D’AGATE DE TIBERE ET DE CAMÉE DE LA SAINTE-CHAPELLE
Ce camée, le plus grand de tous ceux de l’antiquité qui sont parvenus jusqu’à nous, a la forme d’un ovale irrégulier légèrement tronqué; il a om A20 (1 pied moins quelques lignes) de hauteur, et (10 pouces environ) dans sa plus grande
largeur. La matière est très précieuse; c’est un quartz-agatesardoine, appelé communément sarclonjx , composé de cinq couches, dont quatre se détachent sur la couche violâtre du fond.
On croit, sans aucune preuve, que Constantin avoit transporté ce camée de Rome à Bysance ; mais une tradition qui paroit fondée apprend que Baudoin II, empereur de Constantinople, étant venu l’an 1244 demander des secours aux princes chrétiens, et à S. Louis en particulier, le vendit à ce roi. En 1379, Charles "V le donna à la Sainte-Chapelle de Paris. Il étoit renfermé dans le trésor de cette église, où il étoit désigné sous le nom du grand camaïeu. O11 pensoit qu’il représentoit le triomphe de Joseph en Egypte. Aussi lisoit-on dans un compte de la cliefecerie de la Sainte-Chapelle, qu’on porta le grand camaïeu dans la procession qui fut faite le 3o mai 1484 pour le sacre du roi Charles VI JL Les jours de grande fête on l’exposoit aux regards du public, qui le baisoit pieusement, jusqu’à 1 année 1619, où le docte Peyresc apprit à l’univers savant qu’il presentoit les portraits de la famille d’Auguste. Lorsqu’en 1791 la Sainte-Chapelle eut cessé d’être un temple religieux , le camée
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fut déposé dans le cabinet du Roi, dont il est un des plus précieux ornements. Telles sont les principales particularités historiques de cette agate précieuse, à qui elles ont fait donner le nom de camée cle la Sainte-Chapelle y son nom le plus ordinaire, tandis qu’elle est connue parmi les antiquaires sous celui à' agate de Tibere. J’ajouterai seulement que l’incendie du Palais, en i6ao , obligea de la transporter, et qu’elle fut fracturée alors. C’est peut-être aussi à cette époque que fut brisée la tête d’un captif, le premier à la droite du spectateur. Du reste elle est bien conservée.
Toutes les gravures de ce camée publiées jusqu’à ce jour sont grossières, défectueuses, et le représentent ordinairement retourné : c’est pourquoi M. Visconti l’avoit fait dessiner et graver avec soin pour l'Iconographie romaine ; ce sera la première fois qu’il paroitra d’une manière digne de la beauté du travail'.
Le tableau est divisé en trois scenes. La première est placée dans le ciel; j’y reconnois l'apothéose d’Auguste. La seconde est placée sur la terre; je crois pouvoir la désigner ainsi : Sacerdoce de la famille de Tibere, institué pour le culte d’Auguste. Quant à la troisième , elle présente des captifs de toutes les nations vaincues ou subjuguées par les personnages principaux de la seconde scene.
J’exposerai d’abord les détails , ensuite les preuves et les motifs.
La figure qui porte une couronne radiée, qui a son manteau relevé sur la tête, et qui tient un sceptre, est Jules César déillé .
(i) Les principaux auteurs qui ont écrit sur cette agate sont : Peyresc; sa Pie par Gassendi , liv. III, p. 288; Marjaz. Encycl. , février, 1818: Tristan de Saint-Amand , Comment, histor ., tom. I : Albert Rubens,
1 655 ; Thés. Antiq. lîorrï. , t. Xï , p. 1 344 , et de re Vcstiaria : Jacques Le Roy, Polen. Supplem. Antiq. Rom., t. Il : Montfaucon. Antiq. expliq., t. V, [re partie: bœttiger. London ami Paris , 1807, n" 8.
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c’est ce que m’ont appris les médailles et les marbres non contestés. (Il en sera de même des autres figures, et je ne rappellerai pas toujours cette confrontation.) Auguste, porté sur Pégase , s’élève vers Jules César : son génie tient les rênes du cheval ailé.
Sous le costume des barbares orientaux , un personnage présente à Auguste le globe, attribut impérial qui désignoit le commandement du monde. Il me paroit vraisemblable que l’Univers est représenté sous la figure de ce personnage dont le profil est idéal. A la droite de César est Drusus l’ancien, fils adoptif d’Auguste. Mort avant son pere, il est placé dans l’Olympe, et il s’avance au-devant de lui. Ici finit la première scene, l’apothéose d’Auguste.
Un autre membre de sa famille, qui l’avoit aussi précédé dans la tombe, Marcellus, devroit s’y trouver; mais je donnerai plus bas la raison pour laquelle on ne l’y voit pas.
Tibere et Livie sont assis au milieu de la seconde scene, celle que je désigne par ces mots : Sacerdoce de la famille de Tibere, institué pour le culte d’Auguste. Ils sont couronnés de laurier a cause du sacerdoce. Devant eux sont debout Germanicus, en costume militaire, et Agrippine l’ancienne son épouse: elle est couronnée de laurier, et tient son mari embrassé. Auprès de Germanicus est placé son fils Caligula, en costume militaire: on voit auprès de eet enfant Clio , muse de l’histoire, assise et tenant un volumen , son attribut ordinaire. Derrière Tibere et Livie paroit debout, revêtu du costume militaire, élevant les yeux et la main droite vers le ciel , et portant de la gauche un trophée , Drusus le jeune, fils de Tibere, A la gauche de Drusus le jeune est assise une femme coiffée comme la muse Glio, élevant vers le menton la main droite, dont l’index et le pouce
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sont rapprochés l’un de l’autre, geste qui caractérisoit les orateurs: c’est Polymnie, muse de l’éloquence. Enfin, au bas du siège de Livie, un barbare oriental est assis sur un bouclier: il représente l’Arménie vaincue par Tibere.
On voit dans la troisième seene des captifs dont les costumes sont de deux sortes: les uns, coiffés avec des mitres semblables à celles des Phrygiens, revctus de tuniques à longues manches, portant des chausses longues, n’ayant point de barbe, représentent les peuples de l’Orient vaincus par Tibere et ses fils; les autres, à demi nus, portant de longues barbes, des cheveux hérissés, représentent des barbares occidentaux, germains, paunoniens, illyriens, etc. , subjugués par les mêmes princes.
Telle est l’explication que je propose; mais je ne le fais qu’avec hésitation, parceque la science de l’antiquité est presque toujours un art conjectural, sur-tout quand elle a pour objet des monuments dépourvus d’inscriptions.
A quelle époque faut-il placer le travail de ce beau camée, l’an 771 de Rome (18e de i’ere vulgaire), ou le suivant? La figure de Caligula, sur laquelle tous les écrivains sont d’accord, donnera la réponse : ses formes rondes et courtes , la grosseur de sa tète, et la mesure de sa taille comparée à celle de Gennanicus son pere, tout annonce un enfant de six ans : il n’en avoit que trois à la mort d’Auguste ? arrivée l’an de Rome 767 (i j' de l’ere vulgaire). Mais on peut penser que ce camée fut commencé l’année de l’apothéose, et que l’artiste, devant employer trois ou quatre ans à le graver, a donné au jeune prince les proportions qu’il auroit alors. Voyons si l’âge des personnages placés dans la seconde scene se rapporte aux traits sous lesquels il les a représentés à cette même époque. Tibere, né f\'i ans avant J’ere vulgaire , en avoit alors soixante ; Germanicus et Agrippine
son épouse, nés tous deux i5 ans avant cette ere, en avoient trente-trois ; Drusus le jeune , fils de Tibere , étoit né à peu près à la même époque, et avoit alors environ trente ans. Tous ces âges sont peints fidèlement sur les visages des personnages que je viens de nommer; un seul dément l’âge qu’il avoit alors, c’est Livie ; née 5y ans avant l’ere vulgaire, elle en avoit soixantequinze à cette époque: mais on ne sauroit douter que l’artiste n’a pas cru devoir exprimer avec exactitude l’âge avancé d une princesse qui avoit été si belle.
Je vais donner des preuves de mon opinion.
On lit dans l’historien Dion ' : «Ils déifièrent Auguste, créèrent « en son honneur des fêtes , des flammes , et nommèrent Livie sa «prêtresse.» Velleius Paterculus l’appelle épouse d’Auguste, prêtresse d’Auguste élevé au rang des dieux1 2. Tacite dit, sous l’an 767, celui de la mort d’Auguste3: «Cette année vit paroitre «de nouveaux établissements religieux; on créa un college de «collegues-augustaux , composé de vingt-un des premiers ci- «toyens choisis au sort. On leur adjoignit Tibere, Drusus, «Claude, et Germanicus.» Il avoit déjà dit: «Les funérailles «étant finies, on ordonna d’élever un temple en son honneur, «et de lui rendre un culte religieux4.»
Il est donc absolument hors de doute qu’Auguste fut déifié immédiatement après sa mort; rendu au ciel, dit Yelleius Paterculus 5 ; et que Tibere et plusieurs membres de sa famille furent institués prêtres d’Auguste. Yoilà les motifs de mon explication générale, c’est-à-dire des deux premières scenes. La troisième s’explique d’ elle-même à la première vue.
(1) Dio, lib. LVI , §. 46. (4) Tacit., Annal., I, 11.
(2) Yelleius, II, 75. (5) Yelleius, II, 124.
(3) Tacit., Annal., I, 54.
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J’arrive aux détails des deux sceues. Dans le haut du camée est placée au-dessus de toutes les autres figures celle de Jules César, tige de la famille d Auguste, représenté comme le pere des dieux, c est-a-dire avec une partie de son manteau ramenée sur la tête , caractère particulier de Saturne , qui désignoit , selon les allégoristes , 1 obscurité de l’avenir. Il porte aussi la couronne radiee, on composée de rayons, propre jusqu’à lui aux princes déifiés. Antiochus IV Epiphane, roi de Syrie, l’a portée de son vivant sur les médailles; mais avec le mot 0EOY, du dieu. Entre les honneurs extraordinaires accordés à César peu de mois avant sa mort funeste, ou lui permit de ceindre, dans les théâtres, une couronne radiée, dit Florus'; et Dion ajoute: «Elle étoit «un attribut ordinaire des dieux.» On ne voit cette couronne a Auguste que sur les médailles frappées après sa mort, c’est-àdire après son apothéose. Néron, qui se placoit au-dessus de toutes les lois, lut le premier empereur romain qui la porta de son vivant sur les médailles. On pourroit dire qu’il n’est pas nécessaire de rappeler Saturne pour rendre raison de l’espece de voile qui couvre la tête de César, puisqu’il est ainsi représenté sur plusieurs médailles pour désigner son pontifical suprême. Mais on n’y voit point la couronne radiée. La réunion de ces deux attributs m’a fait recourir au personnage du pere des dieux : il nous rappelle cpie César étoit la lige de cette famille d’Augustes qui régna jusqu’à la mort de Néron , et dont le plus grand nombre fut déifié.
L absence de la couronne radiée ne peut empêcher cpic l’on reconnoisse Auguste dans le personnage qui monte au ciel, porté sur Pégase, puisque j’ai dit qu’on ne la voit sur ses médailles qu’après l’apothéose, honneur qu’il va recevoir. Il porte (i) Lib. IV, cap. h.
la couronne de laurier, attribut ancien et général des prêtres, des personnes qui offroient les sacrifices , mais attribut particulier des empereurs romains depuis César. L'apothéose de ces princes est ordinairement exprimée sur les médailles et les camées par leur image portée aux cieux sur un aigle : telles sont les apothéoses de Germanicus sur deux camées du cabinet du Roi. Mais le bûcher oii fut brûlé le corps d’Auguste fut le premier d’oû l’on fit envoler un aigle, comme on le voit dans l’historien Dion' : «Pendant qu’il se consumoit, un aigle en «sortit et s’éleva en volant, comme s’il eût porté au ciel l’ame «d’Auguste.» Hérodien3 nous apprend que l’aigle fit depuis partie des apothéoses de tous les empereurs. Le graveur a probablement cru cette fiction trop nouvelle pour en faire usage à l’instant même oû elle venoit d’être créée ; et il a employé dans sa composition le cheval Pégase, qui est placé dans le ciel boréal près du dauphin.
Catulle3 avoit déjà représenté Pégase portant au ciel la chevelure de Bérénice, qui alloit devenir une constellation. Si le petit poème de coma Bérénices n’est pas une imitation, s’il est une traduction de celui de Callimaque , le poète grec seroit l’auteur de cette ingénieuse fiction. Lycophron4 avoit aussi peint l’Aurore portée sur Pégase.
J’ai appelé le petit génie ailé qui tient les rênes du cheval Pégase génie d’ Auguste , parceque dans la mythologie primitive chaque divinité avoit son génie particulier, qui l’accompagne souvent sur les marbres : tel étoit Acratus , génie de Bacchus. On voyoit encore les débris de sa statue dans une muraille à Athènes, selon Pausanias5.
Le personnage de cette scene qui a toujours paru le plus diffi-
(i) Lib. LVI, cap. xlii. (2) Lib. IV, cap. 11. (3) Vers 5 1. (4) Vers 17. (5) Lib. 1.
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mûrement par les sculpteurs romains à tous les peuples de
i*i. xxvi l’Orient, présente un globe à Auguste. Déjà maître de l’Occident, de l’Egypte, et de l’Asie mineure ou occidentale, ce prince avoit reçu de la part des peuples de l’Asie orientale des témoi-
gnages de respect et de vénération que l’orgueil des Romains
regardoit avec complaisance comme des marques de soumission et de dépendance. On lit dans Eutrope ' : «Les Partlies rendirent
«1 Arménie a Auguste, les Perses lui donnèrent des otages (ce «qu’ils n’avoient encore Elit pour personne); ils restituèrent «aussi les enseignes romaines qu’ils avoient enlevées à Crassus «après sa défaite. Les Scythes et les Indiens, auxquels le nom «romain avoit été inconnu jusqu’à ce jour, lui envoyèrent des «ambassadeurs et des présents. La Galatie, qui avoit été jus- «qu’alors un royaume, devint sous son régné une province ro-
«maine . Les barbares conçurent pour lui une telle vénéra-
« tion , que les rois alliés du peuple romain fondèrent en son
«honneur des villes qu’ils appelèrent Cêsarées . Plusieurs rois
«sortirent de leurs états pour venir lui rendre hommage ; et on «les vit, habillés en Piomains, revêtus de la toge, accourir au- «devant de lui, soit qu’il fût monté sur un char, soit qu’il le «fut sur un cheval. » Sextus Rufus dit aussi: «Ayant pacifié «1 Orient, Auguste reçut les premiers ambassadeurs indiens que «l’on eût vus à Piome.» On lit encore dans Aurélius Victor2:
Ce fut encore un de ses bonheurs de voir les Indiens, les
«Scythes, les Garamants, et les Ractriens, lui envoyer des am- «bassadeurs pour solliciter son alliance.»
Les peuples que je viens de nommer, d’après ces deux abréviateurs, formoient, avec l’Europe et l’Afrique septentrionale,
(i) Breviar. , lib, VII, cap. ix. (2) Cap. 1.
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la plus grande partie du monde connu, de 1 univers des anciens. L’artiste a donc pu, en usant du langage poétique, si voisin des arts du dessin, faire présenter le globe , symbole de l’univers, à Auguste. Au reste on trouve cette pensée exprimée formellement dans une inscription découverte à Narbonne en i566 '. Il y est dit, en parlant du 7e des ides de janvier (le 7 de ce mois), probablement de l’an 27 avant l’ere vulgaire , 727 de Rome , celui où l’adroit Octave se fit contraindre par le sénat et le peuple à conserver la souveraine puissance : F II ■ QVOQVE IDYS • IANVAIl • QVA • DIE ■ PRIMVM ■ IMPERIVM • ORBIS TERRARYM ■ AVSPICATVS • EST; Jour où, pour la première fois , il prit le gouvernement de l'univers : et, en parlant du 9 des kalendes d’octobre (a3 septembre), jour de sa naissance: QYA • DIE • EVM • SAECVLI • FELICITAS • ORBI ■ TERRARYM RECTOREM • EDIDIT ; Jour où le bonheur du siecle fit naître celui cpii devoit gouverner l'univers.
Quant à la figure allégorique, je dirai que les anciens ayant personnifié l’Asie et l’Afrique sur des médailles d’Hadrien, et l’Europe sur un bas-relief inséré dans la Dissertation sur les Historiens d’ Alexandre 1 , le graveur a pu personnifier aussi l’Univers. Mais ayant à peindre l’Univers, Rome exceptée (sur laquelle Auguste avoit toujours laissé croire qu’il exerçoit seulement un pouvoir paternel), il a dû le représenter sous le costume que les artistes sont convenus de donner aux barbares, du moins aux barbares orientaux.
Les médailles de Drusus l’ancien, pere de Germanicus, 111e l’ont fait reconnoître dans le dernier personnage de la première scene. Mort avant Auguste, il est placé dans l’Olympe. Son costume militaire et la couronne de laurier rappellent ses nom-
(1) Gruter, p. 229. (2) Edition in-4°.
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breuses victoires sur les Germains , et les honneurs de l’ovation, qu Auguste lui avoit décernés. Il ne porte point de casque, non plus que son beau-pere, peut-être parcequ’ils sont dans le ciel; car nous voyons, dans la scene qui se passe sur la terre, Germanicus et Drusus jeune avec cette partie de l’armure. Drusus l’ancien est ici déifié, d’abord comme beau-fils d’Auguste, ensuite comme pere de Germanicus , et aïeul de sa nombreuse famille.
Le défaut de postérité auroit pu empêcher Marcellus de trouver place dans cette scene : mais je vais donner une raison positive de cette absence. Séneque dit expressément ‘ : « Sa mere , «Oetavie, ne voulut avoir aucun portrait de ce fils si tendre- « ment aimé ; elle 11e voulut jamais qu’on en parlât devant elle.... «Elle rejeta les vers composés à la gloire de Marcellus, et les «autres honneurs que les littérateurs vouloient rendre à ce «prince. »
La seconde scene est placée sur la terre. Le milieu est occupé par Tibere, qui a les attributs de Jupiter Aegioehus (porte égide) : il tient le Lihais , ou bâton des augures. Si sa couronne de laurier est aussi un des attributs du sacerdoce , tout le représente comme prêtre d’Auguste. La même couronne annonce les mêmes fonctions dans la princesse assise à ses cêités, qui tient, comme Gérés , des pavots, symbole de l’abondance : son âge avancé fait reconnoitre Livie , mere de Tibere, qui fut nommée prêtresse d’Auguste. On voit sur les marbres et les camées les empereurs et leurs épouses représentés ainsi , avec les attributs de différentes divinités ; mais Julie , seconde femme de Tibere, avoit été répudiée, étoit tombée dans le mépris général à cause de sa vie dissolue; et l’artiste a fait occuper sa place par la mere de l’empereur.
(1) Consolât, ad M arciam.
Tibere et Livie regardent un jeune homme en costume militaire, portant la main droite sur son casque, tenant un bouclier de la gauche au-dessus du parazonium (épée de commandement): ses traits ressemblent parfaitement à ceux de Germanicus tracés sur les médailles. Nous avons vu plus haut qu’il avoit été adjoint au college des prêtres d’Auguste; c’est pour cette raison qu’il fait partie de cette scene. Je n’ai rien à dire que de conjectural sur le geste de sa main droite; étoit-ce celui qu’il avoit fait lorsque les légions révoltées lui avoient offert l’empire ? Auroit-il porté sa main à la tête pour dire qu’il se dévouoit à la mort plutôt que de rompre les serments qui le lioient à Tibère: «11 s’écria qu’il perdroit plutôt la vie que de manquer à «ses serments», comme on lit dans Tacite 1 ? Le graveur auroitil vordu par ce geste éterniser son généreux dévouement? C’est ainsi que Tiberius Gracchus étant monté au Capitole, suivi de trois mille de ses partisans, mais poursuivi par une foule vendue aux sénateurs, qui remplissoit le forum et ses avenues, déplcroit le sort des défenseurs du peuple; disoit que lui-même étoit l’objet de vives persécutions, et que sa tète étoit menacée. Le geste accompagna ces dernières paroles: il porta la main a sa tète. Aussitôt ses ennemis et ceux qui, n’ayant pu l’entendre, avoient vu sou geste, allèrent dire au sénat que le tribun vouloit se faire couronner et déclarer roi : sa mort fut alors résolue \
Germanicus étoit dans les Gaules au moment où Aunuste
mourut; il ne revint à Rome qu’après avoir apaisé la sédition des légions campées sur les bords du Rhin3: aussi est-il représenté en guerrier, et faisant à Tibere et à Livie le récit de son expédition.
(i) Annal. , I, 35. (2) Plutarcli., in Tiber. Gracch. (3) Tacit. , Annal., I, 14.
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D erriere Tibere est placé un personnage debout, en costume militaire, portant de la main gauche un trophée, regardant Jules César, Auguste, et élevant la droite vers ces empereurs. Les médailles du fils de Tibere, de Drusus jeune, nous l’ont fait reconnoître. Prêtre d’Auguste, il devoit entrer dans cette scene. Envoyé en Pannonie après la mort de cet empereur, pour apaiser les légions révoltées, il profita avec adresse de la terreur cj u’avoit jetée dans leur esprit une éclipse de lune, arrivée le matin du 27 septembre 767; il les harangua avec éloquence, et les rappela à leur devoir. Ce trait de présence d’esprit est raconté avec détail par Tacite', qui fait observer que ce prince n’avoit cependant pas l’habitude de parler en public. Je pense que l’artiste aura voulu en conserver la mémoire, et qu’il aura représenté Drusus commençant sou discours par une apostrophe à ses aïeux, qui avoient manifesté par ce phénomène leur indignation contre des soldats rebelles. Le prince porte un trophée, pour rappeler les honneurs de l’ovation, qu’il avoil mérités par ses victoires sur les Germains.
Yoilà tous ceux des membres de la famille de Tibere, institués prêtres d’Auguste, que les historiens nous ont fait connoître, si l’on excepte Claude son neveu. Mais on sait dans quel oubli et dans quel état d’abjection vécut ce prince sous Auguste. Il ne lui accorda aucun honneur, si ce n’est la dignité d’ Augure, espece de sacerdoce qui avoit perdu toute son importance depuis qu’il n’étoit plus , entre les mains du sénat, un instrument politique. Ce fut peut-être à cause de cette dignité que Tibere, qui d’ailleurs l’exclut des charges pendaut tout son régné, le comprit au nombre des prêtres d’Auguste. Il n’est donc pas étonnant de ne le pas voir dans cette scene. J’en dis autant d’Antohia,
(1) Quamquam rudis dicendi. (Annal. , I, 28.)
belle sœur de Tibere et mere de Germanicus , parcequ elle ne fut élevée au sacerdoce que long-temps après son petit-fils Caligula.
Aux personnages de cette sceue, qui d’après les témoignages des historiens furent créés prêtres d’Auguste, je dois, malgré leur silence, joindre la femme qui tient Germanicus embrassé, parcequ’ elle porte une couronne de laurier , attribut du sacerdoce. Les médailles apprennent que c’est la vertueuse épouse de Germanicus, Agrippine l’ancienne : elle accompagne ici son époux, comme elle fît toujours dans ses expéditions.
Auprès de ce noble couple ou voit debout, sur les armes des peuples vaincus par son pere, Caligula enfant : il porte le costume militaire dans lequel sa mere le fit toujours paroitre daus les camps ; sévérité d’éducation dont elle reçut de vifs reproches de la part de Tibere, porté par sa haine et celle de Livie à trouver des motifs blâmables a toutes ses actions. Trop jeune pour être compris dans le nombre des prêtres d’Auguste, il n a point la couronne de laurier, quoiqu’il n’ait point de cascpie.
Elles ne portent pas non plus la couronne sacerdotale, les deux femmes qui sont assises, l’une derrière Germanicus, l’autre à côté de Drusus. Leur coiffure est à peu près la même, ainsi que leur habillement : tels sont ordinairement la coiffure et l’habillement des Muses. Leur profil appartient à cet idéal qui servoit de prototype aux artistes anciens lorsqu’ils 11’avoient pas à tracer des portraits. J’ai déjà dit que le volumen de l’une et le geste de l’autre les faisoient reconnoitre, 1 une pour Clio, et l’autre pour Polhymnie. Celle-ci est souvent confondue avec Mnémosyue, déesse de la mémoire, parceque toutes deux élevent vers le menton leur main droite, avec l’index recourbé et le pouce rapproché l’un de l’autre. Ce geste étoit celui que fai-
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soient les orateurs avant de commencer leur harangue, comme s’ils se fussent recueillis pour rappeler les souvenirs ; il a servi à faire reconnoitre par M. Visconti, pour un orateur romain représenté sous les traits de Mercure, dieu de l’éloquence, le prétendu Germanicus de la galerie de Versailles. Polhymnie étoit la muse de la pantomime et la muse de l’éloquence; c’est en cette derniere qualité que l’artiste l’a placée à côté de Drusus le jeune, élevant les yeux comme lui , pour exprimer cpie cette muse l’avoit inspiré le jour ou il harangua les légions révoltées.
Clio regarde l ibéré et Germanicus : elle semble écouter attentivement les récits du jeune vainqueur et la réponse de Tibere, pour en éterniser le souvenir dans les pages de l’histoire. De tous ceux qui ont expliqué ce camée, Tristan de Saint-Amand seid n’a pas reconnu l’Arménie dans le personnage revêtu du costume des barbares orientaux; i! a cru y voir un écrivain ( notanus ) qui recueille les discours de Germanicus et de Tibere.
Ce personnage, assis sur la terre, supportant avec la main gauche sa tête penchée, rappelle tous ceux que l’on voit ainsi placés au bas des trophées, et par conséquent les triomphes de Tibere sur les Arméniens.
On pourroit demander pourquoi l’Arménie se trouve placée dans cette scene, et non dans la troisième, ou I on voit les captifs. Je répondrai que Tibere, ayant vaincu les Arméniens, ne réduisit point leur pays en province romaine, ne le traita pas en pays conquis; mais qu’il rétablit Tigrane sur le trône de ses peres, et lui donna lui-même le diadème1.
J’ai été forcé de donner plus haut l’explication particulière de la troisième scene , qui est remplie en entier par des captifs , afin de motiver la distinction établie entre les costumes attribués par
(r) Suet. , Tib . , cap. rx.
les artistes anciens aux barbares orientaux, c’est-à-dire asiati- c». t. rjues, et aux barbares occidentaux, c’est-à-dire européens et Fa“'^s‘,e africains (les Egyptiens exceptés , qui en avoient un particulier). P1. xxvi. Il paroit, d’après l’inspection d’un très grand nombre de médailles, de peintures, et de marbres, que c’étoit une de ces conventions dont se composoit la sculpture des bas-reliefs.
Quelque temps après avoir fini cette explication , j’ai trouvé chez M. le comte d’Hauterive une épreuve de la planche XXVI, sur laquelle M. Visconti avoit placé des numéro et des désignations pour chaque personnage. Comme il n’a point laissé son opinion sur le sujet de ce camée, j’ai cru de mon devoir de rapporter ces désignations. Elles sont les mêmes que les miennes pour Tibere, Livie, Germanicus, Caligula, et Drusus jeune, fils de Tibere. Quant aux désignations différentes, les voici placées en regard des miennes :