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pignons, l’an 54 (8*07 de Rome), les railleries habituelles que faisoit le fils à l’occasion de ce végétal, qu’il appeloit le mets des dieux, autorisent à le soupçonner de complicité avec Agrippine. Celle-ci cacha pendant quelques heures la mort de l’empereur, jusqu’il l’instant que les astrologues jugèrent favorable. Alors Néron s.orlit du palais, accompagné de Burrhus, chef des prétoriens, se rendit dans leur camp, prononça un discours qui avoit été composé par Séneque , leur promit une somme égale a celle qu’ils avoient reçue de Claude, et fut proclamé empereur1. Le nom du légitime successeur, de Britannicus , sortit de quelques bouches ; mais ces» timides réclamations furent couvertes par les acclamations du sénat, auquel Néron adressa une harangue qui étoit aussi l’ouvrage de son instituteur. Il accepta les honneurs et les titres que lui prodiguèrent les sénateurs; il refusa seulement, à cause de sa jeunesse, celui de pere de la patrie ; mais il 11e tarda pas à le prendre, car ou le lit sur les médailles de la seconde année de son régné 3.
Néron étoit .âgé de dix-sept ans lorsqu’il monta sur le trône ; et, si l’on en croit quelques écrivains, les cinq premières années de son régné firent espérer que la justice et la sagesse alloient tenir les rênes du gouvernement. Aurelius "V ictor dit même que, selon le témoignage deTrajan, aucun prince n’en avoit eu d’aussi belles. Je crois qu’il faut réduire cet éloge à quelques édits bursaux , aux honneurs rendus à la mémoire de Claude et de son pere Domitius, a quelques sommes distribuées au peuple et à de pauvres sénateurs, au mot plus fastueux que touchant, Je voudrais ne savoir pas écrire ! qu il dit en signant des arrêts de mort; à la facilité avec laquelle il se laissoit. approcher, lorsqu’il s’exerçoit dans le champ de Mars; a son habitude de declamei
(1) Joseph., •<*it.)lib.X,c.v. (2) Eckhel, D. N., t. VI, pag. 262. (3) Cœs., c. v.
FAMILLE DES CESAPvS. aa3
publiquement , dans le palais d’abord, et par la suite au théâtre, chap. i. des discours et des vers que ses flatteurs faisoieut graver en lettres (dcs
d’or au Capitole ; aux distributions qu’il prodiguoit dans les j>i. xxx. spectacles, et à la défense de faire mourir dans les jeux des hommes , même des condamnés. Il semhleroit que l’époque à laquelle il cessa de mériter ces éloges seroit celle (l’an 59) où il commença à conduire des chars dans les cirques , à disputer sur les théâtres les prix du chant et de la lyre, à jouer des rôles dans les tragédies, etc., et que cet avilissement seul l’auroit rendu digne de blâme.
Ce fut cependant en 54, première des cinq années louées avec .tant de prévention, que Néron, selon Pline, fit empoisonner Marcus Julius Silanus '. Il étoit frere du premier mari d’Octavie, alors épouse de l’empereur, â qui Agrippine avoit déjà ôté la vie. Il avoit, ainsi que Néron, Auguste pour trisaïeul; et quoiqu’il fût sans talents , il auroit pu être porté sur le trône , qui étoit souillé par tant de crimes. Tacite et Xiphiliu attribuent, à la vérité, ce meurtre à la mere de Néron; mais le témoignage de Pline semble confirmé par les récompenses que le fils prodigua aux meurtriers. Quant â la mort de l’affranchi Narcisse, si puissant sous Claude, le seul appui de Britannicus, elle doit être imputée à Agrippine ; car Néron en témoigna publiquement du chagrin.
Ce fut aussi dans l’année 54, la seccfnde des cinq années, que Néron fit empoisonner Britannicus. Dès la suivante, il parcouroit, aussitôt que le soleil étoit couché, les lieux de débauche et les cabarets, avec des jeunes gens perdus de réputation, et déguisé en esclave; il insultoit, voloit, frappoit, tu oit ceux qu’il y trouvoit; il en usoit de même avec les citoyens qui se retiroient
(1) Tacit. , Annal . , XIII, 1 ; Plin., VII, cap. xm; Xipliil., lib. LXI, cap. vi.
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dans leurs maisons. Souvent il fut battu dans ces luttes ignominieuses, et il en porta des marques sur le visage '. Il fut même plusieurs jours sans paroitre en public, à cause des coups qu’il avoit reçus du sénateur Julius Montanus’. Celui-ci, ayant appris quelle étoit la victime de son juste ressentiment, écrivit au prince une lettre d’excuses. Mais Néron, l’ayant lue, dit: « Monte tamis a frappé l’empereur, et il vit encore ! » Ces paroles furent un arrêt de mort pour l’infortuné sénateur.
A la vérité Séneque et Rurrlius, les deux instituteurs du jeûne prince, cherchoient à modérer ses penchants vicieux. Le premier paroissoit recommandable par sa tempérance, par ses écrits, qui respirent une saine morale, et par son affectation de philosophie que démentoient un luxe et des richesses excessives. Le peuple et les prétoriens, dont Rurrlius étoit le chef, avoient une grande estime pour cet officier, à cause de ses talents, de son amour pour la justice, et de la fermeté avec laquelle il s’opposoit aux mauvaises inclinations de l’empereur3. Mais les deux instituteurs sembloient être convenus de lui permettre quelques légers écarts que pouvoit faire excuser sa grande jeunesse, de crainte qu’il ne commit des actions criminelles. Des courtisans de son âge, Otlion, qui fut depuis empereur, d’une famille consulaire, et Claudius Senecio, fils d’un affranchi de César, travailloient en secret à porter Néron aux plus grands excès, afin île s’emparer de son esprit. Celui-ci avoit de 1 éloignement pour la fille de Claude, Octavie, femme d’une vertu reconnue, que sa mere l’avoit fait épouser afin de l’approcher du trône: «Soit, «dit Tacite, par une espece de fatalité, soit pareeque les hommes «se portent avec plus d’ardeur vers les objets qui leur sont in-
(1) Tacit, Annal., XIII, 25.
(2) Suet. , c. xxvi ; Xipli. , lib. XLI , c. ix.
(3) Tacit., Annal., XIII, 12 et i3.
« terdits. » Il s’attacha à une affranchie appelée Acté, qu’il feignoit de croire issue du sang des rois de Pergame , et pour laquelle un de ses favoi'is affectoit de l’amour, afin de détourner les yeux et les soupçons du public. Le triomphe de ces conseillers du crime fut entier; Néron secoua le joug de sa mere , de ses instituteurs; il méprisa ouvertement leurs avis ; il pi'it Caligula pour modèle, s’efforça d’imiter ses prodigalités, sa cruauté; et il mit la gloire d’un souverain à ne se rendre à aucun avis , même dans les circonstances de la plus haute importance. Alors cessa cette alternative de crimes et d’actions louables qui distingue les premières années de son régné.
Dès les premiers jours de l’empire de Néron, ses instituteurs, fatigués de la domination d’Agrippine , cherchèrent à y mettre obstacle Un jour qu’elle devoit assister avec l’empereur à une audience donnée aux ambassadeurs d’Arménie, et que celui-ci étoit assis sur son trône pour les recevoir, Agrippine voulut prendre place à ses côtés. Mais, prévenu par Séneque, il alla audevant d’elle, comme s’il eût voulu lui faire honneur, remit l’audience à un autre jour, et empêcha les étrangers d’être témoins de sa servitude volontaire. L’an 2 de son régné, Néron écouta l’accusation de complicité avec le révolté Rubellius, portée contre sa mere et en sa présence. Celle-ci se défendit avec succès, et sembla reprendre une partie de son ancienne considération. Ce retour inespéré dura peu; l’empereur exila Pallas, affranchi cher à Agrippine, qui lui avoit fait donner sous Claude l’administration des finances. Il lui laissa d’abord ses richesses immenses; mais sa mort, arrivée huit ans après, fut attribuée au pi’ince, qui vouloit s’enq:>arer de ses trésors2. Les plaintes arrachées par cette disgrâce à Agrippine , et le nom de Britan-
(1) Tacit. , Annal. , XIII ? 5. (2) Tacit., Annal., Y*. IV, 65.
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cbap. r nie u s qu'elle entremêlent parmi les reproches adressés à son fils, ™es hâtèrent le meurtre de ce prince infortuné, que Néron fit emn. xxx poisonner l’an 54 ’•
Othon ne se contentoit pas de régner sur l’esprit de Néron par ses lâches complaisances et par ses dangereux conseils, il lui lit connoître son épousé Poppée, femme d’une rare beauté, qui affectoit une grande retenue et même de la piété’. Cette démarche le perdit ; 1 empereur devint eperdument amoureux de Poppée, résolut, pour détruire tous les obstacles, de faire mourir Othon; mais, a la prière de Séné .pie, ami particulier de ce courtisan, selon Plutarque ’, il le laissa vivre, et lui donna le gouvernement de la Lusitanie4.
C’est à l’année 59 que se rapporte le plus horrible attentat qui ait souillé les pages de 1 histoire ; un fils dénaturé fait mourir celle qui lui avoit donné la vie, et qui avoit commis le plus grand crime pour lui donner l’empire. Poppée, qui desiroit d’être l’épouse de Néron, et qui connoissoit les efforts que faisoit Agrippine pour empêcher cette union, l’animoit sans cesse contre sa mere ; lui reprochoit de vivre sous sa tutele, de ne savoir pas régner par lui-même ; et l’assuroit aussi que sa mere avoit formé contre lui de coupables desseins. Agrippine d’ailleurs avoit irrité toute la cour par sa fierté, par son ambition, et par ses crimes; de maniéré que Néron éprouva peu de résistance dans le projet qu h forma de lui ôter la vie. Il l’essaya d’abord en secret ; car, dit Suétone6, il la fit empoisonner trois fois : mais les contrepoisons dont elle faisoit un usage habituel la préserveront de ces
(1) On lit les détails de ce meurtre dans la vie de Britannicus.
(2) Jos., Ant. , XX, 7.
(3) Vit. Othon.
(4) Nous verrons cette femme auda¬
cieuse forcer Néron à répudier Octavie, et a partager avec elle la dignité impériale
(5) Tacit. , Annal. XIV, i
(6) Cap. xxxiv.
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dangers. Alors Anicetus, affranchi qui avoit élevé Néron, et qui commandoit les navires de la station de Misene, lui proposa d’en construire un dont le tillac et le fond s’ouvriroient à la fois et à volonté, comme une machine de théâtre; de sorte qu’ Agrippine, qui y seroit embarquée , trouveroit la mort dans le sein de la mer, et sous les débris du tillac.
Tout étant préparé, Néron feignit de se réconcilier avec sa mere , disant que les enfants dévoient supporter l’humeur chagrine de leurs parents Il l’invita à passer avec lui cinq jours de fête dans la Campanie, s’embarqua avec elle, la quitta à Antium pour suivre la route de terre. Il la reçut ensuite à Fardes (maison de plaisance située entre Misene et Baies) avec de si grandes démonstrations d’amitié et de dévouement, que, malgré les avis secrets qu’elle reçut, elle oublia toute défiance. Enfin, après le dernier jour passé à Baies dans les fêtes, Agrippine monta sur le navire fatal. Arrivée à une certaine distance, le tillac, surchargé de plomb, s’enfonça avec fracas , tua Crepereius, qui s’entretenoit alors avec la princesse et avec une femme appelée Acerronia. Une partie du tillac demeura intacte, et forma un abri aux deux femmes; alors on renversa le navire, et elles furent précipitées dans la mer. Agrippine se sauva à la nage ; elle ne put attribuer son malheur au hasard , car elle vit tuer à coups d’avirons Acerronia , qui , voulant obtenir un secours plus prompt, s’écria qu’elle étoit l’impératrice2. Mais, feignant de n’avoir aucun soupçon , elle envoya un affranchi pour apprendre à Néron cet affreux accident, et le bonheur extraordinaire qu’elle avoit eu d’échapper à la mort, et pour le prier cependant de ne pas la venir voir, parcequ’ellc avoit besoin de repos. Malgré le danger quelle venoit de courir, elle ne négligea pas le soin de
(1) Xiphil., lib. LXI, cap. xi. (2) Tacit. , XIV, 6.
ClIAP. I.
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Chip j faire elierclier le testament d’Acerronia, et de mettre les scellés
Famine des sur ses richesses pour s’en emparer.
Césars- t r
,,, xxx Lorsque Néron apprit que sa mere étoit sauvée , il fut pénétre d’effroi, craignant quelle ne soulevât le sénat et l’armée contre lui. Il appela Séneque et Burrhus, qui, dit Tacite', n’avoient peut-être point eu connoissance des préparatifs de ce parricide. Ils gardèrent long-temps le silence; enfin Séneque, qui opinoit ordinairement le premier, fixa son regard sur Burrhus , voulant savoir si les prétoriens qu’il commandoit prêteroient leurs bras pour ôter le jour à Agrippine. Mais celui-ci dit avec assurance qu’ils respectoient le nom des Césars, de Germanicus ; qu ils ne voudroient rien entreprendre contre des membres de celte famille; et que c’étoit à Anicetus à terminer l’entreprise qu’il avoit commencée. Celui-ci y consentit sans hésitation; alors Néron lui dit affectueusement : «Je ne serai maître de l’empire que de «cet instant, et je le tiendrai de toi.»
Nous avons vu Tacite n’oser assurer que Séneque et Burrhus n’avoient eu aucune connoissance du projet criminel de Néron. Quant au second , les historiens n’en chargent point sa mémoire ; mais j’avoue avec douleur qu’on n’en sauroit disculper le philosophe.
L’abréviateur de Dion, Xipliilin2, s’exprime ainsi: «Plusieurs «hommes dignes de foi ont assuré que non seulement Poppée «avoit excité Néron à ce parricide, mais que Séneque l’avoit fait «aussi.» Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il entendit donner les ordres pour l’assassinat, et qu’il ne s’y opposa point ; qu’il composa la lettre que Néron adressa au sénat qiour sa propre défense, lettre dont Quintilien nous a conservé un passage, et que Tacite 3 blâme ouvertement ; enfin qu’on le vit appeler un gou-
(1) Tacit. . XIV , 7. (2) Xiph., lib LXI, cap. xn. (3) Lib. VIII, cap. v, §. i5, >8,
vernement très heureux celui de Néron, après l’assassinat de sa mere
Néron , ayant concerté avec Anicetus les moyens d’ôter la vie à sa mere, fit paroître l’affranchi qui venoit lui en apporter des nouvelles; pendant que celui-ci parloit, on jeta, par ordre de f empereur, un poignard entre ses jamhes, et on le chargea de chaînes. L’empereur vouloit faire croire qu’Agrippine avoit tenté de lui ravir le jour par le bras d’un affranchi ; mais qu’ayant été prévenue dans cette entreprise coupable, elle avoit elle-même terminé sa vie. Pendant que Néron répandoit et accréditoit cette calomnie, Anicetus entra avec violence dans l’endroit obscur où Agrippine, abandonnée de tout le monde, attendoit avec anxiété le retour de son affranchi; un des soldats la frappa violemment sur la tête avec un bâton. Ce fut alors que, voyant un autre soldat tirer son épée du fourreau, elle s’écria : «Frappe ce sein qui a «porté Néron’!» et sur-le-champ elle expira sous les coups.
Dans la vie d’Agrippine, j’ai essayé de prouver que quelques historiens accusent à tort Néron d’avoir commis avec elle un inceste odieux; le fondement de cette accusation paroit avoir été la jactance de ce prince. Ayant assouvi sa passion avec Acté, courtisane qui ressemhloit parfaitement à l’impératrice, il se vantoit publiquement d’être devenu l’époux de sa mere. L’amour de la vérité m’a seul porté à resserrer le tableau des crimes dont sa mémoire est chargée; c’est par le même motif que je vais en discuter la réalité. Boece3 accuse formellement Néron «d’avoir porté un œil curieux sur le corps de sa mere, dé- «pouillé de tout vêtement; et, loin de l’arroser de pleurs, d’a- «voir loué la beauté de sa victime.» Suétone4 dit «avoir appris
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( 1 ) Senec. , Natural. Quœstiones , 1. VII, c. XXL (2) Xiphil., lib. LXI, cap. xui.
(3) Consol. Phi/., lib. Il, metr. 6.
(4) Nero , cap. xxxiv.
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«de personnes clignes de foi cpi'il étoit accouru pour voir ces «tristes restes; qu’il avoit porté une main sacrilege sur ce corps «inanimé; qu’il s’étoit permis des louanges et des critiques.» Xiphilin ajoute a un semblable récit : «Il proféra ces paroles en- «core plus exécrables que le meurtre même: «Je ne savois pas «que ma mere étoit aussi belle!» C’est cependant le même écrivain qui laisse douter cpie ce fils fût coupable d’un inceste; comme si, en supposant le crime avéré, la mort d’Agrippine eût été nécessaire pour qu’il jouit de cet affreux spectacle. Mais le sévere Tacite1 s’exprime ainsi: «Néron porta-t-il ses regards sur «ce corps sans vie? en releva-t-il la beauté par des louanges? «quelques uns l’ont assuré, d’autres l’ont nié.» Ce grave historien doute du fait; je crois devoir l’imiter.
Les remords troublèrent cependant les nuits du parricide;
1 ombre de sa mere, les furies vengeresses, sembloient le poursuivre. Mais le sénat, le peuple et l’armée, feignirent de croire que ses jours avoient été menacés ; Rurrhus fut même le premier à conduire les prétoriens au palais pour consoler le prince. Celuici adressa au sénat une lettre que Sénèque avoit composée, et qui étoit remplie de calomnies contre Agrippine. De tous les sénateurs le seul Pætus Tbrasca, l’homme le plus vertueux de l’empire, gendre de ce Pætus que son épouse Arie a rendu fameux, sortit après la lecture de la lettre de l’empereur. Il ne voulut point prendre part à la délibération qui devoit la suivre; et il ne craignit pas d’irriter par cette retraite le monstre qui le fit mourir sept ans après.
Domitia, tante paternelle de Néron , parvenue à une extrême vieillesse, fut empoisonnée la même année par ce neveu, qui étoit impatient de posséder ses grandes richesses.
(i) Annal., XIV, g.
FAMILLE DES CESARS. 23i
Délivré des remontrances que sa mere lui adressoit quelque- Ciiap t fois, Néron se livra a tous les genres d’excès. Il passoit ses jours Famiiiedes a conduire les chars dans le cirque, à chanter et à jouer de la ri xxx. lyre sur les théâtres, quoique sa voix ne fût ni forte ni belle.
1> un 1ms et Seneque étoient contraints à l’y suivre ; ils donnoient le signal à des chevaliers qui étoient occupés sans cesse à l’applaudir, à se récrier publiquement sur la beauté de sa voix, sur les giaces de sa personne '. Des soldats étoient répandus dans les cirques pour applaudir en chœur, et pour forcer tous les spectateurs à les imiter. Néron établit à Rome des concours de poésie, de musique, et des jeux que l’on célébroit tous les cinq ans. Il étoit du nombre des concurrents ; et les gens sages gémissoient de voir l’empereur capter la bienveillance des juges, des spectateurs, se soumettre aux lois rigoureuses des concours, n’oser ni tousser, ni rejeter la salive, ni essuyer la sueur. Ils gémirent encore plus amèrement lorsqu’il joua publiquement la tragédie, revêtu des costumes de roi, de mendiant, de femme enceinte même ( car les rôles de femme étoient joués par des hommes chez les anciens ). Le soin de sa voix l’occupoit sans relâche; il portoit la nuit sur sa poitrine une plaque de plomb que Ion croyoit devoir la conserver; un musicien se trouvoit toujours auprès de lui pour l’empêcher de trop élever le ton en discourant; et son cou, comme celui des malades et des convalescents, étoit entouré de linges et de draperies.
Celte passion effrénée pour les jeux scéniques fit entreprendre, l’an 65, à Néron , le voyage de la Grece, dont les habitants étoient, selon lui, les seuls bons juges des talents. Il partit suivi par une foule d’histrions et de chanteurs qui eût suffi pour dompter les éternels ennemis de l’empire, les Parthes, si elle
(i) Tacit., Annal., XIV, i5.
Ch.vp. J.
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eût été composée de soldats : elle l’aida à conquérir dix-lmit: cents couronnes dans tous les jeux de la Grèce1 2. Mais il n’osa se faire initier aux mystères de Cérès à Eleusine’, où le héraut ordonnoit que les criminels et les impies se retirassent de l’enceinte sacrée; ni paroître dans Athènes, à cause des redoutables Euménides, que l’on disoit y faire leur séjour; ni entrer dans Lacédémone, dont les séveres lois, quoique très affoihlies, l’effrayoient encore.
Au milieu de ces folies ridicules, il conçut l’exécution d’un projet qui auroit du moins attaché son nom à uhe entreprise utile3. Le Péloponnèse n’est séparé du continent que par l’isthme de Corinthe, large seulement de cinq milles romains (7796 métrés , ou deux lieues de poste ). Depuis long-temps on s’étoit occupé de creuser un canal au travers de l’isthme , afin d’éviter la longueur du circuit que font les navires autour du Péloponnèse, et les tempêtes qui les assaillent au cap Malée ( Malio ). Alexandre, Demetrius Poliorcète, Jules César, Caligula, en avoient formé le dessein4. Néron voulut P exécuter ; et voyant la répugnance des ouvriers, qui étoient effrayés par des prodiges, il creusa lui-même la terre avec un pic d’or, et la transporta dans une corbeille sur ses épaules. Mais son inconstance naturelle, la pénurie à laquelle l’avoient. réduit ses prodigalités insensées, lui firent saisir le prétexte de la continuation des prodiges pour abandonner le travail. Telles sont les raisons qu’ont apportées les historiens anciens et modernes. Je crois en trouver dans Pline une qu’ils n’ont pas soupçonnée, et qui me paroit la véritable. Il dit, en parlant des grands navires employés à
(1) Apoll. Tyan. vit., lib. V, c. n et iii; Luc., Nero ; Xiphil., lib. LXI1I, c. vin.
(2) Suet., cap. xxxiv.
(3) Plin. , lib. IV, cap. iv.
(4) Pausan., Cor.
FAMILLE DES CESARS. a33
naviguer de la mer Ionienne dans la mer Egée, «que leur gran- «deur empêclioit de les transporter sur des chariots à travers «l’isthme'.» Les petits navires étoient donc transportés ainsi d’une mer dans l’autre. Or les hommes employés à cet ouvrage seroient restés privés de salaire et d’occupation, si l’on eût creusé un canal. Autant que je puis le conjecturer, ils répandirent le sang, firent entendre les cris lamentables , et apparoître les spectres qui effrayèrent tous ceux qui voulurent entreprendre ce grand ouvrage.
Les Romains virent avec effroi Burrhus descendre, l’an 61 , dans la tombe, et Séneque s’exiler de la cour. Quoique ces deux instituteurs de Néron eussent usé de trop de condescendance pour leur éleve, de crainte qu’il ne se livrât entièrement à son caractère cruel et sanguinaire, on croyoit que leur présence étoit encore un frein pour lui. Burrhus jouissoit, plus que Séneque, de l’estime publique; il avoit acquis l’amitié des prétoriens, et il conservoil le droit de faire à Néron quelques remontrances : ce fut la cause de sa perte. Suétone et Xipliilin disent qu’il le fit empoisonner2; Tacite laisse le fait douteux3 ; on peut Je soupçonner cependant d’après le choix que fit l'empereur de Tigellin pour préfet des prétoriens après la mort de Burrhus. «Il avoit été, dit Philostrate4, le maître de Néron pour toute «espece de cruauté et de débauche.» Aussi forma-t-il depuis avec Poppée le conseil intime de ce prince, selon l’expression de Tacite5, lorsqu’il projeta quelque grand crime. Séneque ne survécut que trois ans à Burrhus; on a vu dans le volume pré-
(i) Quas magnitudo plaustns transvehi (3) Annal., XIV, 5 1 .
prohibet. ( Plin. ) (4) Vita A poil., IV, 44-
(a) Suet., Gap. xxxvj Xiphil., lib. LXII, (5) Annal. , XV, 6r.
cap. xiii.
Ciivp. I.
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Chap. I.
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cèdent comment Néron força à s’ôter la vie le dernier de ses instituteurs.
Un des premiers résultats de l’élévation de Tigellin fut la répudiation d’Octavie l’an 61, et le mariage dePoppéeavec l’empe-
reur. Celle-ci le rendit pere, un an après, d’une fille appelée Claudia , à laquelle il donna dès sa naissance le nom d’Auguste, en même temps qu’à sa mere. La joie de Néron et les témoignages d’alégresse du sénat furent excessifs; mais Claudia ne vécut que quatre mois.
Néron disoit qu’il envioit le sort de Priam 1 , qui avoit eu (c’éloit son expression ) le bonheur de voir sa patrie et son empire détruits. Il se plaignoit aussi souvent de la mauvaise construction des édifices de Rome2, des sinuosités et du peu de largeur de ses rues; il auroit voulu la rebâtir sur un plan régulier, et lui donner son nom. On peut croire d’après cela que , s’il ne fut pas l’auteur immédiat de l’incendie qui, 1 an 63, réduisit en cendres trois des quatorze régions (quartiers) de Piome, et laissa debout seulement quelques maisons dans sept autres, du moins ne crut-on pas lui déplaire, soit en allumant l’incendie, soit en l'empêchant de s’éteindre. Suétone , Eutrope, ont émis la première opinion ; mais Tacite 1 dit que les historiens
rapportoient l’une et l’autre causes, et que l’on douloit encore
s’il failoit attribuer ce malheur au hasard ou à la volonté du
prince. On peut croire avec le judicieux Tillemont4 que les mi¬
litaires avoient supposé un ordre de l’empereur; mais que leur dessein étoit de piller les maisons les plus riches. Aussi les vit-
on se répandre dans la ville, porter la flamme dans différents
Jt
quartiers, et empêcher parla violence qu’on ne parvînt à éteindre
(î) Xiphil., LXII, i 5.
(2) Suet., cap. xxxviii ; Tacit.. XV, /\o.
(3) Tacit., XV, 38.
(4) Histoire des Empereurs , I. 29 G.
FAMILLE DES CESARS. a35
l’incendie, qui dévora la capitale pendant six jours et sept nuits. Tacite ' dit expressément que Néron étoit alors à Antium ; qu’il ne revint à Rome qu’à l’instant où le feu approchoit de sa maison, placée entre le palais et les jardins de Méeene. Il ajoute ensuite: «On répandit le bruit que, pendant l’incendie, l’em- «pereur avoit joué un rôle de tragédie, et chanté la ruine de «Troie.» Mais Suétone’, suivi par Orose, dit que «Néron ob- «servoit l’incendie du haut de la tour de Méeene; qu’il se ré- «jouissoit de la beauté de la flamme, selon sa propre expres- «sion; et que, revêtu de son habit de théâtre, il chantoit le «poème de la prise de Troie.» Xiphilin 3 rapporte le même trait; mais il place cette scene au palais. Cette discordance me fait adopter l’opinion de Tacite: il auroit été d’ailleurs impossible que Néron, arrivant au moment où l’incendie atteignit le palais, y demeurât spectateur des ravages du feu. Au reste la haine qu’on lui portoit aura créé cette fable, à cause du poème qu’il avoit composé (peut-être à ce sujet), intitulé les malheurs de Troie , et qu’il chanta en public l’année suivante4.
La haine des Romains s’accrut encore lorsqu’ils le virent bâtir sur l’emplacement des édifices consumés par l’incendie le palais que l’on appela la maison dorée, non seulement à cause de l’or, des perles, des marbres, qui brilloient de toute part, mais encore à cause de son étendue, des terres labourables, des vignes, des bois, des étangs, etc., qu’il renfermoit5.
Néron, effrayé de l’horreur qu’il inspiroit à ceux qui le croyoient l’auteur de l’incendie, employa tous les moyens que la politique et la religion pouvoient offrir pour apaiser les es-
Chap. T.
Famille des Cé.ars.
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(1) Annal. , XV, 3g.
(2) Lib. VII , cap. vu.
(3) Xiphil., lib. LXII, cap. xvm.
(4) Ibid., cap. xxix.
(5) Tacit. , XV, 4 1 2-
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prits. «Mais, dit Tacite, il ne détruisent cette accusation ni par «des moyens humains, ni par d’immenses largesses, ni par des «sacrifices expiatoires. Il fit alors traduire en jugement et tour- «menter par des supplices recherchés ceux que le peuple appe- « loit chrétiens , et que leurs crimes rendoient odieux '. Leur nom «vient du Christ, qui futpuni du dernier supplice, sous le règne «de Tibere, par ordre de Ponce Pilate, procurateur de la Judée.
« . On arrêta d’abord ceux
«qui faisoient des aveux; ensuite, sur leurs déclarations, une «grande multitude; et ils furent condamnés moins comme in- «cendiaires que comme des hommes convaincus de haïr le genre «humain. On ajouta la dérision à la cruauté dans leurs suppli- «ces ; on les couvroit de peaux de bêtes, et les chiens les déchi- «roient jusqu’à la mort ; on les crucifioit; on les brûloit; et, pen- «dant la nuit, les flammes qui les consumoient éclairoient les «jardins de Néron et les courses qu’il y faisoit exécuter, et ou «on le voyoit se mêlant parmi le peuple, en habit de cocher, ou «conduisant un char. De sorte que ces malheureux excitoientla «pitié, quoiqu’ils fussent coupables et qu’ils méritassent des «châtiments nouveaux ; parcequ’ils sembloient périr seulement «pour assouvir la cruauté d’un homme, plutôt que pour l’utilité «publique.» Suétone 5 les appelle une espece d’hommes entachés de superstition nouvelle et de maléfices. On sait aujourd’hui que l’on confondoit alors sous le nom de Chrétiens les Juifs ;, abhorrés à cause de leur éloignement pour tous ceux qui ne suivoient pas leur culte, et les adorateurs cleMithra, qui offroient, disoiton, des sacrifices humains.
(i) Tarit., XV, 44. (2) Suct. , cap. xvi (3) Tarit., Histor., V, 5.
Les folies et les cruautés de Néron firent naître deux conspirations contre sa vie. La première fut celle de Caïus Calpurnius Piso, l’an 64; elle causa la mort du chef des conjurés, celle du poète Lucain, de son oncle le philosophe Séneque, et d’un grand nombre de personnages distingués. Elle a éternisé la mémoire d’Epicharis, qui, au milieu des tourments, s’étrangla de crainte de révéler les noms des conjurés. «Une affranchie don- « n a , dit Tacite', un exemple éclatant dans un si grand péril, «en défendant des personnes qui lui étoient étrangères et presque «inconnues; tandis que des hommes libres, des chevaliers ro- «mains, et des sénateurs, avant même d’être livrés entre les «mains des bourreaux, trahirent les personnes qui leur étoient «les plus cheres.» Un an après, Vinicius forma une nouvelle conspiration à Bénévent, où elle fut découverte2.
La mort de Corindon n’étonna personne , parceque son noble caractère, ses talents militaires, et les services qu’il avoit rendus dans l’Orient (ils sont rapportés dans sa vie), dévoient le faire haïr de Néron et de sa cour; mais la ruse que l’empereur employa pour l’éloigner de l’armée, dont on craignoit le ressentiment, excita l’indignation générale. 11 l’appeloit toujours son pere, son bienfaiteur; et il écrivit, pour le faire venir auprès de lui, une lettre remplie de témoignages d’estime et d’affection. Lorsqu’il sut qu’il étoit arrivé à Cenchrées, port de Corinthe, il commanda qu’on le fit mourir, sans permettre qu’il approchât de sa personne. Mais Corbulon l’ayant appris se donna la mort, en disant qu’il l’avoit méritée3; c’est-à-dire qu’il avoit fait une imprudence en comptant sur la recounoisance d’un monstre.
Le récit des folies et des débauches de Néron causeroit au (i) Tarit., Histor., XV, 57. (2) Suet., cap. xxxvi. (3) Xiphil., lit. LXtlI, cap. xvn.
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ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.
i. lecteur un dégoût invincible. Mais je ne puis omettre, à cause 1165 de leur monstruosité, ses mariages : l’un avec Sporus, qu’il renx dit eunuque pour l’épouser en qualité de mari; et l’autre, en qualité d’épouse, avec un homme perdu de mœurs, appelé Pythagoras. Ces unions impies , qui outrageoient à la fois la nature et la religion, furent célébrées par Néron avec toutes les cérémonies civiles et religieuses; et la seconde, avec le costume de
vierge .
Enfin les provinces indignées se révoltèrent, pendant que Rome, accablée sous le joug des prétoriens, ne pouvoit que gé¬
mir en silence. Le premier qui leva l’étendard de la rébellion fut
Caïus Julius Yindex, propréteur de la Gaule Celtique; il se trouva bientôt à la tête de cent mille combattants. Il communiqua ses vues à Galba , commandant de l’Espagne Tarragonoise , lui offrit ses secours et son armée, s’il vouloit accepter
l’empire. Celui-ci hésita jusqu’à ce qu’il apprit que Néron avoit donné l’ordre de le faire mourir; alors il refusa le titre d’empe¬
reur, qu’on lui décernoit, mais il prit celui de lieutenant-général du sénat et du peuple romain l’an 68. Otlion, qui commandoit dans la Lusitanie, se joignit à lui avec ses troupes.
Néron, apprenant la rébellion des Gaules, s’en réjouit, y
voyant un motif pour les livrer au pillage 3. Celle de Galba l’ef¬
fraya cependant; d’autant plus que l’esprit de révolte s’étendit rapidement dans tout l’empire. Claudius Macer, propréteur d’Afrique, fit frapper des monuoies en son nom. Cependant Verginius, gouverneur de la Germanie, marcha contre Vindex , le défit, refusa la pourpre que lui offrit son armée, et déclara hautement qu’il ne se joindroit point à Galba. Celui-ci effrayé al-
] oit abandonner ses hautes destinées, lorsqu’il apprit la révolte (i) Tacit., XV, Suet. , cap. xxix. (2) Plutarch., Galba .
des prétoriens , le soulèvement général , et la mort de Néron ; alors il reprit courage, et marcha vers l’Italie. Ce fut Nymphidius, un des deux chefs des prétoriens, qui les excita à secouer le joug d’un prince aussi odieux, et à proclamer Galba empereur, leur promettant de grandes distributions d’argent. Ils y consentirent; et, dans l’espace d’une nuit, Néron se vit abandonné et seul dans le palais.
Le peuple se réjouissoit de ses malheurs; le sénat le déclaroit ennemi des Romains, et le condamnoit au supplice le plus honteux.
Pour lui, demi-nu, enveloppé dans un manteau usé, la tête et le visage couverts avec un linge, monté sur un mauvais cheval , et accompagné seulement de quatre affranchis1, il eherchoit à gagner une maison de campagne située à quelque distance de Rome. Pour cacher son arrivée, on l’y fit entrer avec peine par une ouverture fort étroite. Là, il se désaltéra avec une eau croupissante, en disant: «Voilà donc la boisson de «Néron ! » Apprenant alors le décret du sénat, il résolut de mettre fin à ses malheurs, en disant : « Quel grand artiste vapé- «rir!» Il demanda la mort à ceux qui l’accompagnoient ; et, ne 1 obtenant pas, il s’écria : «Je suis donc le seul qui n’ait ni ami « ni ennemi ! « Enfin il se frappa avec un poignard , mais si légèrement qu’un de ses affranchis fut forcé de lui ôter la vie. Ainsi périt le dernier membre de la famille de Jules César, âgé de près de trente-un ans, après treize ans et huit mois de refime.
On peut juger de la difficulté qu’éprouve un écrivain moderne pour découvrir la vérité, lorsqu’il retrace les vies des Césars, Par le fait suivant. Néron étoit le dermez’ de leur famille, si l’on
(i) Suet., XLViiJ; Xipliil. , lib. LXIII, cap xxvm.
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en croit Suétone, Tacite , Victor, Eutrope, Dion, Orose, Ausone, et Florus Cependant Appien , qui vivoit sous les Antonins, dit d’Auguste : « Sa postérité et son nom régnent encore1 2 *;” et le scoliaste de Juvénal , expliquait le vers où le poète appelle Domitien le dernier Flavius !, s’exprime ainsi : «Il l’appelle le «dernier, pareeque la race des Césars finit dans lui4.» Je n’ai rien à dire du scoliaste, qui n’est point estimé, et qui n’a pas vu que le mot dernier se rapportait aux empereurs de la famille Flavia, Vespasien, Titus, et Domitien. Pour ce qui est d’ Appien, historien d’ailleurs si exact , il a sommeillé un instant.
Suétone a tracé le portrait de Néron5. «Il étoit d’une taille «médiocre; son corps étoit couvert de taches hideuses; ses che- «veux presque roux; son visage régulier, mais sans grâce: il «avoit les yeux bleus , la vue foible, la tête penchée, le ventre «gros, les jambes très maigres, une forte santé.... Il étoit si re- « cherché dans sa coiffure , qu’il frisoit toujours scs cheveux par «étage, et qu’il les laissa croître par-derriere dans son voyage «de Grece (pour imiter les joueurs de lyre). Ee plus souvent il «paroissoit en public dans le costume dont on ne se servoit que «dans les repas; c’est-à-dire avec la tunique légère, appelée «synthésine, avec les souliers découverts, sans ceinture, et le «cou entouré d’un linge.»
Le plus précieux des portraits de Néron est sans contredit celui des n° 3 et 4. Il est conservé dans le Musée Royal sous le n° 255. Il porte la couronne de rayons (radiée). On ne la donnoit à ses prédécesseurs qu’après leur mort, comme un attribut
(1) Suet, G, I; Tac., Hisl., 1, 16; Vict, Cœs., V, 17; Eutr., vil, 9, 1 1 ;Dio, LXIII, 29; Oros., VII, 7; Auson., XII Cœs., VI; Flor., IV, 2, 6.
(2) Appian, Bell, ci», IV, pag. 598. Sri 7F.10?
YM ovofxa TC ïCv £px°v'
(3) Flavius ultimüs. Juven., IV, 38.
(4) Ultiinum autem dicit, quia in illo Cæsarum origo defecit.
(5) Suet., cap. li.
delà divinité; mais il la ceignit au mépris des usages. Au bas o»r.i. des rayons on remarque de petites cavités alternativement carrées et ovales , où avoient été encastrées des pierres précieuses, w. xxix La tète est de marbre de Paros ; le buste , de marbre pentclique, est ancien sans être antique. On l’a transporté du Petit-Trianon (de Versailles). Le monstre couronné n’y est point flatté comme dans ses autres portraits, ce qui fait le mérite de celui-ci. On y retrouve ses traits farouches et son caractère sanguinaire.
Les n° 1 et 2 présentent une tête de Néron , conservée au Capi- k° ■ « 2 tôle'. Elle est de marbre, et nue. Ses traits sont adoucis, et la vérité n’a pas guidé le statuaire ; mais le travail est précieux.
A ce mérite se joint celui de la rareté. Tous les monuments qui représentoient Néron furent détruits après la mort funeste de ce farouche tyran. O11 ne peut donc attribuer la conservation de ceux-ci et d’un petit nombre d’autres qu’au hasard ou à l’éloignement des maisons de campagne qui les renfermoieut.
La vérité des portraits de Néron que je viens de décrire est rvsete. prouvée par les deux belles médailles de bronze des n" 5 et 6.
On voit sur la première sa tête portant une couronne radiée, avec la légende IMPernfor NERO CLAVDIUS TR ibunitia Votes- Laie XIII Pater Patrice. Au revers : Rome assise sur des armes, tenant une haste et un bouclier, avec l’exergue ROMA ; et dans le champ, Senatus Consulto. Cette médaille de bronze est la seule sur laquelle on lise le nombre de la puissance tribunitienne.
Sur la seconde est gravée la tète de Néron , couronnée de laurier, avec la légende NERO CLAVD/uv CA.ESAR AVGVSTnv GER manicus PCfStifex M aximus TR ibunitia P otestate IM Fera tor Pater Patrice. Au revers: Cérès assise , tenant des épis et un flambeau ; devant elle, l’Abondance debout, tenant la corne d’a-
(1) Mus. Capitol., tom. II, tab. xvi.
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bondance; entre elles deux, un cipe sur lequel est placée une mesure de blé ( modias j : dans le champ, un navire, avec les mots AA N ON A • AVGVSTI • CERES, abondance (de blé parles, soins) d’Auguste. Cérès; et h l’exergue, S. C.
Octavie. Dans la tragédie de Séneque 1 qui porte son nom, cette princesse peint ainsi une partie de ses malheurs : «J’ai vu «poignarder ma mere, ôter par un crime la vie à mon pere, « faire mourir mon frere !.... Je suis un objet de haine pour mon «époux, et soumise à une esclave (Acté)!» Sa vie, cpii ne fut qu’une suite d’infortunes, commença Pan 4i- Premier des enfants de Claude et de Messaline, elle eut pour frere Rritannicus , qui fut le second et le dernier. A peine âgée de deux ans, son pere lui choisit pour époux Lucius Julius Silanus.
L’année 48 commença les malheurs d’Octavie. Lorsque Messaline, après son infâme mariage avec Silius, apprit que Claude, instruit de son déshonneur, étoit parti d’Ostie pour en tirer vengeance, elle fît placer à la porte de Rome les deux enfants de ce prince, Octavie et Rritannicus, espérant qu’ils flécliiroient le courroux de leur pere; mais l’empereur, conseillé par Narcisse , 11e permit pas qu’ils approchassent de son char. Après la mort de Messaline , Agrippine s’empara de l’esprit de Claude; et, avant même son mariage avec lui , elle fit porter contre Silanus , époux d’Octavie, une accusation d’inceste dénuée de fondement. Claude indigné rompit le mariage de sa fille; l’infortuné Silanus fut contraint de se donner la mort. Les projets ambitieux d’Agrippine se développèrent alors, et la firent connoitre pour l’auteur de ce crime ; car elle travailla à donner pour époux à Octavie son fils Doinitius (appelé depuis Néron), afin de l’approcher du trône. Elle eut l’adresse de le faire demander
(1) Vers 1 oa.
à l’empereur par le sénat. Un grand obstacle s’opposoit cependant à cette union ; Claude ayant adopté Néron l’an 5o , celui-ci étoit devenu frere d’Octavie : mais on la fit passer de la famille Claudia dans une autre famille , et le mariage fut célébré l’an 53 ; de là vient que dans la tragédie d 'Octavie' , elle est appelée une autre Junon , sœur et épouse du maître du inonde.
Néron n’aima jamais Octavie « quoiqu’elle fût, dit Tacite’, «d’illustre origine, qu’elle efit une conduite irréprochable; soit «que le destin l’eût ordonné, soit que nos penchants nous porte tent vers les objets qui nous sont interdits. » Epris des charmes d’une affranchie, d’Acté, il eût répudié Octavie pour l’épouser, si Agrippine, dont les mœurs n’étoient pas régulières, mais dont l’esprit étoit fier, ne l’eût empêché par ses reproches. Témoins de l’empoisonnement de Britannicus, la mere et la fille dissimulèrent leur chagrin ; celle-ci, quoique jeune, avoit appris, dit Tacite 3, à cacher sa douleur, ses affections, et tous ses sentiments.
La présence et les remontrances de Burrhus avoient empêché Néron de rompre les nœuds qui l’unissoient à Octavie ; il lui avoit dit un jour, pour l’en détourner : «Il faudra donc lui ren- «dre sa dot ( l’empire ) 4. » Ses amis lui faisant aussi des reproches sur sa froideur : «Elle doit se contenter, leur répondit-il, «des honneurs attachés au rang d’impératrice.» Il avoit même, selon Suétone5, essayé plusieurs fois de lui ôter la vie de ses propres mains. Tacite 6 et Suétone disent qu’il allégua pour cause de divorce sa stérilité. Il la fit accuser d’un commerce criminel avec un joueur de flûte. Les tourments les plus cruels
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(1) Vers 200,
(2) Tacit. , XIII, 12.
(3) Ibid., 16.
(4) Xipli il. , 1 ib. LXII, cap. xm.
(5) Suet., cap. xxxv.
(6) Tacit., XIV, 60.
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furent exercés sur ses femmes pour les forcer à calomnier leur maîtresse. Quelques unes, en petit nombre, cédèrent à la douleur, les autres soutinrent avec fermeté son innocence. Malgré cela, Néron la relégua dans la Campanie, et la lit entourer de gardes. Le peuple témoigna ouvertement son indignation , en voyant persécuter une des dernières princesses de la famille des Césars; de sorte que l’empereur fut forcé de la rappeler. Lajoie publique éclata de toute part; 011 abattit les statues de Poppée, et l’on porta en triomphe celles d’Octavie, couronnées de fleurs.
Poppée, inquiété sur son mariage , et craignant la violence du peuple, persuada à Néron que son autorité seroit compromise, s’il cédoit aux instances des Romains, et qu’il devoit détruire leur idole Celui-ci fit venir l’assassin de sa mere, Anicet, le menaça de le faire mourir, s’il 11e déclarait qu’il s’étoit rendu coupable d’adultere avec Octavie. L’empereur publia cette déclaration dans un édit, par lequel il l’accusoit aussi d’avoir étouffé dans son sein le fruit de ce crime; elle qu’il avoit répudiée à cause de sa stérilité! Il ajoutoit que cette princesse avoit formé une conspiration avec son corrupteur; avec un homme qui commandoit seulement quelques navires ! Octavie fut donc reléguée dans l’ile Pandataria, où, après lui avoir ouvert les veines, on l’étouffa dans un bain l’an 61; sa tète fut portée à Rome, et présentée à Poppée, qui jouit de cet affreux spectacle. Ainsi périt, à l’âge de vingt ans une princesse digne d’un sort heureux par sa naissance, sa beauté, et ses vertus ; elle périt avec la douleur de se voir calomniée aux yeux de ce peuple qui l’avoit tant aimée et honorée.
Il est douteux que l’on ait de véritables portraits d’Octavie ;
(1) Tacit. , Ann., XIV, 62, 63 ; Xiphil., lib. LXII , cap. xm.
car il seroit difficile de les reconnoitre d’après ses médailles, qui ch*p. r toutes out été frappées hors d’Italie, et dont le dessin est mau- Fa”‘“ersdei vais. En voici une de Corinthe; elle est de bronze ( n° 7). On pi. xxx. voit la tète d’Octavie, avec la légende OCTAVIAE NERONIS ANGusti, sous-entendu uxor. Au revers: une figure, la tète voilée, tenant une patere et une corne d’abondance, avec la légende Q uinto FVLtu'o FLACCO IFVIRo; dans le champ, GENz'o G.Ohoniæ COWinlld : Au génie de la colonie de Corinthe; sous le duwnvirat de Quintus Fulvius Flaccus.
Poppée Sabine. Il eût été difficile de trouver à Rome deux caractères qui présentassent plus de rapports que ceux de Néron et de Poppée sa seconde épouse. Tous deux étoient adonnés aux débauches les plus honteuses ; tous deux étoient prodigues à l’excès; tous deux enfin firent périr les plus illustres personnages, pour s’emparer de leurs biens et pour se procurer les moyens d’entretenir un luxe insensé. Tacite 1 a tracé le portrait de cette femme. «Elle avoit tous les dons, excepté un cœur vertueux.
«Sa mere, qui surpassoit en beauté les femmes de son âge, la «lui avoit transmise avec l’illustration et des richesses propor- «tionnées à sa noble origine. Son langage étoit doux; elle avoit «l’esprit assez juste. Elle affectoit la retenue ; mais elle se livroit «à la débauche en secret. Rarement elle paroissoit en public, et «toujours avec un voile qui couvroit une partie de son visage,
«pour ne pas satisfaire entièrement la curiosité, ou parceque «cette maniéré de se voiler rendoit sa beauté plus attrayante.
«Jamais elle ne s’occupa de sa réputation; elle avoit les mêmes «égards pour ses maris et pour ses amants; elle ne se croyoit «liée ni par leurs affections , ni par les siennes ; l’utilité qu’elle « croyoit pouvoir tirer d’une liaison déterminoit seule son choix. 3)
(1) Annal'. , Xll 1 , 4$.
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Fille de Titus Ollius, digne ami de Trajan , Poppée préféra de porter le nom de son aïeul maternel Poppæus Sabinus, qui avoit obtenu le consulat et un triomphe. Son premier mari fut Rufus Crispinus, qui la rendit mere d’un fils auquel Néron fit ôter la vie, quoiqu’il fût encore enfant, parcequ’il jouoit à l’emet au général'. Ce mariage fut dissous aux instigations
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d’Othon, jeune homme qui se faisoit remarquer par son luxe et par la faveur dont il paroissoit jouir auprès de Néron; il étoit lié avec Poppée avant le divorce, et il l’épousa ensuite. Cet imprudent excita les désirs de Néron par les éloges qu’il donnoit sans cesse à Poppée. Auprès d’elle, demander et obtenir fut la même chose pour l’empereur ; elle exigea seulement le renvoi d’Acté , affranchie qui possédoit alors les bonnes grâces de ce prince , et Otlron fut chargé du commandement de la Lusitanie.
Tous les historiens accusent Poppée d’avoir excité par ses conseils et ses railleries Néron à faire mourir Agrippine et Octavie; la derniere pour épouser l’empereur, et la première parcequ’elle conseilloit à son fils de ne pas répudier la fille de Claude. Elle eut même la cruauté de se faire présenter la tète d’Octavie. Néron épousa Poppée douze jours après la répudiation de cette malheureuse princesse. La même année, 62, elle le rendit pere d’une fille qui reçut en naissant le nom de Claudia, et le titre d 'Auguste , accordé aussi à la mere par l’empereur. Celui-ci étoit au comble de la joie; il institua en l’honneur de cet enfant des supplications, des jeux; mais elle mourut le quatrième mois après sa naissance. Le deuil de l’empereur et du sénat fut immodéré, comme l’avoit été leur joie.
Poppée et Tigellin formoient, dit Tacite, le conseil intime de
(1) Suet., c. xxxv. Il ne nous est parvenu aucun détail sur ees jeux d'enfants.
Probablement ils ressembloient à celui de nos jeunes filles qui jouent a la Madame.
Néron, quand il méditoit quelque meurtre, notamment celui dur. r. de Séneque'. “.8d"
Elle reçut la mort, l’an 64, d’un coup que lui donna l’empe- n. xxx. reur. Irrité des reproches qu elle lui adressa, à cause qu’il étoit arrivé fort tard auprès d’elle, ayant conduit des chars dans le cirque, il la frappa avec tant de violence, qu’elle mourut avec l’enfant qu’elle portoit dans son sein. Néron témoigna un grand repentir de cette action brutale. Il ne voulut pas que le corps de son épouse frit brûlé, selon l’usage des Romains à cette époque; il le fit embaumer et déposer dans le mausolée des Césars. Pline1 dit que Ton consuma dans ces funérailles plus de parfums que 11’eu produisoit dans une année l’Arabie heureuse. Néron prononça dans les rostres son oraison funebre3; il loua sa beauté comme une vertu, et vanta le bonheur qu’elle avoit eu d’être mere d’une fille des dieux. Il lui décerna les honneurs de l’apothéose, lui éleva un temple avec cette inscription : «Les dames «romaines l’ont consacré à Sabine, nouvelle Vénus.» Xiphilin fait observer qu’il les avoit dépouillées de leurs plus riches ornements pour cette construction. Mais le témoignage d’attachement le plus extraordinaire qu’il lui donna fut d’épouser Sporus, jeune affranchi, après l’avoir fait eunuque, parcequ’il ressembloit à l’impératrice.
On donneroit difficilement une idée plus exacte du luxe de Poppée, et des soins excessifs qu’elle prenoit de sa beauté, qu’en disant que les mules de ses litières avoient des fers d’argent, et que tous les jours elle se baignoit dans le lait de cinq cents ânesses qui la suivoient par-tout4.
Il est probable qu’à la mort de Néron, le peuple renversa les
(1) Tacit. , XV, 6 1 . (3) Tacit. , XVI, 6.
(2) Plin., XII, 18. (4) Juven. , sat. VI, v. 168.
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Famille des Césars.
Cim, i statues de Poppée avec celles du tyran; car Othon, dont elle 'amîUe de* avo;t été l’épouse , les fit relever '.
Les médailles de Poppée, parvenues jusqu’à nous, ont toutes été frappées liors de l’Italie; c’est pourquoi le travail est grossier
Sur une médaille de bronze, n° 8, frappée à Srnyrne en Ionie, on voit les têtes de Néron et de Poppée : elles sont affrontées; et celle de l’empereur est couronnée de laurier. Légende : NEPtlNA CEBACTON nonn VIAN CEBACTHN ; Les Smymèens révèrent Néron Auguste, et Poppée Auguste. Au revers: Homere assis, tenant un sceptre. Srnyrne étoit une des villes qui revendiquoient l’honneur d’avoir vu naître ce grand poète; elle lui avoit consacré un temple , un homérée , une statue3, etc. La légende du revers est, EIII EPMOrENOXC CTPArnyou CKPIBUNIOC KAAPOC ; et, dans le champ, 2MYPvaiov : Sous la préturc d’Ermogene ; Scribonius Clarus étant magistrat à Srnyrne. L’absence du type d un fleuve à demi couché, sur cette médaille de Pellerin, sert a réfuter 1 opinion de Spanheim, qui voyoit dans KAAPOC le nom d un fleuve .
Messaline jeune. (Statilia Messalina). Après la mort de Poppée, Néron voulut épouser la fille de Claude, Antonia4, qui étoit sœur d’Octavie sa première femme, et qui étoit aussi sa sœur par adoption ; mais elle refusa cette alliance incestueuse. Néron irrité l’enveloppa dans la conjuration de Pison, et la fit mourir. Il choisit alors pour épouse, l’an 64, Statilia Messalina, plus connue sous le nom de Messaline jeune. Elle étoit fille de Statilius Taurus , qui avoit été deux fois consul sous Auguste, et mariée en quatrièmes noces à Atticus Vestinius.
(1) Tacit., Hislor. , I. 78. (3) Mélanges , II, 37.
(4) Suct., cap. xxxv
FAMILLE DES CESARS. 24g
Néron, qu’elle comptoit au nombre de ses amants favorisés, fit mourir sous un vain prétexte Yestinius pendant qu’il étoit consul, partagea le trône avec sa veuve, et lui donna par un décret du sénat le titre d’Auguste.
Ou ignore les détails de la vie de Messaline jeune; on sait seulement que ses débauches, quoique peu cachées, ne l’empèeherent pas d’avoir quatre maris; qu’elle aimoit et cultivoit avec succès les lettres et les sciences. L’ancien scoliaste de Juvénal1 croit ( on ne sait sur quel fondement ) la reconnoitre dans le portrait que ce poète a tracé d’une femme savante, mais ridicule par l’affectation de montrer son érudition et son éloquence. Les philologues font peu de cas de ses scolies, et le fait est douteux.
Othon, parvenu à l’empire après la mort de Galba, successeur de Néron, voulut épouser Messaline. La brièveté de son régné, qui ne fut que de trois mois, y mit obstacle. Mais ses dernieres pensées furent pour elle; et, en mourant, il lui recommanda le soin de ses funérailles et de sa mémoire’.
On ne connoît ni l’époque de sa naissance, ni celle de sa mort.
Il seroit difficile de reconnoitre des portraits de Messaline d’après les médailles qui la représentent. Elles ont été frappées hors de l’Italie, et le travail est grossier. Celle de bronze du n° 9 est d’Ephese : on y voit la tète de Messaline , avec une partie de la légende, MECCAAINA; au revers, une femme, coiffée de tours, debout, tient une lance, et porte une petite statue de Diane d’Epbese, avec la légende AOYIOAA (à rebours). AIXMOKAH ; dans le champ, E$Eoiov HMC 3: Aviola (proconsul d’Asie); Aeclimoclès (magistrat) à Ephese.
(1) Sat. VI, 434- (3) Caractères qui sont les restes d’uo
(2) Suet. , Othon, cap. s. mot indéchiffrable.
Ciiap. L Famille des Césars.
PL XXX
ICONOGRAPHIE ROMAINE, Part. II.
Chap. ï.
Famille des
Par le nom de famille clés Césars, je désigne, avec Suétone les princes qui descendoient du dictateur, soit par la naissance, soit par l'adoption2. Après avoir écrit leurs vies particulières, je crois devoir réunir ici quelques vues générales sur cette illustre famille, qui tint le sceptre de Rome et de presque tout le monde connu pendant cent quinze ans. Je parlerai aussi des épouses de ces princes: ils ne les clierchoient pas hors de leur empire; et les divorces multipliés leur donnoient le moyen de les choisir selon leurs goûts particuliers : il y a donc eu ordinairement entre eux conformité d’esprit, d’inclinations, de sentiments ; ce qui m’autorise à placer les impératrices dans ce tableau.
S’il existe des hommes qui désirent le pouvoir absolu au moins pour eux-mêmes, la lin malheureuse des Césars doit les effrayer, si elle ne suffit pas pour changer leur penchant. Le despotisme pesé avec la même force sur les tyrans que sur les sujets. — César est assassiné par des sénateurs et dans le sénat même. —-L’opinion la plus vraisemblable sur la mort d’Auguste est qu’il fut empoisonné par son épouse Livie. — On attribue a la même impératrice les morts de trois fils d’Agrippa, adoptés par Auguste. — Caligula fit mourir de faim Tibere. — Drusus , fils de Tibere, fut empoisonné par son épouse. — Gemellus, son autre fils, fut contraint de se tuer par Caligula, qui venoit de l’adopter. — Tibere fit mourir Germanicus. — Chéréa, offensé des railleries de Caligula, le poignarda. — Claude périt, comme
fi) Suet., Galb cap. 1. (2) Eutr. (VII, 2) et Ürose (VII, 8) l’appellent famille d’Auguste.
Auguste, par le poison que lui présenta Agrippine sou épouse. c«p. î — Messaline fit poignarder Liville, sœur de Caligula. — Enfin Nérou se pei’ça le cœur, pour éviter les supplices que le sénat lui préparoit : il avoit fait empoisonner son frere Britannicus , et poignarder sa mere Agrippine.
Des femmes, qui par l’éloignement des affaires paroissoient n’avoir pas à redouter une fin tragique, les unes s’y exposèrent par leurs mauvaises mœurs et par leurs crimes; comme Julie, fille d’Auguste; Liville , épouse de Drusus, fils de Tibere; et Messaline, épouse ,de Claude : d’autres périrent victimes innocentes; telles furent Antonia, mere de Germanicus; Agrippine l’ancienne, son épouse; et la vertueuse Octavie, outrageusement répudiée, ensuite assassinée par Néron.
Est-il possible, s’écriera-t-on, que tant de princes et de princesses n’aient pas trouvé dans les lois, dans l’ordre établi pour la succession au trône, une protection que les derniers des citoyens obtiennent dans les empires modernes? Quant à la succession, je rapporte les paroles que Galba, élu empereur après l’extinction de la famille des Césars, adressa à Pison, en l’adoptant ‘ : «Sous Tibere, Caligula et Claude, nous avons été pour «ainsi dire le patrimoine d’une seide famille; il faudra regarder «comme tenant lieu de l’antique liberté l’élection qui a comte mencé à mon avènement à l’empire. La famille des Julius et «des Claudius ayant pris fin, l’adoption approchera du trône le «meilleur citoyen.» C’étoit ainsi qu’Auguste et Claude avoient adopté pour fils et successeurs, le premier, successivement, Marcellus, Agrippa, ses petits-fils, et Tibere; et le second, Néron. Les lois romaines donnoient aux peres droit de vie et de mort sur leurs enfants ; et les empereurs , par un abus
(i) Tacit., Hist.,$} 16.
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déplorable, étendoient ce droit sur tous les membres de la famille.
D’ailleurs le sénat desira se montrer reconnoissant de la déférence que paroissoit avoir Auguste pour la dignité de ce corps, lorsqu’il vouloit être contraint à retenir le sceptre. Il rendit un décret par lequel tout ce qu’ordonneroient cet adroit politique et ses successeurs, assistés d’un conseil particulier, auroit force de loi. Le pouvoir des empereurs n’eut plus de bornes; ils purent disposer à leur gré de la vie et des richesses des citoyens 5 du droit de leur succéder; Néron, adopté par Claude, fut préféré à Rritannicus, fils de ce prince stupide; les têtes des sénateurs, des consuls mêmes, furent abattues, pour assouvir les vengeances des impératrices, ou pour remplir, en vertu de l’odieuse loi des confiscations, le trésor public, épuisé par les prodigalités insensées des empereurs et la cupidité des affranchis.
Le temps n’étoit pas arrivé où l’on reconnoitroit que le droit de la primogéniture, consacré pour les familles des souverains, seroit un garant de la tranquillité publique autant que de la leur; que les lois protectrices de la vie et des propriétés des citoyens couvroient sous la même égide et les jours des monarques, et l’inviolabilité personnelle de leurs sujets.
On doit obsex ver, comme un objet digne de remarque, que le goût de l’étude et l’instruction furent le partage des membres de la famille des Césars. C’est ainsi que s’exprime Maerobe'. Tous les hommes et plusieurs femmes parloient Je grec comme leur langue maternelle. Tacite % après avoir dit que l’oraison funebre d’Agrippine, prononcée par Néron, avoit été composée par Séneque, ajoute: «Il fut le premier des Césars qui eut besoin « d’emprunter le secours d’une plume étrangère : car le dictateur
(i) Satura., II, 5. (2) Annal., XIII , 3.
«avoit été le rival des plus grands orateurs: l’éloquence d’Au- C,"J
, ... Famille de#
«guste, vive et abondante, étoit celle qui convient à un souve- césars «rain; Tibere, tant qu’il jouit de la santé, s’énonçoit avec un «heureux choix de paroles , lorsqu’il ne vouloit pas être obscur ; «l’égarement d’esprit de Caligula n’altéra point la force de son «élocution; et celle de Claude étoit élégante quand il parloit «avec préparation.» Le second Victor' s’exprime de même:
«Tous ces empereurs (jusqu’à Vespasien exclusivement), et «sur-tout la famille des Césars, cultivèrent avec succès les lettres «et l’éloquence.» Ce fut peut-être l’exemple de leur aïeul, de Jules César, qui entretint cette noble émulation. Je ferai seulement mention des monuments historiques que le dictateur nous a laissés ; ils sont le modèle que se proposent les écrivains de ce genre. — Le temps nous a ravi les ouvrages d’Auguste (excepté quelques vers et l’inscription dont je parlerai plus bas ). Ils renfermoient des poésies, des monuments historiques; le récit de ses actions , de ses travaux politiques ; des tableaux de l’empire romain, etc. Jean-Albert Fabricius en a recueilli les titres dans sa Bibliothèque latine. On voit encore à Angouri ( l’antique Ancyre), dans l’Asie mineure, sur deux tables de marbre, une copie du récit de ses travaux politiques, récit qu’il avoit fait graver devant son mausolée au champ de Mars. — Tihere prononça dans le forum l’oraison funehre de son frere Drusus, et celle de son propre fils. Il fréquentoit à Rome l’école des sophistes. — J’ai rapporté le mouvement étoquent qui, à la voix de Drusus le jeune, fit rentrer dans le devoir des légions révoltées, mais effrayées à la vue d’une éclipse de lune. — Germanicus employa aussi la puissance de l’éloquence pour apaiser une sédition dans les camps de la Germanie. Nous avons de ce prince
(i) Yict. , Epit . , cap. vin.
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,,iai, , une traduction en vers latins de deux poèmes astronomiques r., mine dBi orées d’Àratus , et des épigrammes grecques et latines. Quoique Ovide ait parlé avec éloge des talents de Germa nicus pour la poésie ' , quelques critiques ont voulu attribuer la traduction des ouvrages d’Aratus à Domitien , qui avoit pris le surnom de Germanicus ; mais cette opinion a été victorieusement réfutée. — Caligula se croyoit éloquent; ce qui annonce qu’il avoit au •moins fait quelques efforts pour le devenir. — Claude avoit acquis une connoissance étendue des lettres grecques et romaines; il déclamoit, eu particulier et en public, des harangues qu’il avoit écrites dans les deux langues. — Enfin le dernier des Césars avoit composé des vers du style le plus obscur et le plus boursoufflé; Perse2 nous en a conservé quelques uns, tirés de scs poèmes d’Attis et des Bacchantes; il avoit aussi chanté les malheurs de Troie. Cette passion pour la poésie prit-elle naissance chez Néron depuis qu’on lui eut donné Séneque pour précepteur? On pourroit le conjecturer, d’après les plaidoyers qu il avoit écrits et récités avant cette époque pour différents peuples et pour différentes villes. Mais, comme il étoit extrême en toute chose, cet amour pour les vers le rendit paresseux à écrire en prose; et il fut obligé d’employer la plume de son ancien instituteur.
Les femmes de cette famille montrèrent aussi pour la plupart un goût éclairé pour les lettres et pour les arts. Ce goût, dans Livie, fut une des causes qui lui concilièrent l’amitié d’Auguste. — Macrobe dit de Julie, fdle de cet empereur et épouse dAgrippa, qu’elle aimoit les lettres, et qu’elle avoit beaucoup d’érudition; «ce qui, ajoute-t-il, étoit ordinaire dans la famille d’Auguste.» — Pline l’ancien et Tacite ont cité les mémoires d’Agrippine
(i) Fast. , I , i3; e Ponto , IV, 8, 67. (2) Sat. I , v. 99.
FAMILLE DES CESARS. a55
jeune, rnere de Néron, écrits par elle-même. Enfin l’ancien scoliaste de Juvénal, comme nous l’avons vu, croit reçonnoître Messaline jeune, épouse de Néron , dans le portrait d’une femme savante, mais ridicule par l’affectation de montrer son érudition et son éloquence , tracé par le satirique. Quoique l’on fasse peu de cas de ses scolies, on peut cependant en conclure que Messaline jeune, selon l’opinion générale, aimoit les lettres.
Il est difficile de faire quelque observation générale sur les traits distinctifs de la famille des Césars , quoiqu’un grand nombre de leurs portraits soient parvenus jusqu’à nous, parceque la succession n’a pas été directe. Cependant les portraits des hommes présentent le plus souvent des traits réguliers; ceux des femmes , une beauté remarquable , mêlée de sévérité. Les cheveux des princes ont peu de longueur, un peu plus cependant que ceux des têtes grecques : mais ils présentent un arrangement qui paroît être particulier, et qu’ils semblent avoir adopte comme un trait de conformité avec Augriste i ie veux, parler des cheveux disposés en boucles, et coupés presque droit sur le front.