ET YESPASIEN LE JEUNE
«Domitien, dit Eutrope3, ressembla plutôt à Néron, à Cali- «gula, à Tibere , qu’à son pere ou à son frere. Dans les premières « années de son régné , ce prince modéra ses passions ; mais «ensuite il s’abandonna à de grands vices, la débauche, la «cruauté, l’avarice : ils excitèrent contre lui une haine si forte, «quelle fit oublier les vertus de Vespasien et de Titus.»
Ce fléau du genre humain naquit l’an 8o4 de Rome (5i de fere vulgaire). Son nom propre, Domitianus , fut tiré de celui de sa mere Domitilla. Il ressentit pendant son enfance, pendant
(1) Variété d’émeraude, selon M. Hauy. (2) Ant. expi., III , 4 1 ■ (3) Lit». VII, 2j.
sa jeunesse, et jusqu’à l’avènement à l’empire de son pere Vespa- cmp. ni. sien, les cruelles atteintes de la pauvreté. C’est peut-être aux dey““‘”s“Bn besoins pressants qu’il éprouvoit, autant qu’à un penchant P1. Xxxiv. naturel à la débauche , qu’il faut attribuer ses liaisons honteuses avec des hommes riches, et même, si l’on en croyoit Suétone', avec un Nerva, que l’on a cru sans fondement avoir été son successeur.
Vit ellius, ayant appris que Vespasien avoit accepté en Palestine le titre d’empereur , n’ôta point la vie à son jeune fils Domitien , qui habitoit Rome; il se contenta de lui donner des gardes.
Celui-ci, voyant la guerre déclarée entre les troupes de Vitellius et les partisans de Vespasien, se réfugia, avec eux et avec son oncle Sabinus , dans le Capitole. Mais les Vitelliens y ayant porté la flamme, il en sortit la nuit. Le matin il gagna, vêtu en prêtre d’Isis, une maison placée au-delà du Tibre h La, il échappa à toutes les recherches. Le jour de la mort de Vitellius fut celui de sa délivrance; les soldats le firent sortir de sa retraite, et le saluèrent César. Le sénat confirma cette nomination, en y ajoutant la préture de Rome et la puissance consulaire.
Ce grand pouvoir mit à découvert les inclinations vicieuses de Domitien , et fit entrevoir ce qu’il seroit un jour s’il parvenoit à l’empire. Il ne se contenta pas d’attenter à la pudeur des femmes des premiers citoyens , il enleva celle de Lucius Aemilius Lamia, Domitia Longina, fille du célébré et malheureux Corbulon. Il l’épousa: elle le rendit pere, en 7 3, d’un fils qui vécut peu de temps, et dont on ne trouve point le nom dans
(1) j Domit., I. présentant la tête de l'animal qui étoit
(2) Le vêtement des prêtres égyptiens consacré à la divinité dont ils desservoient
étoit une longue tunique de lin , et leur le temple,
tête étoit enveloppée dans un masque re-
3i 4 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. IL
chap. iii les historiens. Nous avons vu qu’il ôta en un seul jour vingt Famille charges civiles à d’anciens titulaires: ce qui lit dire à Yespasien
.le Vespasien. & ’ 1 1
ri xxxiv. lorsqu’il l’apprit : «Je suis étonné de voir que mon fils ne m’ait «pas encore envoyé un successeur. » D’accord avec Mu ci en , qui gouvernoit Rome pendant l’absence de Yespasien , il fit périr des citoyens opulents pour s’emparer de leurs richesses, dont il versoit une foihle portion dans le trésor public. Mucien voulut empêcher Domitien de se mettre à la tète de l’armée destinée à réprimer la révolte des Gaulois excités par Civilis. 11 craignoit que, par son incapacité présomptueuse, et par les mauvais conseils de ses amis de débauche, il n’empêchât les succès des armes romaines. Mais ce prince, jaloux de la gloire acquise par Titus en Judée, vouloit en acquérir aussi par quelque action d’éclat; cependant, étant parti fort tard de Rome par l’adresse de Mucien, il s’arrêta à Lyon, pareeque la révolte fut bientôt apaisée. Tacite1 raconte que Domitien, selon le bruit public , avoit envoyé des personnes affidées au général romain Céréalis, pour proposer de lui remettre son armée , et de lui en faire donner le commandement. On ne sait s’il vouloit opposer ces troupes à son pere, ou les employer seulement pour balancer l’autorité de Titus , pareeque Céréalis éluda avec adresse ces insinuations, dans lesquelles il ne voulut voir que l’ambition inconsidérée d’un jeune homme. Lorsque Vespasien apprit la conduite coupable de Domitien, Titus étoit auprès de lui en Egypte. Celui-ci, avant de retourner en Palestine, chercha à ramener l'esprit de son pere justement irrité, il le conjura de ne pas se laisser légèrement prévenir par les discours de ceux qui accusoient Domitien, de lui conserver son amitié, et de considérer combien il seroit difficile que la concorde régnât entre les (i) Ilistor . , IV, 86.
FAMILLE DE YESPASIEN. 3i5
fils , si le pere ne leur en donnoit l’exemple. Vespasien se réjouit du bon naturel de Titus ; mais Domitien ne lui en parut pas moins coupable.
Les dédains mal déguisés de Céréalis, les réprimandes de Vespasien, et les mépris des vieillards pour un prince à peine adolescent, firent sentir à Domitien quil devoit vivre dans la retraite pendant quelque temps. Il renonça aux charges quil avoit usurpées; il affecta la simplicité, la modération, le goût des lettres, l’amour de la poésie, même il déclama en public, pour cacher ses projets, pour éviter la comparaison avec son frere, dont la douceur et les bonnes inclinations contrastoient si fort avec les siennes
Vespasien lui témoigna la considération due à son rang; il lui assigna sa demeure dans le palais ; la litiere du prince suivoit toujours celles de l’empereur et de Titus; il les accompagna monté sur un cheval blanc, lorsqu’ils triomphèrent après la ruine de Jérusalem; mais l’empereur rejeta ses prières lorsqu il le conjuroit de le laisser commander les armées du roi des Parthes, qui avoit demandé pour chef un des fils de Vespasien. Il n’eut donc , sous le régné de son pere et même sous celui de son frere, que des titres honorifiques, ceux de Cesare t Aeprince de la jeunesse.
Lorsque Titus monta sur le trône, Domitien dit publiquement que Vespasien l’avoit désigné pour partager l’empire; mais que l’on avoit falsifié son testament. Il hésita long-temps sur le parti qu’il avoit à prendre ; il eut même envie de se rendre dans le camp des prétoriens, et de tenter leur fidélité en leur offrant des largesses doubles de celles que distribuoient les empereurs à leur avènement à l’empire. «Il ne cessa depuis, dit Suétone,
(i) Suet., II. f ,
Chap. JII Famille
de Vespasien.
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ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.
ci, .in. «de conspirer contre son frere en secret et en public1.» Nous i .1,1,111. avons vu nue Titus ne lui en témoigna aucun ressentiment ; qu’il
le Vespasien, A o ' A
w. xxxiv. le traita toujours comme son frere, comme son successeur, et qu’il le conjura même secrètement avec larmes de ne pas haïr un frere qui l’aimoit, de ne pas vouloir obtenir par un crime un pouvoir qu’il devoit obtenir un jour par héritage, et qu’il partageoit déjà .avec lui \ Ce furent probablement ces conspirations souvent tentées qui firent accuser Domitien d’avoir bâté la mort deTitus. J’ai déjà discuté cette horrible accusation, et je l’ai combattue d’après Plutarque. Mais je ne tenterai point de disculper Domitien de l’abandon où il contraignit les serviteurs de Titus de laisser leur maître, avant même qu’il eût rendu le dernier soupir.
Domitien se rendit ensuite en grande hâte à Rome, dans le camp des prétoriens, auxquels il fit les mêmes distributions que celles dont Titus les avoit gratifiés. C’est au milieu de cette milice turbulente qu’il prit, l’an 8i (834 de Rome), le titre d’empereur, et tous les autres titres que ses prédécesseurs n’avoient reçus qu’à des époques différentes. Il versa des larmes , que personne ne crut sincères , en prononçant l'oraison funebre de son frere; mais il travailloit sans cesse à affoiblir l’estime que Titus s’étoit acquise. Il prit même en haine tous ceux que Yespasien et Titus avoient aimés, leur reprochant de ne lui avoir pas fait obtenir de ces empereurs les demandes exagérées qu’il leur avoit faites3. Quoiqu’il eût affecté de confirmer les dons et les grâces que ces princes avoit accordés, il accabla d’opprobre et ht mourir leurs amis. 11 ne pardonnoit pas a ceux qui louoient Titus de n’avoir ôté la vie à aucun sénateur; et il abolit les jeux du cirque ou I on célébroit l’anniversaire de ce bon prince.
(i) Suet., II. (2) Victor, Epit. (3) Suet. , II; Xiphil., LXYII . 2.
FAMILLE DE YESPASIEN. 3j7
La deuxieme armée de son régné, il donna le titre d Auguste à son épouse Domitia. Il la répudia peu après, à cause de ses débauches publiques , et de sa liaison honteuse avec le comédien Paris, qu’il lit assassiner; puis il la rappela auprès de lui, après avoir fait ôter la vie à Lamia son premier époux , assurant que le peuple demandoit ce rappel. Enfin il résolut de la faire mourir, lorsque celle-ci le prévint, comme je le dirai plus bas. Domitien donnoit à son épouse l’exemple du mépris pour les lois du mariage; Rome étoit offensée de le voir s’attacher à sa niece Julie, qu’il avoit d’abord refusé d’épouser, et pour laquelle il conçut le plus violent amour lorsqu’elle fut mariée à Sabinus, fils du frere aîné de Yespasien. Parvenu à l’empire, il se délivra par un meurtre de la présence de Sabinus, dont il souilloit depuis long- temps la couche nuptiale, et répudia en même temps Domitia.
Les premiers moments du régné de Domitien furent sereins, comme l’avoient été les premiers jours du régné des empereurs Tibere, Caligula , et Néron; mais aussi, comme les leurs, les dernières années de Domitien ne furent qu’une succession continuelle de rapines, de débauches monstrueuses, et de meurtres. Ecrire leurs vies n’est autre chose que retracer le même tableau ; les noms seuls des victimes sont changés. Les Romains sembloient ne respirer que pendant une heure chaque jour, temps que Domitien passoit renfermé seul dans son cabinet, non pour méditer sur le gouvernement de l’univers, ainsi qu’on auroit pu le croire, mais pour percer des mouches avec un stilet, comme s’en assurèrent les courtisans.
J’ai rapporté plus haut la mort de Sabinus, premier époux de Julie, j’en vais faire connoître les causes apparentes. Le héraut qui de voit le proclamer en public consrd, le proclama
Chap. 111.
Famille
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3 1 8 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.
Chap. nr.
Famille de Vespasien.
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empereur par mégarde 1 ; d’ailleurs ses serviteurs étoient vêtus eu blanc comme ceux de l’empereur. La vue d’Agricola , vainqueur de plusieurs peuples de Germanie et de la Grande-Bretagne, irritoit Domitien, qui l’avoit rappelé par jalousie, qui le haïssoit à cause du contraste existant entre les mœurs de 1 un et de l’autre, et qui ne lui avoit accordé aucune récompense pour des services aussi brillants. En vain ce général avoit-il eu la prudence de n’entrer à Rome que de nuit, pour empêcher ses amis de venir au-devant de lui; l’empereur lui assigna pour le recevoir une heure de nuit, et l’accueillit avec la plus grande froideur. Agricola vécut depuis en simple particulier’; mais cette modestie ne désarma point l’ennemi des talents et des vertus, qui le fit empoisonner l’an g3. Tacite a écrit la vie de cet homme vertueux; et, malgré la prédilection d’un gendre pour son beau-pere, on voit que celui-ci étoit un de ces nobles et trop rares caractères qui rappeloient encore les Camille et les Decius.
La retraite d’Agricola découragea les légions, et enhardit les Germains. Les succès furent variés; les barbares, instruits par ces longues guerres, forcèrent souvent les aigles romaines a fuir devant eux. Décébale, chef des Daces, et les Marcomans, firent essuyer une si grande perte à Donntien, qu il leur demanda la paix l’an 86 (83g de Rome). Tandis qu’il n’adressoit au sénat que des récits de victoires , qu’il distribuoit en triomphateur des honneurs et des largesses à ses soldats, il étoit forcé d’acheter la paix de Décébale, de lui envoyer des sommes considérables, des ouvriers, et des artisans de toute espece3. Il promit même avec serment de payer un tribut annuel, que Décébale reçut jusqu’aux victoires de Trajan. Eut-il, après la bataille de Cannes,
(i) Suet.,X, i2. (2) Tacit., Jgric., XL, 43. (3) Xiphil., LXVII, 7.
un jour plus honteux pour les fils de Romulus que celui où le Ch»p. m. lâche Domitien se soumit le premier à payer aux barbares un d tribut , qu’ils exigèrent depuis de tous les indolents successeurs P, XX\uv. de Constantin?
Cependant on lui élevoit dans tout l’empire des statues d’or, d’argent , de bronze , et d’ivoire Il défendit qu’on employât une matière moins précieuse que les deux premiers métaux pour celles qu’on lui consacrait dans le Capitole , et un poids moindre que cent livres, comme le dit Stace1 2 3. La place, les degrés, les issues du Capitole en étoient couverts, ou plutôt souillés, comme s’exprime Pline le jeune3. Dans toutes les régions (quartiers) de Rome, on voyoit, sur des arcs de triomphe à quatre faces ( janos ) ou à deux, des quadriges et des trophées. Il en fit construire un si grand nombre, que l’on trouva un jour écrit sur un de ces ridicules monuments, APKEI, C’est assez.
C’est aussi par des jeux et des repas publics qu’il célébra ses triomphes illusoires. Il fit donner au peuple des spectacles de toute espece; on vit combattre des fantassins, des cavaliers, des nains, des femmes mêmes , et des soldats montés sur des navires, dans une naumachie creusée pour ces fêtes. Le dernier combat devint funeste , non seulement pour les soldats , mais aussi pour les spectateurs, pareequ’un grand orage, accompagné d’une pluie abondante, étant survenu, Domitien ne voulut point quitter le spectacle, ni laisser sortir personne4; il changeoit de penula 5 à chaque instant; ce que ne pouvoient faire ses malheureux sujets.
C’est ainsi que la tyrannie appesantit son bras de fer, même au milieu des plaisirs !
(1) Suet., XVIII; Eutrop., VII. (4) Xiph., LXVII, 8.
(2) Centeno pondéré. Sylv., V, i . (5) Manteau fermé comme un sac, ordi-
(3) Plin., Pan., LII. nairement de cuir.
Chap. III.
île Vespasien.
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L’an 88 (84.1 de Rome) fut témoin d’une célébration des jeux séculaires, quoiqu’il ne se fût écoulé que quarante -un ans depuis l’année où Claude les avoit célébrés'. Tacite y assista en qualité de préteur et de quindécemvir. Au college de ces prêtres ) les quindécemvirs) appartenoit le soin et 1 inspection des cérémonies ; aussi l’écrivain rappelle-t-il que dans l’histoire de Domitien, dévorée par le temps, il avoit rapporté tout ce qui regardoit les jeux séculaires. «Sous ces mêmes consuls, dit-il «(Claude pour la quatrième fois, et L. Vitellius pour la troi- «sieme), on les célébra huit cents ans après la fondation de «Rome, et soixante-quatre après qu’ Auguste en eut donné le «spectacle aux Romains.» C est ainsi qu ils furent célébrés toutes les centièmes années de Rome, depuis Claude jusqu’il l’an 1000, sous le régné de Philippe le pere. Auguste, qui vouloit frapper l’esprit des Romains par un spectacle inusité, renouvela la célébration des jeux séculaires, qui avoit été interrompue après avoir eu lieu quatre fois seulement1 2 3. Mais ils n’a voient pas été célébrés les centièmes années ; on ne sait pourquoi '. ils 11e 1 auroient été pour la première fois qu’en l’an 353, et depuis tous les cent dix ans , s’il falloit en croire un oracle rendu, disoit-on, sous le régné d’Auguste. Ce prince n’auroit donc pas dû les célébrer , comme il le fit, l’an y'5y '. Aussi Claude lui reprocboit-il cette anticipation, et avoit-il fixé la célébration des jeux séculaires à l’année centenaire 800, et aux suivantes. Domitien , jaloux d illustrer son régné, et qui ne se croyoït lié par aucune loi, recourut à l’époque établie par Auguste, et les célébra l’an 841.
(1) Censor. , XVII; Suet., IV; Tac., Ann., XI, 11.
(2) Suet. C. XXI.
(3) On auroit dû attendre l’an 793 : on
a cherché la cause pour laquelle il choisit l'an 737 ; peut-être cela arriva-t-il uniquement pareeque la pensée ne lui en étoit venue que cette année-là.
FAMILLE DE VESPASIEN. 3ai
Pendant qu’il amusoit les Romains avec des jeux, Lucius Cflip 1It Antonius, gouverneur de la Germanie supérieure, levoit l’éten- ramiiie <Iard de la rébellion, et se faisoit proclamer empereur'. Révolté P) xxxjv des cruautés de Domitien, il éprouvoit d’ailleurs un ressentiment profond des railleries sanglantes dont ce prince l’accabloit.
La capitale de l’empire fut effrayée à cette nouvelle; on craignit une guerre sanglante; l’on crut voir la Germanie entière fondre sur 1 Italie à la suite des rebelles. Domitien quitta Rome avec quelques légions et tous les sénateurs, même les plus âgés. Mais la valeur des généraux fideles sauva l’empire avant même que I empereur fût sorti de l’Italie : Lucius Maximus , selon Xipbilin ;
Appius Norbanus, selon le jeune Victor, tua Antonius; et le Rhin , cru subitement , empêcha les Germains de grossir l’armée révoltée. Maximus couronna sa vaillance par une action de la plus haute sagesse. Sans craindre le ressentiment de Domitien, il brûla toutes les lettres que renfermoit la cassette d’ Antonius , afin que 1 on ne pût s’en servir pour tourmenter personne. Mais 1 empereur n en fit pas moins rechercher avec une rigueur extrême tous ceux que l’on soupçonnoit avoir eu des relations avec le rebelle. Il eut même la cruauté d’inventer, pour leur arracher des aveux, une torture abominable; il fit appliquer le feu aux parties sexuelles. La mort fut la punition d’un grand nombre ; on coupa les mains à plusieurs : et de tous . ceux d’entre eux qui occupoient un rang distingué deux seuls obtinrent leur pardon. Xiphilin , abréviateur de Dion, ajoute à ce récit qu’il parut alors à Rome, et dans plusieurs provinces de l’empire, des assassins qui donnoient la mort à leurs victimes avec des poinçons empoisonnés ; de maniéré qu’on ne pouvoit les découvrir que très difficilement Cependant on
( i) Xiphil. , LXVII , 1 1 ; Suet. , VI ; Vict. , Epit.
CflAP. III.
Fa mille de Vespasien.
PL XXXIV
322 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.
en surprit et l’on en punit quelques uns avec la plus grande
sévérité.
Deux meurtres entre antres attachèrent au nom de Domitien une haine implacable, ceux de Glabrion et de Flavius Clémens. Le premier n’eut de tort que d’avoir tué, sans recevoir de blessure, un énorme lion contre lequel l’empereur l’avoit forcé de combattre, quoiqu’il fût alors consul1. L’envie que celui-ci, qui croyoit l’emporter en adresse sur tous ses sujets, conçut de cette bravoure heureuse, coûta la vie à Glabrion, qu’il fit mourir sous de vains prétextes. Quant à la seconde victime de ses fureurs, je crois devoir rapporter les propres paroles'de.Xiphilin. «La «même année (848 , g5 de l’ere vulgaire), Domitien fit mourir plu- « sieurs personnes, entre autres Flavius Clémens, alors consul, « quoiqu’il fût son cousin (neveu de Vespasien), et qu il eût épouse «Flavia Domitilla, sa parente (petite-fille de Vespasien ), sur 1 accusation portée contre tous les deux d'impiété envers les dieux :
«on condamna pour le même crime plusieurs autres personnes «qui a voient embrassé le judaïsme; les unes furent mises a mort, «les autres dépouillées de leurs biens. Domitilla fut seulement «reléguée dans l’ile Pandateria.» Les écrivains chrétiens pensent que, sous le nom de judaïsme, on confondoit alors le christianisme avec la religion des Juifs ; et ils placent à cette époque une des plus cruelles persécutions que les chrétiens aient souffertes.
C’est un repos bien doux pour l’historien de ces temps malheureux que d’avoir à raconter un trait de loyauté ! L’année qui vit mourir le vertueux Agricola (q3 de l’ere vulgaire), on porta dans le sénat une accusation contre Bebius Massa, spoliateur éhonté de la Bétique3. Les sénateurs confièrent la défense des habitants de cette province à leur compatriote Hérennius Séné- (1) Xiph., LXYII, 14. (2) àôîotr.roç. (3) Pli n. , epist. xxsi 11 , lil». \ 1 i-
FAMILLE DE YESPASIEN. 3a3
cioo, et à Pline, neveu du célébré naturaliste. Ils obtinrent la Clup m condamnation de Bebius , et le dépôt de ses biens entre les mains frami,'°
/L de Vespasien.
des consuls. Mais ccs magistrats différant de faire exécuter le P). xxxiv. jugement, Sénécion craignit que le coupable ne parvînt à soustraire une partie du fruit de ses rapines, et il invita Pline à se joindre à lui de nouveau pour presser les consuls. Celui-ci répondit que le ministère des avocats étoit rempli ; que cependant, le voyant décidé à poursuivre l’affaire, il lui prêteroit encore son appui. Bebius se trouva présent lorsque les défenseurs de la province opprimée s’adressèrent aux consuls; il annonça, dans le dessein de détourner l’accusation , qu’il alloit attaquer Sénécion pour crime de lese-majesté. A ces mots , les assistants furent tous saisis de frayeur, excepté Pline, qui dit hautement que Bebius, ne l’ayant pas compris dans son accusation, sembloit vouloir faire penser qu’il ne mettoit pas à poursuivre la punition du crime autant de zele que son collègue , mais qu’il assuroit le contraire. Cette noble hardiesse exposoit les jours de Pline; aussi fut-elle l’objet de l’admiration générale ; et Nerva lui écrivit pour l’en féliciter. Pline pria depuis Tacite de ne pas l’oublier dans son histoire, qu’il croyoit devoir être immortelle. Cette partie du chef-d’œuvre de Tacite n’est pas parvenue jusqu’à nous, et la lettre de Pline subsiste encore. Il échappa , sans que l’on puisse en assigner la cause, aux cruautés de Domitien; mais Sénécion fut moins heureux. Celui-ci écrivit la vie d’Helvidius Priscus, que l’emjmreur lit mourir, sous le prétexte vague de lese-majesté La veuve d’Helvidius ne cacha point quelle avoit donné des matériaux pour le travail de Sénécion ; et elle fut exilée avec Arrie sa rnere, veuve de Pœtus Tlirasea.
(i) On l’accusoit d’avoir, sous des noms empruntés, fait, dans un poème, la satire
du divorce de ce prince. (Plin., ep. XIX, lib. VII; Xipliil. , lib. LXVI, c. xm.)
Tl 1
3a 4 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.
Quoique nous ayons perdu les livres de Tacite dans lesquels
il retraçoit avec son pinceau vigoureux le régné sanguinaire de
pi. xxxiv. Domitien, nous en trouvons cependant quelques tableaux dans
la vie d’Agricola, dont il est l’auteur '. En voici une esquisse.
Avant la mort d’Agricola, c’est-à-dire avant l’an g3, Domitien
s étoit déjà livré plusieurs fois à la férocité de son caractère; mais dans les trois années qui suivirent cette époque, et qui
furent les dernieres de son régné, ce ne fut qu’une suite de
crimes non interrompue , ou plutôt, comme s’exprime Tacite, un crime continuel. Rome vit le sénat assiégé dans son sanctuaire, plusieurs consulaires privés de la vie en un seul jour, les femmes les plus illustres réléguées dans les contrées lointaines. Les mers, dit-ilJ, étoient couvertes d’exilés, les lies teintes de sang; mais le plus horrible carnage dévastoit la capitale. Tout ce que les hommes recherchent avec le plus d’ardeur, 1 or, la noblesse, étoient les causes de mort pour leurs possesseurs. On étoit coupable pour être parvenu aux dignités; on 1 étoit aussi pour les avoir refusées; l’homme vertueux et courageux étoit regardé comme le plus criminel. La haine qu’inspirent ordinairement les délateurs s’exaltoit encore en les voyant revêtus des sacerdoces , des consulats arrachés à leurs victimes, jouissant de la faveur du prince, inspirant à tous les citoyens 1 horreur et la crainte. Les esclaves étoient récompensés lorsqu ils trahissoient leurs maîtres; les femmes, lorsqu’elles livraient leurs maris aux bourreaux; et les amis, lorsqu’à défaut de dénonciateurs ils accusoient leurs propres amis.
«Domitien, dit Xiphilin3, s’entretenoit avec les accusateurs «et les témoins; il les aidoit à se rappeler ce qu’ils dévoient dire; «il inventoit aussi des chefs d’accusation; souvent même il
(0 -dgr.f c. XUV. (2) Histoj I, 62. (3) Xiphil., lib. LXVII, cap. xii.
FAMILLE DE VESPASIEN. 3a5
«interrogeoit seul les prisonniers, tenant leurs chaînes de ses «propres mains, parcequ’il redoutoit leur ressentiment malgré «leurs liens, et qu il vouloit entendre les réponses de ces infor- « tunes. 53
Tacite, apres des tableaux aussi lndeux, cherche, par le récit de quelques belles actions dont ces temps malheureux furent témoins, à. consoler ses lecteurs affligés : des meres accompagnèrent leurs enfants dans leur fuite, et des épouses leurs maris exilés. On vit. des parents courageux, des gendres attachés à leurs familles adoptives, même des esclaves fideles au milieu des tortures, enfin des morts glorieuses et souffertes avec un courage digne des siècles antiques.
Les historiens rapportent un grand nombre de présages qui annoncèrent, disoit-on, la mort de Domitien, et les paroles de plusieurs personnes qui, assuroit-on, avoient prédit cet événement en divers lieux fort éloignés de Rome, ou qui lavoient raconté comme s il se fût passé sous leurs yeux, et tà l'instant même où le tyran recevoit le coup mortel. Apollonius de Tyane est entie autres celui dont je veux parler. Son panégyriste , Philostrate 1 , raconte le fait sans hésiter; mais l’abréviateur de Dion, Xiphilm, me fournit le moyen de le rendre plus que douteux. «Etant monté, dit-il de ce philosophe, sur une pierre «élevée, soit à Ephese, soit ailleurs2, et ayant rassemblé la mul- « titude, il parla ainsi : Courage, Stéphanus, frappe l’homicide: «tu l’as frappé, tu l’as blessé, tu l’as tué!» L’incertitude sur le lieu où se seroit passé un fait aussi extraordinaire et aussi mémorable autoriseroit seule à le rejeter, s’il netoit d’ailleurs contraire à toutes les lois de la nature, sauf les chances incalculables du hasard. De plus Apollonius attribue ici formellement
(i) Lib. Mil, cap. Xll. (2) Èv Ètpéaw, r, xxl érépuQt. Philostr., Kib. LXVI, cap. xviu.
Ch ap. III Famille de Vespasicn.
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3 2 6 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.
la mort de Domitien à Stéphanus, qui, selon Suétone et Xiphi- 1 lin , n’avoit fait que le blesser grièvement. Au reste l’indignation des Romains ctoit portée à son comble; et, sans être doué du don de prophétie, on pouvoit annoncer la mort de Domitien comme prochaine: quant au jour même de l’assassinat, il auroit fallu , pour que l’on prit l’annoncer par avance et loin de Rome, qu’il eût été fixé depuis long-temps par des conjurés; or l’on verra que la conspiration fut subite, et que son résultat fut très prompt.
La mort de Domitien arriva le 1 8 septembre 96(819 de Rome), et l’impératrice Domitia en fut 1 auteur. Cette femme et toutes es personnes qui étoient de service auprès de l’empereur craimoient à chaque instant qu’il ne les fit mourir, sans distinction d’âge ni de rang, lorsqu’un de ces enfants que les grands de Piome élevoient auprès d’eux, et avec lesquels ils s amusoient comme avec des animaux privés, se trouvant seul avec 1 empereur qui dormoit, prit des tablettes sous son oreiller, et les emporta en guise de jouet'. Domitia , qui rencontra cet enfant, lui demanda ces tablettes, les lut, et y vit, avec un grand étonnement, son nom, ceux des deux préfets des prétoriens, de Parthenius, du valet-de-chambre de l’empereur, et de plusieurs autres, que Domitien avoit résolu de faire mourir. Elle les réunit, leur montra la fatale liste, et se ligua avec eu-x pour prévenir ses fureurs en lui ôtant la vie.
Le 18 septembre , à 1 1 heures du matin (jour et heure que les bruits de conspirations supposées lui faisoient redouter), l’empereur, sortant du tribunal, se retira dans son appartement. Il se réjouit lorsqu’un des conjurés lui eut dit, à dessein, qu il étoit midi, croyant l’heure du danger passée, et il voulut se baigner
(1) Suet. , XIV; Xiph., LXVII, i5.
FAMILLE DE YESPASIEN.
avant le repas du milieu du jour. Mais Parthenius l’arrêta , et lui présenta un affranchi, Stéphanus, qui vouloit lui remettre un mémoire contenant les détails d’une conspiration. Pendant que Domitien le lisoit, Stéphanus lui percale ventre avec un poignard. Quoique blessé grièvement , l’empereur lutta contre Stéphanus. Mais Parthenius, craignant que les gardes n’accourussent au secours, lui porta plusieurs coups, et lui arracha la vie.
Ainsi périt Domitien, âgé de près de quarante-cinq ans, après un règne de quinze ans et cinq jours'. Le peuple apprit sa mort avec indifférence ; mais les soldats en furent indignés , parcequ il avoit augmenté leur paye. A la vérité il l’avoit fait avec une telle imprévoyance, que le trésor public ne pouvant suffire à ce surcroît, il s’étoit vu forcé de réduire le nombre des militaires. Les soldats lui donnèrent le titre de dieu ( divus ), et demandèrent avec acharnement le supplice des meurtriers. Le sénat au contraire, que les cruautés de Domitien avoient décimé, ne dissimula point sa joie; il s’assembla spontanément, fit abattre tous les monuments qui consacroient sa mémoire , et effacer partout son nom; et il rendit plusieurs décrets pour détruire tout ce qu’il avoit fait. Ils furent exécutés avec tant de rigueur, que, selon Procope", on ne voyoit à Rome qu’une seule statue de Domitien dans le Yle siecle.
On l’a appelé un second Néron, Néron chauve, parcequ’il limita dans ses injustices, dans sa haine pour ses parents, et dans l’excès de ses débauches. Mais il le surpassa en cruauté, voulant être le témoin des douleurs et des supplices de ses victimes. 11 ne connoissoit point d’autre délassement. Semblable à Tibere, Domitien étoit dissimulé, vindicatif, et ne témoignant jamais plus d’affection qu’à l’instant où il frappoit les plus grands (i) Suet., XXI II. (2) Hist. a?'c.} cap. vhi.
Ciiap. LL de VespnQen.
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ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.
chap. m. coups. Sa lâcheté étoit extrême, elle égaloit sa mollesse : à peine faisoit-il usage de ses pieds; voyageoit-il par eau , il faisoit remor- PI XXXIV quer son navire, pour que le bruit des rameurs ne fatiguât pas ses oreilles. Suétone 1 dit qu'il avoit une grande et forte stature; qu il étoit bien fait ; que son visage pâle se couvrait quelquefois d’une rougeur, marque ordinaire de modestie, mais qui chez lui annonçoit la colere et là rage. Selon Pline le jeune1, son abord et son regard étoient effrayants; sur son front éclatoient l’orgueil et la vanité; ses yeux ne respiraient que la fureur. Dans les occasions même où il vouloit parler avec douceur, son ton rude et sa voix aigre sembloient annoncer de la colere. Les excès de tout genre le vieillirent, et dépouillèrent son front de bonne heure.
Malgré l’ardeur avec laquelle le sénat et le peuple poursuivirent la mémoire de Domitien, firent abattre ses monuments de toute espèce, et effacer son nom sur ceux que l’on ne pouvoit détruire a cause de leur utilité, il nous en est parvenu quelques uns en très petit nombre, probablement pareequ’ils étoient placés dans des maisons de campagne de ses affranchis , ou dans d’autres lieux éloignés de Rome.
k° 4 et 3. La statue dont on voit le profil et la face sous les n° 4 et 3 est conservée dans le Musée Royal , où elle portoit jadis le n° 24. Elle est de marbre de Paros; on la déterra, en 1 758 , dans le territoire de la Colonna (l’antique Labicum ), à dix-huit milles (environ 23388m, ou six lieues) de Rome, et on la plaça dans la villa Albani. Domitien est représenté à l’héroïque, c’est-à-dire nu ; on lui voit une courroie placée en écharpe pour suspendi’e le parazonium , et une chlamyde très courte roulée autour du bras gauche. Il faut observer que les cheveux du front sont relevés.
(1) Cap. xviii. (2) Paneg., cap. XLVIU et lxxxii.
FAMILLE DE YESPASIEN. 3a9
La ressemblance de cette belle statue est prouvée par les médailles de bronze des n° 5 et 6. On y voit les têtes de Domitien couronnées de laurier : l’une avec la légende '{MPerator CAESar DIYI YESP asiani F iliùs PDOMYPianus AYG ustus GERM<372ic»j ( R et les vestiges de OMA presque effacés ) ; l’autre avec la légende IMP erator CAESnr DOMIT/ama AYG ustus CA'A\Manicus Vontifex M aximus TR ibunitia P otestate Y1II CENSor PPiWpetuus Pater Patrice.
La seconde médaille fut frappée l’an 88 de l’ere vulgaire (841 de Rome), comme le montrent le type et la légende du revers, Cos. (consul) XIIII LYDw SAEC ularibus A POP ulo FRYGev AYG usti ( acceptée ) : Les fruits de la terre distribués au peuple au nom cl Auguste. A 1 exergue: S. C. L’empereur, en costume civil, assis sur une estrade ( suggestum ) , distribue, avec un patere (soucoupe), à deux figures habillées avec des toges, et qui tiennent aussi des pateres, des légumes renfermés dans les deux vases qui sont placés devant lui. On lit sur l’estrade une partie de la légende, FRVG ■ AVG. Avant les jeux on distri-, buoit au peuple les prémices des fruits de la terre, du blé, de 1 orge, des fèves, etc. Le peuple les offroit aux dieux qui présidoient à ces jeux; 011 les lui rendoit ensuite avec d’autres distributions '.
Le type de la première médaille présente l’empereur en costume militaire, debout sur une estrade , étendant le bras droit, et parlant à trois militaires; le préfet des prétoriens est placé auprès de l’empereur. On lit à l’entour, AYG ustus DOMITIANnv COS. ( consul ) III; et à l’exergue, S. C. La légende de la tête annonce que Domitien étoit empereur lorsque le sénat fit frapper çe grand bronze, et par conséquent que ce fut au plus tôt l’année
Chap. III.
Famille de Yespasien.
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Nu 5 et 6.
(1) Zozim, lib. IL
Chap. III.
Famille «le Vcspasien.
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33o ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.
de son avènement à l’empire, 834 de Rome (81 de l’ere vulo-aire). Mais Domitien avoit déjà été sept fois consul; et cependant on lit sur le revers COS • III. Ee graveur auroit-il omis à dessein les consulats de Domitien dans lesquels il ne fut que consul subrogé, et n’auroit-il compté que ceux où il fut consul ordinaire? Il ne fut que deux fois consul ordinaire avant son avènement à l’empire, et cinq fois consul subrogé ‘. Dès lors la médaille auroit été frappée l’an 834 (81 de l’ere vulgaire), année de son avènement à l’empire. Je penche pour cette explication, parceque les médailles de Macrin en présentent un autre exemple.
Domitia. L'enchaînement des faits m a force a rapporter dans la vie de Domitien presque tout ce que l histoire nous apprend de son épouse Domitia. Je rappellerai seulement que Domitia Lonffina étoit hile de Corbulon, homme consulaire, aussi distin-
gué par ses vertus que par son habileté dans lart de la guerre ( frere utérin de Césome , épouse de Caligula) , et mis à moi t par Néron, l’ennemi de tous les gens de bien. Domitien, épris de ses charmes , l’enleva, l’an 823 de Rome (70 de l’ere vulgaire), sous le régné de Vespasien , à Lucius Aelius Lamia son légitime époux. Il l’épousa bientôt, et elle le rendit pere, en 73, d’un fils dont l’histoire ue nous a pas conservé le nom. On peut aisément réfuter les calomniateurs qui avoient voulu flétrir la réputation de Titus, en l’accusant d’avoir eu des liaisons criminelles avec sa belle-sœur. «Domitia, dit Suétone', assuroit avec serment «que ces bruits étoient faux : elle ne les auroit pas démentis s’ils «eussent été fondés; elle en auroit même tiré vanité comme «elle faisoit de toutes ses débauches.»
Quoique parvenu à l’empire, Domitien lui eût fait donner le (1) Eckhel, JD. N-, tom. VI, pag. 3g4- (2) Suet., Tit., cap. x.
FAMILLE DE VESPASIEN. 33i
titre d’Auguste ( en 82 ) ; mais il fut si offensé des débauches auxquelles elle se livroit sans voile, et sur-tout avec le comédien Paris , qu’il se crut obligé de faire tuer cet histrion , et de la répudier. Cependant Julie , avec qui il entretenoit un commerce incestueux, étant morte, il fit périr Lamia , premier époux de Domitia, et, par un nouveau caprice, il la rappela dans son palais, comme si le peuple en eût émis le vœu. Elle ne cessa de l’offenser par de nouveaux excès ; alors il résolut de la faire mourir, et il inscrivit son nom sur des tablettes, avec ceux de plusieurs autres personnes auxquelles il destinoit le même sort. Nous avons vu que le hasard fit tomber entre ses mains ces fatales tablettes ; qu’elle les montra à ceux dont les noms y étaient tracés, et que, d’accord avec elle, ils tuerent Domitien.
On ignore l’année de la naissance de Domitia, et celle de sa mort; mais les fouilles faites en 1792, dans les ruines de l’antique Gabies, par ordre du prince Marc-Antoine Borghèse, ont fait revivre une belle inscription de laquelle on apprend le jour de sa naissance , IIII • IDYS ■ FEBRAR • NATALE • DOMITIAE, le 10 février. Voici le commencement de cette inscription précieuse :
IN HONOREM • MEMORIAE • DOMVS • DOMITIAE ■ AVGVSTAE ■ CN ■ DOMITI CORBVLONIS • FIL ■ DOMITII ■ POLYCARPVS ■ ET ■ EVROPE AEDEM • FECERVNT
ET ■ EXORNAVERVNT • STATVIS • ET • RELIQVIS ■ REBVS • PECVNIA ■ SVA .
IMP • CAES • T ■ AELIO ■ HADRIANO • ANTONINO • KSQuslo • PIO • III M • AELIO ■ AVRELIO • CAES • COS • etc. ■
«En l’honneur et à la mémoire de la famille de Domitia Auguste , «fille de Cneius Domitius Corbulon; Domitius Polycarpus et «Domitia Europe . ont fait élever à leurs frais un édifice, avec
Ciiap. IIî.
île Vespasien.
PI. XXXV
(1) Monum. Gabini.
Chap. NI.
Famille de Vespasien
pi. xxxv.
^ 5 5 et G.
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«les statues et les autres ornements . L’empereur César Titus
«Aelius Hadrien Antonin Auguste Pieux , consul pour la troi- «sieme fois; Marcus Aelius Aurelius César, consul, etc. »
C’est en l’an i4o, 8g3 de Rome, 3e du régné cl’Antonin, que deux affranchis de Domitia, Polycarpus et Europe, ont consacré un édifice à la mémoire de leur maîtresse, et après sa mort. L’inscription nous apprend, i° que Domitia n’avoit point été déifiée comme les autres impératrices, puisqu’on y lit ni honorent ac memoriam Domitice ; o.° que des particuliers pouvoient alors élever des temples ( templum , comme on lit quelques lignes plus bas) à des personnages distingués, quoiqu’ils n’eussent pas reçu les honneurs de l’apothéose; 3° enfin que le sénatus-consulte qui avoit aboli la mémoire de Domitien étoit encore en vigueur; car on n’a point osé tracer son nom dans une inscription gravée en l’honneur de sa veuve.
Les médailles de Domitia , entre autres celles de grand bronze et de coin romain, sont fort rares : c’est pourquoi il a été difficile de reconnoître ses portraits. On lui attribue cependant avec raison une statue d’Hvgie, représentée sous ses traits dans le Musée Pio-Clémenlin 1 , et une statue de bronze conservée dans la collection du roi de Naples. La face et le profil de la derniere sont gravés ici, planche XXXV, n° 5 et 6. La palla (manteau des femmes), ramenée sur la tète, annonce que Domitia est représentée sous les traits d’une déesse, probablement de Junon, ou avec le costume des personnes qui offroient un sacrifice.
La médaille de bronze du n° 7, rapprochée de la statue de Naples, fait attribuer celle-ci à l’épouse de Domitien. On voit d’un côté sa tète couronnée de laurier, avec la légende
(1) Tom. III, tav. 5.
DOMITIAE AV G ustœ IMP eraloris CAESarâ DR I ( Vespasiani sous-entendu) Y lia DOMITIANi A Y gus ti ( uxori sous-entendu ) ; dans le champ, un aigle incrusté, symbole de la collection des Gonzagues. Revers : une femme assise, tenant de la main gauche une haste (lance sans fer), attribut des divinités, étendant la droite vers un enfant debout; dans le champ, l’aigle des Gonzagues; à l’exergue, les sigles Senatus Consulte. Légende: DIVI CAESARw \IAT KL
On reconnoît généralement aujourd’hui que le fds de Domitia, appelé dieu ( clivo ) sur cette médaille, est celui dont elle îendit pere Donntien 1 an 8a, 835 de Rome, i° de son empire ‘, qui mourut fort jeune, et dont les historiens n’ont point conservé le nom. Silius Italicus et Stace parlent de son apothéose1 2.
Aespasien le jeune. On conserve des médailles de Smyrne, de petit bronze, fort rares, très mal dessinées, sur lesquelles est gravée la tête d’un homme, avec la légende OYeCÜACIANOC. NGft TGPOC, Vi espasien le jeune. Revers: CMYPNAIftN, (monnoie) des habitants de Smyrne. Types, l’Espérance marchant, ou la Victoire marchant. On trouvera la derniere médaille dans une planche des Additions. Les écrivains sont partagés d’opinion sur ce jeune prince. Hardouin3 n’hésite pas à le croire un quatrième enfant de Vespasien, malgré l’assertion formelle de Suétone, qui ne lui en donne que trois. Beauvais pense qu’il a pu être fils de Yespasien et de Cænis, ou de quelque autre de ces femmes qui remplacèrent Domitilla dans le palais de Vespasien4; mais peut-on croire que Titus et Domitien aient laissé prendre a un fils naturel le nom de leur pere, et frapper une
(1) Suet., Dom. , IV. (3) ff;st. Aucj. pag. 733.
(2) Punie., lib. III, 627: lib. I; Silv. , (4) Histoire des Empereurs, tom. I, pag.
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monnoie avec son effigie? Eckhel', sans vouloir émettre d’opinion, trouve plus vraisemblable celle de Haym, qui voudroit reconnoitre ici un fils de ce Titus Flavius Clémens que Domitien lit mourir2, quoique peu de temps avant, selon Suetone, il eût choisi pour lui succéder le fils de ce Clémens (petit-fils de sa sœur), et qu’il eût changé leurs noms en ceux de Vespasien et de Domitien.
La tête du prince est si mal gravée, que l’on ne peut distinguer si elle appartient à un enfant, ou à un jeune homme, ou à un homme fait; cependant c’est là que l’on devroit trouver une solution. Je dois rapporter ici une note de M. Visconti, que j’ai trouvée dans le catalogue des monuments désignés pour servir de hase à l’Iconographie romaine. «Vespasien le jeune «étoit cousin de Domitien, suivant l’opinion d’Eckliel. Je le «crois plutôt fils de cet empereur et de Domitia, mort dans son « enfance. »
(i) Doclr. N. V., toin. VI, pag. 402. (2) Haym, tom. I, pag. 248.
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