou Negroni , jadis les jardins de Sixte-Quint, avant que Louis XIV n’eût acheté les antiques de cette villa. Mais Visconti a prouvé quelle ne ressemble point à Germanicus : c’est un orateur romain que le sculpteur a représenté sous les traits du dieu de l’éloquence, de Mercure. La tortue qui est au pied de la statue est un symbole de ce dieu, qui porte souvent aussi la chlamyde jetée sur le bras gauche.

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