‹ Iconographie romaine (volume 4)Chapitre 44 sur 94 · SÉNEQUE · texte numérisé non relu

SÉNEQUE

Ce philosophe, homme d'état, objet tour-à-tour de la plus grande faveur et des plus grandes disgrâces à la cour des empereurs, et dont les écrits et la vie ont excité depuis sa mort, tan-

dont Isidore nous a conservé un fragment mine le IF livre de son histoire naturelle. (1. XIX, Orig., c. XXXII ); enfin Pline a (i) Séneque, ép. cxiv: Hune esse qui

placé Mécène au nombre des auteurs qui lui in tribunali, in rostris, in omni publico

ont fourni les matériaux pour son XXXVII* coetu sic apparuerit , ut pallio veïaretur

livre, où il parle de ces sortes de pierres : caput, exclusis utrinque auribus. ainsi que le prouve le catalogue qui ter-

PERSONNAGES ILLUSTRES

tôt la plus haute admiration , tantôt la censure la plus amere , caiP iv. étoit né à Cordoue dans la Bétique'. Ses ancêtres, les Anne us , ^"^°^I^^^y^:,1 Cfui étoient, ou des colons romains transportés en Espagne, ou '°'^*= ''""• '^"

^ ' ^ 1 r» ' Romains.

des Espagnols adoptés par la république et admis dans l'ordre pi xn*. des chevaliers, jouissoient dans cette province d'une grande considération et d'immenses richesses. Son père, Marcus Annéus Seneca , ou Séneque le déclamateur, étoit doué d'un talent distingué dans le genre d'éloquence cultivé par les rhéteurs ; JLucius Annéus Seneca , ou Séneque le philosophe , nous a conservé plusieurs monuments de son habileté. Marcus avoit trois enfants. L'ainé se rendit célèbre dans le même genre de littérature que son père, et parcourut avec succès la carrière des honneurs ""; le troisième eut pour fils le jDoëte Lucain^; le second, dont il est question dans cet article, se livra à l'étude de la philosophie*, qui lui fournit une riche et brillante matière pour exercer sa plume , et lui ouvrit la route au plus grand crédit et aux plus hautes dignités de l'état. Marcus Séneque, qui, sous Auguste, s'étoit établi dans la capitale avec toute

(i) La vie de Séneque a été écrite par Juste Lipse, un de ses plus grands admirateurs; on la trouve a la tête de plusieurs éditions des ouvrages de ce philosophe.

Brucker, dans le II'' volume de son Historia crilica philosopliiœ , p. 535 sq(j. de l'édition de 1 766, et p. 1 85 du VI*, a réuni, avec beaucoup d'exactitude et de critique, ce que les anciens nous ont laissé sur ce personnage célèbre. Nous aurons occasion de citer dans le cours de cet article quelques uns de leurs passages. Voyez aussi Tillemont, Histoire des Empereurs, t. II, Nébon , art. 34-

(2) Ses noms étoient Marcus Annéus

Noitahis; mais une adoption l'avoit transporté dans la famille Junia des Gallion. Il est plus connu sous ce dernier nom. 11 parvint au consulat on ne sait en quelle année (Pline, 1. XX..\I, §.7). Durant quelque temps il gouverna l'Àchaïe comme proconsul, et il résidoit à Corinthe, lorsque la synagogue des Juifs lui dénonça S. Paul. Voyez les Actes des Apôtres , c. xviii, V. 12.

(3) Annéus Mêla.

(4) Sous Sotion, pviliagoricicn, et Attalus, stoïcien. Ces deux sectes, à cette époque, s'étoient beaucoup rapprochées ilans leurs dogmes.

ciiP. IV. sa famille, put être témoin des premiers succès de ses enfants.

l'ersonnaees il- t • ' . • i ■ • ' ^ 1 '1 "il

iiisiresdai.ri'his- Eucius etoit dcja sénateur lorsque son éloquence excita la toirc liitér. des jj,lousie dc CaliiTula, qui réiinoit alors : il dut son salut à sa mau- PI, XIV. vaise santé. Le tyran l'épargna comme une victime que la mort avoit déjà marquée'. Sous le règne suivant, peu s'en fallut que son in limité avec les filles de Germanicus ne le perdit. Messaline, qui vouloit dominer seule à la cour, ne pouvoit souffrir les nièces du foible Claude , ses rivales en beauté, et que son m^ari voyoit avec plaisir. Accusé d'une intrigue galante avec la plus jeune, Séneque fut exilé: mais sa fortune lui rendit le séjour de la Corse assez supportable. D'ailleurs ses privations étoient adoucies par sa sobriété et par son éloignement pour les plaisirs , vertus que les écoles de Py tliagore et de Zenon lui avoient rendues familières ". Ses écrits philosopliiques ne cessoient en même temps d'augmenter sa réputation dans la capitale. Agrippine, l'aînée des filles de Germanicus, qui remplaça Messaline dans le lit impérial , s'empressa de rappeler de l'exil l'ami de sa sœur. Des rapports d'amitié et de bienveillance ne furent pas les seuls motifs qui la firent agir. L'impératrice, dont le despotisme faisoit déjà des mécontents, saisit cette occasion de se concilier la faveur du public par le rappel d'un écrivain célèbre; et son ambition, qui visoit à l'élévation de son fils, au préjudice de celui de l'empereur, donna Séneque pour précepteur, et Burrhus, brave et vertueux militaire , pour gouverneur au jeune Domitius; certaine que de tels hommes le rendroient eu même temps plus agréable aux Romains , plus digne

(i) Dion, 1. LIX, §. 19. même un temps où il se tint au régime des

(2) 11 ne faisoit usage ni de parfums , ni pythagoriciens ( Séneque , ép, lxxyiii et

de vin ; il se baignoit rarement : sa nourri- cviii ).

ture étoit fort simple et mesurée : il fut

his-

du trône, et plus capable de porter le sceptre des Césars'. Les chap. iv vues d'Agrippine furent remplies ; Claude adopta Néron , et le j„Jj'^'ç°d"^^i'J, choisit pour sou successeur de préférence à Britannicus son fils. ^"'"^^ l'"^"^- ^^

i i Romains.

L'esprit du jeune élevé de Séneque ne parut pas au-dessous de pi xiv. ses hautes destinées; et une mort, qu'on dit avoir été hâtée par les soins de l'impératrice, précipitant Claude dans le tombeau, fit passer l'empire aux mains du fds qu'il avoit adopté.

Le nouvel Auguste honora Séneque et Burrhus. Il suivit en cela l'exemple de sa mère. Elle avoit élevé Séneque à la dignité de préteur : il fut fait consul. Les libéralités du fils et de la mère accrurent ses richesses d'une manière extraordinaire. Ce philosophe, ainsi que plusieurs autres philosophes romains d'une époque antérieure à la sienne, n'ignoroit ni le prix de la fortune, ni l'art de les augmenter^.

Cependant le règne de Néron rappeloit les beaux jours de celui d'Auguste. Si quelque acte arbitraire et despotique du gouvernement alarmoit le public, il étoit l'effet du caprice et des passions d'Agrippine ; Burrhus et Séneque parvinrent à faire cesser ces désordres. L'impératrice eut moins d'influence à la cour; et ce seroit à tort qu'on accuseroit d'ingratitude les gouverneurs du prince: la mère de César abusoit de l'autorité; et les ministres de Néron se dévoient plus à leur prince et à l'état qu'à l'ambition de leur bienfaitrice. Le jeune empereur laissoit dans leurs mains le gouvernail de l'empire, et seplongeoit dans les voluptés. Ses précepteurs, devenus ses premiers ministres, se flattoient de l'espoir que les plaisirs et la moUcsse pourroient

(i) Tacite, Annal., 1. XII, i$. 7. Marciis ïlrulns, ci-tlessus, ch. 11, §. ai. Le

(2) Tacite, ^//«rt/.,l. XIII, ^.42; Dion, philosophe cpicuriiMi Alticus n'ctoit pas

1. LXII, ^. 2. Voyez aussi ce que nous avons moins habile à multiplier ses richesses.

remarqué à propos il'iiii autre stoïcii'ii ,

Chap. IV. apprivoiser ce caractère farouche et cruel qïii perçoit de temps

Personnages il- „„ . i ,• ^ ''1 4. "i- 1 i

Justrcsdansiiiis- ^^ tciups tiaus SCS actiODS , et qu il tenoit de ses pères'.

tonu Intel, des Yaines es|)érauces! daus Tespace de ffuelnues années les com-

Roinains. • 1X1

PI. XIV. pagnons de ses débauches cherchèrent à s'emparer de l'autorité : ils flattèrent les vices de l'empereur, et ils réussirent. Cependant, comme ils u'avoient pu renvoyer ni Burrhus ni Séneque, la position des deux ministres devint chaque jour plus dangereuse et plus difficile. Ils furent enfin réduits à ne pas oser censurer un grand nombre d'actions indignes et même atroces du prince; et lorsque ses démêlés avec sa mère dégénérèrent en une haine implacable, l'histoire leur reproche d'avoir en quelque sorte approuvé le parricide qui termina les jours d Agrippine. Ils crurent sans doute, dit Tacite, écrivain qui ne cherche guère à excuser les intentions, que leurs remontrances seroient vaines, et que les choses étoient arrivées à ce point, qu'il rie restoit d'alternative qu'entre la mort de Néron et celle de sa mère ^.

Bientôt aucun frein ne retint plus ce prince dénaturé; la mort de Burrhus laissa Séneque seul en butte à ces hommes détestables dont la cour étoit composée, et qui avoient l'oreille et la confiance du maître. Il essaya de se retirer, et même de faire agréer à l'empereur le don d'une grande partie de ses propriétés et de ses richesses. Mais Néron , à qui la dissimulation n'étoit pas étrangère, engagea son maître à ne le point quitter; et, dans l'exorde d'un discours remjjli d'expressions nobles et tendres, il lui déclara que c'étoit à ses leçons qu'il devoit la capacité de répondre convenablement et sans aucune préparation à des propositions si peu attendues'. Séneque ne quitta pas entièrement

(i) Suétone, i>'e/-o, c. II, IV, et y. (3) Tacite, ^««rtZ. , 1. XIV, $. 55.

(2) Tacite, Annal., 1. XIV, §. 7.

PEPvSONNAGES ILLUSTRES. 299

la cour; mais il y parut plus rarement; sa manière de vivre chap. iv. eut moins d'éclat; ses retraites à la campagne furent plus fré- i„st'esdan5L'squentes; sa santé, disoit-on , lobligeoit, plus que jamais, à ^^^J^""' ^'' garder ce régime. pi. x^\^

Peu de temps après, la conjuration de Pison fut tramée et découverte. Lucain, neveu de Séneque, y avoit trempé; il nest pas vraisemblable que l'oncle fût du nombre des conspirateurs, et il est sûr du moins qu'on n'en eut aucune preuve. L'accuser . d'avoir voulu se revêtir lui-même de la pourpre impériale, ce n'étoit qu'une calomnie ridicule dont le philosophe ne craignoit pas même d'être soupçonné', lorsque les satellites du tyran vinrent lui annoncer à sa campagne que son innocence étoit mise en doute, et, peu après, lui ordonner de quitter la vie.

Séneque se fit ouvrir les veines; et, comme sa mort éloit lente et difficile, il essaya vainement de la hâter par le poison : enfin il se fit plonger dans un bain chaud , où il expira , après avoir dicté un discours qui , du temps de Tacite , avoit une grande célébrité, mais qui ne nous est pas parvenu; et après avoir légué à ses amis , puisqu'il ne lui étoit pas permis de faire son testament, l'exemple mémorable de sa vie. Sa jeune femme , Pompeïa Paulina , qu'il avoit épousée en secondes noces, voulut partager son sort : elle se fit aussi ouvrir les veines, mais on la força de lui survivre. Elle ajouta, dit Tacite, encore quelques années à sa vie; et le souvenir de son mari et la pâleur qu'elle avoit contractée en cherchant à le suivre la rendirent l'objet de l'intérêt général'. Bientôt la cruauté de Néron s'étendit sur les frères et les amis de Séneque. Mêla, père de Lucain eut le même sort que son fils et son frère ^. Gallion périt un peu plus tard

(i) Tacite, yirmal.J. XV, §. G5. (3) Tacite, Annal., l.XVI,^. 17.

(a) Tacite, Annal., 1. XV, §. 60 à 64.

3oo ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. 1.

CuAP.iv. par les mêmes ordres". Séneque u'avoit pas laissé d'enfants \ Personnages 11- j ,^ pulssance et Ics ricliesscs de cet homme célèbre lui avoient

liistrcsdansl'liis- '

toire liti... dts fait plusieurs ennemis. Ses écrits, qui respirent par-tout une cer-

Ruiiiaiiis. Il» 1 1 •

p, XIV taine exagération de vertu, sembloient appeler sur sa conduite un examen plus rigoureux que celui qu'on fait ordinairement de la vie et des actions des grands. D'une autre part, les expressions emphatiques produisent presque toujours quelque effet sur le vulgaire. Telle est la cause des jugements contraires que les anciens et les modernes ont portés sur ce philosophe courtisan. Les uns l'ont regardé comme un détestable hypocrite ; les autres ont cru voir en lui un nouveau Socrate, un chrétien, un saint^. La même contradiction règne dans les opinions sur le mérite de son style. Ses contemporains en furent éblouis'* : il fut le seul auteur à la mode, et le seul modèle qu'on s'empressa d'imiter. Cette vogue excita le zèle de Quintilien% qui osa rappeler les écrivains de son siècle à des modèles plus purs, plus sévères, et qui fussent exempts de ces défauts séduisants qu'il reproche avec justice à Séneque: « D'autant plus, dit-il, que ceux qui préten- « dent l'imiter, renchérissant sur ses défauts, deviennent ses « calomniateurs'^ ». Cet écrivain, toujours ingénieux et riche d'imagination , pétille d'esprit , cherche les antithèses et le para-

(i) Dion, 1. LXII,$. 25.

(2) La mort de Séneque arriva l'an 65 de l'ère chrétienne. On conjecture qu'il étoit âgé de plus de soixante-trois ans,

(3) Un grand nombre de ces auteurs qui ont énoncé des opinions plus ou moins exagérées sur Séneque sont cités par Fabricius, Biblioth. latin., de l'édition d'Ernesti , t. II, p. 102 et i2i , ainsi que dans les notes de ce savant sur le Codex pseudepigraphus novi Testame/iti , t. I, p. 88o,

883 , où il a inséré les lettres apocryphes de S. Paul à Séneque, et de celui-ci à S. Paul, imposture plus ancienne que les écrits mêmes de S. Jérôme.

(4) Tacite, Annal, 1. XIII, §.3: Ut fuit illi vivo iugeniuni amœnum , et temporis ejus auribus accominodatum.

(5) Quintilien, /. O. , 1. X, c. i, vers la fin.

(6) Quintilien ( loco citato ) : Ciim se (juisqiie jactnbateodem modo dicere . 5ejiecam iiifamabat.

PERSONNAGES ILLUSTRES

doxe ; ses traits, il est vrai, portent souvent à faux, mais cela chap. iv. n'empêche pas cru'il n'exprime quelquefois, et fort dii^nement, P<^"°"''^g«5 >'-

l 1- 1- 111' O 7 lustresdansl liiï-

de grandes pensées, et qu'il ne flétrisse le vice avec toute la clia- *°'" ''"^'^- ''^*

leur et l'énergie de la vertu'.

Romains.

P!. XIV

Dans ce récit fidèle des principaux traits de la vie de Séneque, nos lecteurs ont pu se faire quelque idée de ses vertus, ainsi que de ses foiblesses et de ses fautes ; maintenant nos recherches n'auront plus pour objet que ses images.

Depuis le XVF siècle on a pris généralement pour le portrait de Séneque une tête que Fulvius Ursinus découvrit dans la collection Farnese, et qu'il a reconnue pour être la tête de Séneque par la comparaison qu'il en fit avec un médaillon coutorniate qui appartenoit au cabinet du cardinal Bernardin Maffei, sur lequel étoit empreinte une tête semblable à celle du buste, avec la légende SENECA , Séneque , qui désignoit le portrait de ce philosophe". Plusieurs têtes pareilles, exécutées en marbre, furent depuis remarquées par les antiquaires en différents temps

(i) Nous n'avons pas considéré ici Séneque comme poète; l'opinion générale des savants est cependant que, parmi les tragédies qu'on attribue à un autre Séneque , parent du pliilosophe , il y en a quelques unes qui sont l'ouvrage de ce dernier. On veut même que Quintilien, citant absolument Séneque dans la Médée (1. IX, c. viii) , n'ait reconnu qu'un seul Séneifue. Toutelois les tragédies d'un second Séneque, qui avoit dii être le contemporain de Quintilien , ont pu facilement être citées par ce rhéteur, sans qu'il eut besoin d'ajouter aucune épitliete au nom de l'auteur , assez connu de sou temps, et assez distingué par la nature même de la citation. 11 est certain

que, du temps de Sidonius Apollinaris, on ne confondoit pas le philosophe avec l'auteur des tragédies [Carmen, IK, v. 227 et sqq. ) , quoique le premier ne fût pas étranger aux études poétiques, comme son A pocolocy nthosis en fait foi. On pourroit même croire que les Duos Senecas de Martial (1. I, Epigr. xlh) sont le stoïcien et le poète, plutôt (jue le stoïcien et son père. La célébrité do ce dernier, cotume auteur, a été presque entièrement l'ouvrage de son fds.

(•->.) Faber ou Jean Lefebvre, Iniagiri. J'iror. illust. ex BUilioth. FuU-ii i rsini , n" I ji, p. 1 14.

3o9, ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. T.

et dans diverses colleclioiis', jusqu'à l'époque où les fouilles "nsihi' ^rHerculanum rendirent au jour un buste en bronze représen-

Ciiip. IV

Personnages il lustres d

toire litur. des tg^f {q même personna"e , et supérieur par l'excellence de l'art

Romains. '

PI. XIV

N" I et 2.

à tous ceux que l'on connoissoit déja\ Cependant aucun de ces portraits n'est désigné par une inscription, et aucune collection numismatique n'a offert , depuis trois siècles , un médaillon semblable au contorniate du cardinal Maffei , que les médaillistes ont toujours clierché inutilement. La perte de ce document positif a jeté des doutes sur la dénoinination donnée par Eulvius Ursinus au personnage que représentoit le buste farnésien. Il est nécessaire de voir jusqu'à quel point ils sont fondés.

Puisque la médaille qui décidoit la question a disparu, il ne sera pas inutile d'examiner si quelques probabilités ne peuvent pas remplacer, jusqu'à un certain point, cette preuve dont nous ne pouvons pas même discuter l'authenticité. On ne peut nier que la physionomie représentée sur tous ces bustes ne réponde parfaitement à l'idée que Séneque lui-même et les historiens du même temps ont donnée de sa personne.

On y remarque cette espèce de négligence philosophique qui convient si bien à la dernière période de la vie de Séneque, lorsque, adonné à l'agriculture, et presque toujours à la campagne, il fuyoit la cour, et se cachoit à la foule de ses admira-

(i) Voyez les explications de Bottari , dans le l" volume du Muséum CapitoUnum, tab. xx. Il faut cependant se garder de prendre pour un portrait de Séneque la belle statue de marbre noir qu'on voit dans le Musée Royal , et qui étoit placée autrefois à Rome, dans la villa Borghese, quoique le sculpteur moderne qui l'a restaurée l'ait fait dans le sens de cette dénomination vulgaire. Winckelniann avoit découvert

cette erreur {Monumenli inediti, p. a56, n° 193 ) ; et je crois avoir rendu probable l'opinion que le véritable sujet de cette statue est un pêcheur africain , introduit comme interlocuteur dans quelques comédies grecques [Museo Pio Clementino , t. III, tav. 17 et 32).

(2) Bronzi d' Ercolano , tom. I, tav. 35 et 36.

PERSONNAGES ILLUSTRES

leurs. La chevelure est celle d'un homme qui n'a jamais fait chap.iv. usage de parfums'; le menton est plutôt mal rasé que couvert j "^«""'"s" '

ustrcsdansThisire littér. des

N" 1 et 2.

de barhe : la maigreur^ des formes nous retrace ce corps que, "^

~ i X ' Romains.

suivant Tacite, une nourriture insuffisante avoit exténué"; et le pi. xiv profil exprime si bien les traits d'un homme qui respire avec peine, qu'il ressemble presque à celui d'un mourant, animam agentis, comme le philosophe se peint lui-même dans une de ses lettres'*.

D'ailleurs ce portrait, qui convient si bien à Séneque, est certainement celui d'un homme célèbre, puisqu'il a été répété dans un si grand nombre de monuments de sculpture, que plusieurs ont résisté aux injures des siècles; et nous ne pouvons douter que les images de Séneque ne fussent fort nombreuses dans un temps où l'admiration pour ses écrits étoit au comble, et où la renommée dont il avoit joui pendant sa vie, et les circonstances de sa mort, avoient porté au plus haut degré sa célébrité posthume. Je ne puis donc ne pas manifester ici une opinion tout-àfait contraire à celle qu'avoit trop légèrement adoptée \\ inckelmann^, et qui étoit si défavorable à Séneque, qu'elle tenoit du dédain, et lui faisoit regarder comme impossible que le portrait du stoïcien romain eût été si fort multiplié par les anciens. On

(i) Séneque, ép. cviii.

(2) Séneque, ép. lxxviii: Ad suininam maciem deductum.

(i) Tacite, Annal., 1. XV, c. i,xiii : Senile corpus parvo victu tenuatum.

(4) Il étoit asthmatique : le philosophe dit à ce sujet, dans son épître i-iv, c( Lois- « qu'on est atteint d'ime antre maladie, on « est souffrant; quand on l'est de celle-ci, « on est mourant» : AUuderiini, {fuidf/uid est, cegrotarc est; hoc est animam agcrc.

Lavater, dans ses Essais sur la Physionomie , t. III, p. 261, pi. XXIV, après avoir présenté un portrait de Séneque, qui est une imitation de ces tètes antiques étrangement altérée , de manière que la physionomie ressemble plutôt à celle d'un vieil ivrogne (pi'à celle d'un vieillaril foihlc et malade, conclut raisoiuiablenient que ce portrait ne peut être celui de Séneque.

(5) Histoire de l'Art, liv. XII , c. m. §. 4 et 5, p. 35 1 de l'cilit. de M. l'abbé l"oa.

3o4 ICONOGRAPIÏTE ROMAINE. Part. I.

c.P IV. est d'autant plus étonné de Tinjusticc de ce jugement, que Winc- , '''■'™^;,t.."' kelmann ne pouvoit pas iiinorer que Séneque , même suivant toire Hitér. des l'^vcu de l'iiistorien Dion, l'un de ses détracteurs, fut le plus

Hoinains.

PI XIV grand de tous les philosophes romains de ce siècle et de plusieurs autres'; qne, malgré les défauts que Quintilien a relevés dans son style, ses talents et ses écrits ont niérité les éloges et même l'admiration de ce sévère grammairien , qui ne Ta critiqué que parcequ'il le voyoit trop admiré, et que sa manière étoit trop applaudie et trop suivie, au mépris des véritables écrivains classiques''. Puisqu'on avoit alors une si haute opinion du mérite de Séneque, il n'y a pas lieu d'être étonné que ses images aient été répandues en grand nombre chez les anciens , surtout dans un temps où tout le monde envioit l'éclat éphémère de l'éloquence des déclamateurs et des sophistes.

Quant à l'observation qu'on ne trouve aujourd'hui aucun autre contorniate de Séneque, elle ne prouve nullement la supposition de celui qu'avoit vu Fulvius TJrsinus. Nous devons aussi le portrait de Térence à un contorniate unique ^ : s'il avoit disparu avant qu'on l'eût dessiné, cette disparition ne porteroit aucune atteinte aux comparaisons qu'on en auroit faites antérieurement avec d'autres monuments qui nous le représentent.

N" I, a, 3, 4. J'ai fait dessiner sous deux aspects , n" i et 2 , la tête de bronze d'Herculanum , qu'on regarde comme le plus parfait de ses por-

(i) Dion Cassius, 1. LIX, §. 19. Diderot, qui lui-même avoit changé d'avis

(2) Quintilien, /. O. , 1. X, c. i : Solus dans le jugement qu'il porloit sur ce phi-

hicfere in nianibus adolcsccndumfuit, losophe : on la trouvera à la page 3ii et

quem non equideni omnino conabar ex- suivantes de V Essai sur les Règnes de

cutere, sed potioribus prœferri non sine- Claude et de Néron, inséré dans le tome

bam cujus multœ alioqui et magnœ VIII des ouvrages de Diderot, publiés par

virtutes fuerunt, etc. Quant à l'apologie M. Naigeon.

de Séneque, sous le rapport de son carac- (3) Voyez ci-dessus l'article premier de

tere moral , elle a été fort bien laite par ce même chapitre.

PERSONNAGES ILLUSTRES. 3o5

traits'. On y distinguera sans peine les particularités que je viens cuap. iv. de relever, et qiii rendent probable qu'elle représente Séneque. iJ^r^sdantihû- L'iiermès à deux têtes, n" 3 et 4, existe à Rome, dans le musée ^°'''= ''""• <^'*

7^7 ' Romains.

du Vatican : l'une représente le même personnage que le buste pi.xiv. en bronze; l'autre, qui est sans barbe, paroit confirmer, jusqu'à un certain point, les conjectures proposées au sujet de la preiniere\ Nous avons eu lieu de remarquer dans riconograjjliie grecque que les Grecs de l'Egypte ne laissoient pas croître leur barbet Or, le premier maître de Séneque, celui qui l'initia dans les dogmes de la pbilosophie pythagoricienne, et dont il conserva toujours un tendre souvenir, étoit le philosophe Sotion, qui étoit né à Alexandrie'^.

Page 1