D AGATE DE TIBERE ET DE CAMÉE DE LA SAINTE-CHAPELLE
Ce camée, le plus grand de tous ceux de rantiquité qui sont parvenus jusqu'à nous, a la forme d'un ovale irrégulier légèrement tronqué; il a o" 320 (i pied moins quelques lignes) de hauteur, et o"''2'ji (10 pouces environ) dans sa plus grande largeur. La matière est très précieuse ; c'est un quartz-agatesardoine, appelé communément sardonyx , composé de cinq couches, dont quatre se détachent sur la couche violàtre du fond.
On croit, sans aucune preuve, que Constantin avoit transporté ce camée de R.ome à Bysance ; mais une tradition qui paroît fondée apprend que Baudoin II, empereur de Conslantinople, étant venu l'an 1244 demander des secours aux princes chrétiens, et à S. Louis en particulier, le vendit à ce roi. En 1879, Charles V le donna à la Sainte-Chapelle de Paris. Il étoit renfermé dans le trésor de cette église, où il étoit désigné sous le nom du grand camaïeu. On pensoit qu'il représentoit le triomphe de Joseph en Egypte. Aussi lisoit-on dans un compte de la chefecerie de la Sainte-Chapelle, qu'on porta le grand camaïeu dans la procession qui fut faite le 3o mai 1484 pour le sacre du roi Charles Alll. Les jours de grande fête on l'exposoit aux regards du public, qui le haisoit pieusement, jusqu'à l'année 1619, où le docte Peyresc apprit à l'uniA'ers savant qu'il présentoit les portraits de la famille d'Auguste. Lorsqu'on 1791 la Sainte-Chapelle eut ( essé d'èlre un Icmple iclii^icux, le camée
Cbap. I.
Famille des
Césars.
PI. XXYI.
ï58 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. 11.
ciui. 1. fut déposé dans le cabinet du Roi, dont il est un des plus pré- I a.n.iie <ics çi^ux omemeiits. Telles sont les principales particularités liistol'i XXVI. riques de cette agate précieuse, à qui elles ont fait donner le nom de camée de la Sainte-Chapelle , son nom le plus ordinaire, tandis qu'elle est connue parmi les antiquaires sous celui ^ agate de libère. J'ajouterai seulement que l'incendie du Palais, en 1620 , obligea de la transporter, et qu'elle fut fracturée alors. C'est peut-être aussi à cette époque que fut brisée la tête d'un captif, le premier à la droite du spectateur. Du reste elle est bien conservée.
Toutes les gravures de ce camée publiées jusqu'à ce jour sont grossières, défectueuses, et le représentent ordinairement retourné : c'est pourquoi M. Visconti l'avoit fait dessiner et graver avec soin pour V Iconographie romaine ; ce sera la première fois qu'il paroitra d'une manière digne de la beauté du travail'.
Le tableau est divisé en trois scènes. La première est placée dans le ciel; j'y reconnois l'apothéose d'Auguste. La seconde est placée sur la terre; je crois pouvoir la désigner ainsi : Sacerdoce de la famille de Tibère, institué pour le culte d'Auguste. Quant à la troisième , elle présente des captifs de toutes les nations vaincues ou suljj liguées par les personnages principaux, de la seconde scène.
J'exposerai d'abord les détails , ensuite les preuves et les motifs.
La figure qui porte une couronne radiée, qui a son manteau relevé sur la tête, et qui tient un sceptre, est Jules César déifié :
(1) Les principaux auteurs qui ont écrit i655; Thés. Âniù]. Rom., t. XI, p. i344>
sur cette agate sont : Peyresc; sa Vie par et de re Vestiaria : Jacques Le Roy, Polcn.
Gassendi , liv. in,p. 288; 3Ia(jaz. Eiicycl., Supplem. Jntiq. Rom., t. Il : Montfaucon,
février, 1818: Tristan de Saint-Aniand , Antiq. expliq., t. V, repartie: Boettiger,
Comment, h'stor., tom. I : Albert Rubens, London and Paris, 1807, n" 8.
FAMILLE DES CESARS. iSq
c'est ce que m'ont appris les médailles et les marbres non con- chap.i. testés. (Il en sera de même des autres figures, et je ne rappel- ^^cï^s'^' lerai pas toujours cette confrontation.) Auguste, porté sur pi xxvi Pégase , s'élève vers Jules César : son génie tient les rênes du cheval ailé.
Sous le costume des barbares orientaux , un personnage présente à Auguste le globe, attribut impérial qui désignoit le commandement du monde. Il ine paroît vraisemblable que l'Univers est représenté sous la figure de ce personnage dont le profil est idéal. A la droite de César est Drusus l'ancien, fils adoptif d'Auguste. Mort avant son père, il est placé dans l'Olympe, et il s'avance au-devant de lui. Ici finit la première scène, l'ajiothéose d'Auguste.
Un autre membre de sa famille, qui l'avoit aussi précédé dans la tombe, Marcellus, dcvroit s'y trouver; mais je donnerai plus bas la raison pour laquelle on ne l'y voit pas.
Tibère et Livie sont assis au milieu de la seconde scène, celle que je désigne par ces mots : Sacerdoce de la famille de Tibère, institué pour le culte d'Auguste. Ils sont couronnés de laurier à cause du sacerdoce. Devant eux sont debout Germanicus, en costume militaire, et Agrippine l'ancienne son épouse: elle est couronnée de laurier, et tient son mari embrassé. Auprès de Germanicus est placé son fils Caligula, en costume militaire: on voit auprès de cet enfant Clio, muse de l'histoire, assise et tenant un volumeii , sou attribut ordinaire. Derrière Tibère et Livie paroit debout, revêtu du costume militaire, élcyant les yeux et la main droite vers le ciel, et portant de la gauche un trophée , Drusus le jeune, fils de Tibère. A la gauche de Drusus le jeune est assise une femme coiffée comme la muse Clio, élevant vers le menton la main droite, dont l'index et le pouce
CllAI'. I
'amil
Ces,
160 ICONOGRAPHIE IlOMAINE. Part. IL
sont rapprochés l'un de l'autre, geste qui caractérisoit les ora- Famiiic des tcurs : c'cst Polvmnic, nuise de l'éloquence. Enfin, au has du
Ci-siirs.
PI. XXVI. siège de Livie, un l)arhare oriental est assis sur un bouclier: il représente l'Arménie vaincue par Tibère.
On voit dans la troisième scène des captifs dont les costumes sont de deux sortes: les uns, coilïes avec des mitres semblables il celles des Phrygiens, revêtus de tuniques à longues manches, portant des chausses longues, n'ayant point de barbe, représentent les peuples de l'Orient vaincus par Tibère et ses fils; les autres , à demi nus , portant de longues barbes , des cheveux hérissés, représentent des barbares occidentaux, germains, pannoniens, illyriens, etc., subjugués par les mêmes princes.
Telle est l'explication que je propose; mais je ne le fais qu'avec hésitation, parceque la science de l'antiquité est presque toujours un art conjectural , sur-tout quand elle a pour objet des monuments dépourvus d'inscriptions.
A quelle époque faut-il placer le travail de ce beau camée, l'an 771 de Rome (18*^ de l'ère vulgaire), ou le suivant.'^ La fio-ure de Caligula, sur laquelle tous les écrivains sont d'accord, donnera la réponse : ses formes rondes et courtes, la grosseur de sa tête, et la mesure de sa taille comparée à celle de Germanicus son père, tout annonce un enfant de six ans : il n'en avoit que trois à la mort d'Auguste , arrivée l'an de Rome 767 (i4^ de l'ère vulgaire). Mais on peut penser que ce camée fut commencé l'année de l'apothéose, et que l'artiste, devant employer trois ou quatre an^ à le graver, a donné au jeune prince les proportions qu'il auroit alors. Voyons si l'âge des personnages placés dans la seconde scène se rapporte aux traits sous lesquels il les a représentés à cette même époque. Tibère, né 42 ans avant l'ère vulgaire , en avoit alors soixante ; Germanicus et Agrippine
FAMILLE DES CESARS. i6i
son épouse, nés tous deux i5 ans avant cette ère, en avoieut chai^ i. trente-trois ; Drusus le jeune , fils de Tibère , étoit né à peu près ''^^"' à la même époque , et avoit alors environ trente ans. Tous ces n. xxvi. âges sont peints fidèlement sur les visages des personnages que je viens de nommer; un seul dément Tâge qu'il avoit alors, c'est Livie ; née 57 ans avant l'ère vulgaire, elle en avoit soixantequinze à cette époque : mais on ne sauroit douter que 1 artiste n'a pas cru devoir exprimer avec exactitude l'âge avancé d une princesse qui avoit été si belle.
Je vais donner des preuves de mon opinion. On lit dans l'historien Dion ' : «Ils déifièrent Auguste, créèrent «en son honneur des fêtes, des flamines, et nommèrent Livie sa «prétresse.» Velleius Paterculus l'appelle épouse d'Auguste, prêtresse d'Auguste élevé au rang des dieux'. Tacite dit, sous l'an 767, celui de la mort d'Auguste ' : «Cette année vit paroitre «de nouveaux établissements religieux; on créa un collège de «collegues-augustaux , composé de vingt-un des premiers ci- «toyens choisis au sort. On leur adjoignit Tibère, Drusus, «Claude, et Germanicus.» Il avoit déjà dit: «Les funérailles «étant finies, on ordonna d'élever un temple en son honneur, «et de lui rendre un culte reliiiieux \ »
Il est donc absolument hors de doute qu'Auguste fut déifié immédiatement après sa mort ; rendu au ciel , dit Velleius Paterculus'; et que Tibère et plusieurs membres de sa famille furent institués prêtres d'Auguste. Voilà les motifs de mou explication générale, c'est-à-dire des deux premières scènes. La troisième s'explique d'elle-même à la première vue.
(i) Dio, lib. LVI, §. 46. (4) Tacit., Annal., I, ii.
(2) Velleius, II, 75. (5) Velleius, II, 121'.
(3) Tacit., Annal., \, 54.
a. ai
(ÎIIVJ'. I.
r6'2 ICONOGRAPITTI, l\OMAINE. Part. II.
J'arrive aux détails des deux scènes. Dans le haut du camée ramiiie.ics egf placéc au-dessus de toutes les autres figures celle de Jules f'i. XXVI. César, tige de la famille d'Auguste, représenté comme le père des dieux, c'est-à-dire avec une partie de son manteau ramenée sur la tête, caractère particulier de Saturne, qui désignoit, selon les allégoristes, l'obscurité de l'avenir. Il porte aussi la couronne radiée, ou composée de rayons, propre jusqu'à lui aux princes déifiés. Antiochus IV Epiphane, roi de Syrie, l'a portée de son vivant sur les médailles; mais avec le mot 0EOY, du dieu. Entre les honneurs extraordinaires accordés à César peu de mois avant sa mort funeste , on lui permit de ceindre , dans les théâtres , une couronne radiée, dit Florus ' ; et Dion ajoute: «Elle étoit «un attribut ordinaire des dieux.» On ne voit cette couronne à Auguste que sur les médailles frappées après sa mort, c'est-àdire après son apothéose. Néron , qui se plaçoit au-dessus de toutes les lois, fut le premier empereur romain qui la porta de son vivant sur les médailles. On pourroit dire qu'il n'est pas nécessaire de rappeler Saturne pour rendre raison de l'espèce de voile qui couvre la tête de César, puisqu'il est ainsi représenté sur plusieurs médailles pour désigner son pontificat suprême. Mais on n'y voit point la couronne radiée. La réunion de ces deux attributs m'a fait recourir au personnage du père des dieux : il nous rappelle que César étoit la tige de cette famille d'Augustes qui régna jusqu'à la mort de Néron , et dont le plus grand nombre fut déifié.
L'absence de la couronne radiée ne peut empêcher cjue l'on reconnoisse Auguste dans le personnage qui monte au ciel, porté sur Pégase, puisque j'ai dit qu'on ne la voit sur ses médailles qu'après l'apothéose, honneur qu'il va recevoir. Il porte
(i) Lib. IV, cap. II.
FAMILLE DES CESARS. i63
la couronne de laurier ,; attribut ancien et général des prêtres, chap. r. des personnes qui offroient les sacrifices, mais attribut particu- F^'^^'i^de lier des empereurs romains depuis César. L'apothéose de ces pi. xxvi princes est ordinairement exprimée sur les médailles et les camées par leur image portée aux cieux sur un aigle : telles sont les apothéoses de Germanicus sur deux camées du cabinet du Roi. Mais le bûcher où fut brûlé le corps d'Auguste fut le premier d'où l'on fit envoler un aigle, comme on le voit dans l'historien Dion' : «Pendant qu'il se consumoit, un aigle en «sortit et s'éleva en volant, comme s'il eût porté au ciel l'ame «d'Auguste.» Hérodien' nous apprend que l'aigle fit depuis partie des apothéoses de tous les empereurs. Le graveur a probablement cru cette fiction trop nouvelle pour en faire usage à l'instant même où elle venoit d'être créée ; et il a employé dans sa composition le cheval Pégase, qui est placé dans le ciel boréal près du dauphin.
Catulle* avoit déjà représenté Pégase portant au ciel la chevelure de Rérénice, qui alloit devenir une constellation. Si le petit poëme de coma Bérénices n'est pas une imitation, s'il est une traduction de celui de Callimaque , le poète grec serolt l'auteur de cette ingénieuse fiction. Lycophron • avoit aussi peint l'Aurore portée sur Pégase.
J'ai appelé le petit génie ailé qui tient les rênes du cheval Pégase génie d' Auguste , parceque dans la mythologie primitive chaque divinité avoit son génie particulier, qui raccompagne souvent sur les marbres : tel étoit Acratus , génie de Bacchus. On vovoit encore les débris de sa statue dans luie muraille à At!\ènes, selon Pausanias\
Le personnage de cette scène (jiii a toujours paru le plus diffi-
(i) Lit). LVI,.:i|>. 'xi.ii. (:;.) J.ib. IV,c;ii). II. (3)Vers5i. (4) Vers i 7.. (5) Lib. 1.
iG4 ICONOOrvAPllU: romaine. P.art. II.
,;,„„, cile à cxj)li(jiicr est celui f|iii, portant le costume attribue ordii.i.n.iic,ies nairemcnt par les sculpteurs romains à tons les peuples de l'i XXVI rOrient, présente un globe à Auguste. Déjà maître de l'Occident , de l'Egypte , et de l'Asie iniueure ou occidentale , ce prince avoit reçu de la part des peuples de l'Asie orientale des témoignages de respect et de vénération que l'orgueil des Pvomains regardoit avec complaisance comme des marques de soumission et de dépendance. On lit dans Eutrope ' : «Les Parthcs rendirent «l'Arménie à Auguste, les Perses lui donnèrent des otages (ce «qu'ils n'avoient encore fait pour personne); ils restituèrent «aussi les enseignes romaines qu'ils avoient enlevées à Crassus «après sa défaite. Les Scytlies et les Indiens, auxquels le nom «romain avoit été inconnu jusqu'à ce jour, lui envoyèrent des «ambassadeurs et des présents. La Galatie , qui avoit été jus- « qu'alors un royaume, devint sous son règne une province ro-
«maine Les barbares conçurent pour lui une telle vénéra-
«tion, que les rois alliés du peuple romain fondèrent en son
«honneur des villes qu'ils appelèrent Césarées Plusieurs rois
«sortirent de leurs états pour venir lui rendre hommage; et on «les vit, habillés en Romains, revêtus de la toge, accourir au- « devant de lui, soit qu'il fût monté sur un char, soit qu'il le «fût sur un cheval.» Sextus Rufus dit aussi: «Ayant pacifié «l'Orient, Auguste reçut les premiers ambassadeurs indiens que «l'on eût vus à Rome.» On lit encore dans Aurélius Victor': «Ce fut encore un de ses bonheurs de voir les Indiens, les «Scythes, les Garamants, et les Bactriens, lui envoyer des am- «bassadeurs pour solliciter son alliance.»
Les peuples que je viens de nommer, d'après ces deux abréviateurs, formoient, avec l'Europe et l'Afrique septentrionale,
(i) Breviar., lib, YII, cap. ix. (2) Cap. i.
FAMILLE DES CESARS. i65
la plus grande partie du monde connu, de l'univers des anciens. chap r
T,. -, Il ». •••J Famille de
L artiste a donc pu , en usant du langage poétique, si voisin des c^^^,, arts du dessin, faire présenter le globe , symbole de Tunivers, à pi >;>^^' Auguste. Au reste on trouve cette pensée exprimée formellement dans une inscription découverte à Narbonne en i566 '. Il y est dit, en parlant du 7' des ides de janvier (le 7 de ce mois), probablement de l'an 27 avant l'ère vulgaire , 727 de Rome , celui où l'adroit Octave se fit contraindre par le sénat et le peuple à conserver la souveraine puissance : \II • QVOQVE IDVS • lANVAR • QVA • DIE PRIMVM • IMPERIVM ORBIS TERRARVM • AVSPICATVS • EST; Jour où, pour la première fois , il prit le gouvernement de l univers : et, en parlant du 9 des kalendes d'octobre (23 septembre), jour de sa naissance: QVA • DIE • EVM • S AECVLI • FELICITAS • ORBI • TERRARVM RECTOREM • EDIDIT ; Jour oii le bojiheur du siècle Jit naître celui qui devoit gouverner Vunivers.
Quant à la figure allégorique, je dirai que les anciens ayant personnifié l'Asie et l'Afrique sur des médailles d'Hadrien,, et l'Europe sur un bas-relief inséré dans la Dissertation sur les Historiens d' Alexandre' , le graveur a pu personnifier aussi l'Univers. Mais ayant à peindre l'Univers, Rome exceptée (sur laquelle Auguste a voit toujours laissé croire qu'il exerçoit seulement un pouvoir paternel), il a dû le représenter sous le costume que les artistes sont convenus de donner aux barbares, du moins aux barbares orientaux.
Les médailles de Drusus l'ancien, père de Germanicus, me l'ont fait reconnoitre dans le dernier personnage de la première scène. Mort avant Auguste, il est placé dans l'Olympe. Son costume militaire et la couronne de laurier rappellent ses nom-
(1) Griller, p. ?.:).9. (s>.) l'idilioti iii-j".
i66 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Paut. II.
Cl.*, I brcuses victoires sur les Germains , et les honneurs de l'ovation, '^c"'"r'" qu'Auguste lui avoit décernés. Il ne porte point de casque, non PI. XXVI. plus que son beau-perc, peut-être parcequ'ils sont dans le ciel; car nous voyons, dans la scène qui se passe sur la terre, Germanicus et Drusus jeune avec cette partie de Parmure. Drusus l'ancien est ici déifié, d'abord comme beau-fds d'Auguste, ensuite comme père de Germanicus, et aïeul de sa nombreuse famille.
Le défaut de postérité auroit pu empêcher Marcellus de trouver place dans cette scène : mais je vais donner une raison positive de cette absence. Séneque dit expressément' : «Sa mère, «Octavie, ne voulut avoir aucun portrait de ce fils si tendrece ment aimé ; elle ne voulut jamais qu'on en parlât devant elle.... «Elle rejeta les vers composés à la gloire de Marcellus, et les «autres honneurs que les littérateurs vouloient rendre à ce «prince. «
La seconde scène est placée sur la terre. Le milieu est occupé par Tibère, qui a les attributs de Jupiter Aegiochus (porte égide) : il tient le litnus , ou bâton des augures. Si sa couronne de laurier est aussi un des attributs du sacerdoce, tout le représente comme prêtre d'Auguste. La même couronne annonce les mêmes fonctions dans la princesse assise à ses côtés, qui tient, comme Cérès , des pavots, symbole de l'abondance : son âge avancé fait reconnoitre Livie , mère de Tibère , qui fut nommée prêtresse d'Auguste. On voit sur les marbres et les camées les empereurs et leurs épouses représentés ainsi , avec les attributs de différentes divinités ; mais Julie , seconde femme de Tibère , avoit été répudiée , étoit tombée dans le mépris général à cause de sa vie dissolue; et l'artiste a fait occuper sa place par la mère de l'empereur.
(i) Consolât, ad Marciatn.
Tibère et Livle regardent un jeune homme en costume mili- ^^^^ , taire , portant la main droite sur son casque , tenant un bouclier J'^'"^"^ ^^'•
' i ^ Césars.
de la gauche au-dessus du parazoïiium ( épée de commande- pi. xxvi. ment): ses traits ressemblent parfaitement à ceux de Germanicus tracés sur les médailles. Nous avons vu plushaut qu'il avoit été adjoint au collège des prêtres d'Auguste; c'est pour cette raison qu'il fait partie de cette scène. Je n'ai rien à dire que de conjectural sur le geste de sa main droite; étoit-ce celui qu'il avoit fait lorsque les légions révoltées lui avoient offert l'empire ? Auroit-il porté sa main à la tête pour dire qu'il se dévouoit à la mort plutôt que de rompre les serments qui le lioient à Tibère : ce II s'écria qu'il perdroit plutôt la vie que de manquer à «ses serments 33 , comme on lit dans Tacite ' .^ Le graveur auroitil voulu par ce geste éterniser son généreux dévouement ? C'est ainsi que Tiberius Gracchus étant monté au Capitole, suivi de trois mille de ses partisans, mais poursuivi par une foule vendue aux sénateurs, qui remplissoit \e forum et ses avenues, déploroit le sort des défenseurs du peuple; disoit que lui-même étoit l'objet de vives persécutions, et que sa tête étoit menacée. Le geste accompagna ces dernières paroles: il porta la main à sa tête. Aussitôt ses ennemis et ceux qui, n'ayant pu l'entendre, avoient vu son geste, allèrent dire au sénat que le tribun vouloit se faire couronner et déclarer roi : sa mort fut alors résolue ■-.
Germanicus étoit dans les Gaules au moment où Aumiste mourut; il ne revint à Rome qu'après avoir apaisé la sédition des légions campées sur les bords du llhin * : aussi est-il représenté en guerrier, et faisant à Tibère et à Livie le récit de sou expédition.
(1) yinnaL, I, 35. (?) l'ititaicli. . in Til/cr. Cnuv/i. (3) Tacit., .InnuL, I, i j.
168 inONOOP, VIMIFR IIOMAINE. Part. II.
c„„, , Derrière Tibère est placé un personnage debout, en costume
Famiii. mIcs militaire, portant de la tnain gauche un trophée, regardant
Ctsars. 1 1 •
iM. XXVI. Jules César, Auguste, et élevant la droite vers ces empereurs. Les médailles du fils de Tibère, de Drusus jeune, nous Font fait reconnoitre. Prêtre d'Auguste , il devoit entrer dans cette scène. Envoyé en Pannonie après la mort de cet empereur, pour apaiser les légions révoltées, il profita avec adresse de la terreur qu'avoit jetée dans leur esprit une éclipse de lune, arrivée le matin du 27 septembre 767; il les harangua avec éloquence, et les rappela à leur devoir. Ce trait de présence d'esprit est raconté avec détail par Tacite ' , qui fait observer que ce prince n'avoit cependant pas l'habitude de parler en public. Je pense que l'artiste aura voulu en conserver la mémoire , et qu'il aura représenté Drusus commençant son discours par une apostrophe à ses aïeux , qui avoient manifesté par ce phénomène leur indignation contre des soldats rebelles. Le prince porte un trophée, pour rappeler les honneurs de l'ovation, qu'il avoit mérités par ses victoires sur les Germains.
Voilà tous ceux des membres de la famille de Tibère, institués prêtres d'Auguste, que les historiens nous ont fî\it connoitre, si l'on excepte Claude son neveu. Mais on sait dans quel oubli et dans quel état d'abjection vécut ce prince sous Auguste. Il ne lui accorda aucun honneur, si ce n'est la dignité d'Augure, espèce de sacerdoce qui avoit perdu toute son importance depuis qu'il n'étoitplus, entre les mains du sénat, un instrument politique. Ce fut peut-être à cause de cette dignité que Tibère, qui d'ailleurs l'exclut des charges pendant tout son règne, le comprit au nombre des prêtres d'Auguste. Il n'est donc pas étonnant de ne le pas voir dans cette scène. J'en dis autant d'Autonia,
(i) Quamquam rudis t/icent/i. (Annal., I, 28.)
belle sœur de Tibère et mère de Germanicus , parcequ'elle ne chap. i. fut élevée au sacerdoce que long-temps après son petit-fils '^'cétL/' Caligula. PI. xx\7.
Aux personnages de cette scène, qui d'après les témoignages des historiens furent créés prêtres d'Auguste, je dois, malgré leur silence, joindre la femme qui tient Germanicus embrassé, parcequ'elle porte une couronne de laurier, attribut du sacerdoce. Les médailles apprennent que c'est la vertueuse épouse de Germanicus, Agrippine l'ancienne: elle accompagne ici son époux, comme elle fit toujours dans ses expéditions.
Auprès de ce noble couple on voit debout, sur les armes des peuples vaincus jDar son père, Caligula enfant : il porte le costume militaire dans lequel sa mère le fit toujours paroitre dans les camps; sévérité d'éducation dont elle reçut de vifs reproches de la part de Tibère , porté par sa haine et celle de Livie à trouver des motifs l)lâniables à toutes ses actions. Trop jeune pour être compris dans le nombre des prêtres d'Auguste, il n'a point la couronne de laurier, quoiqu'il n'ait point de casque.
Elles ne portent pas non plus la couronne sacerdotale, les deux femmes qui sont assises, l'une derrière Germanicus, l'autre à côté de Drusus. Leur coiffure est à peu près la même, ainsi que leur habillement : tels sont ordinairement la coiffure et l'habillement des Muses. Leur profd appartient à cet idéal qui servoit de prototype aux artistes anciens lorsqu'ils n'avoiént pas à tracer des portraits. J'ai déjà dit que le l'olumen de l'une et le geste de l'autre les laisoient reconnoitre, l'une pour Clio, eflautre pour Polhymuie. Celle-ci est souvent confondue avec Muémosyne , déesse de la mémoire, parceque toutes deux élèvent vers le menton leur main droite, avec l'index recourbé et Je pouce rapproché l'un de l'autre. Ce geste étoit celui que fai-
iyo ICOjNOGRAPIIIE ROMAINE. Part. II.
ciiAF. 1 soient les orateurs avant de commencer leur liarangue, comme lamiiie.ics g'jjj, ^^ fnsscnt rcc uclllis pour ra])pcler les souvenirs; il a servi l'i XXVI 'i faire rcconnoilre par M. Visconti, pour un orateur romain représenté sous les traits de Mercure, dieu de l'éloquence, le prétendu Germanicus de la galerie de Versailles. Poihymnie étoit la muse de la pantomime et la muse de l'éloquence ; c'est en cette dernière qualité que l'artiste l'a placée à côté de Drusus le jeime, élevant les yeux comme lui, pour exprimer que cette muse l'avoit inspiré le jour où il harangua les légions révoltées.
Clio regarde Tibère et Germanicus : elle semble écouter attentivement les récits du jeune vainqueur et la réponse de Tibère, pour en éterniser le souvenir dans les pages de l'iiisloire. De tous ceux qui ont expliqué ce camée, Tristan de Saint-Amand seul n'a pas reconnu l'Arménie dans le personnage revêtu du costume des barbares orientaux : il a cru v voir un écrivain [notaiius] qui recueille les discours de Germanicus et de Tibère.
Ce personnage , assis sur la terre , supportant avec la main gauche sa tête penchée, rappelle tous ceux que l'on voit ainsi placés au bas des trophées , et par conséquent les triomphes de Tibère sur les Arméniens.
On pourroit demander pourquoi l'Arménie se trouve placée dans celte scène, et non dans la troisième, où l'on voit les captifs. Je répondrai que Tibère, ayant vaincu les Arméniens, ne réduisit point leur pays en province romaine , ne le traita pas en pays conquis ; mais qu'il rétablit Tigrane sur le trône de ses pères, et lui donna lui-même le diadème '.
J'ai été forcé de donner plus haut l'explication particulière de la troisième scène, qui est remplie en entier par des captifs, afin de motiver la distinction établie entre les costumes attribués par
(i) Suet. , Tih., cap. i.\.
les artistes anciens aux barbares orientaux, c'est-à-dire asiati- chav. i. ques, et aux barbares occidentaux, c'est-à-dire européens et ^^"^'/"'^
1 ' ' i Césars.
africains (les Egyptiens exceptés , f[ui en avoient un particulier). pi xxvi Tl paroît, d'après l'inspection d'un très grand nombre de médailles, de peintures, et de marbres, que c'étoit une de ces conventions dont se coinposoit la sculpture des bas-reliefs.
Quelque, temps après avoir fini cette explication, j'ai trouvé cliez M. le comte d'Hauterive une épreuve de la planclie XXVI, sur laquelle M. Visconti avoit placé des numéro et des désignations pour cliaque personnage. Coinme il n'a point laissé son opinion sur le sujet de ce camée, j'ai cru de mon devoir de rapporter ces désignations. Elles sont les mêmes que les miennes pour Tibère, Livie, Germanicus , Caligula, et Drusus jeune ^ fils de Tibère. Quant aux désignations différentes, les voici placées en regard des miennes :