‹ Iconographie romaine (volume 4)Chapitre 79 sur 94 · CLAUDE · texte numérisé non relu

CLAUDE

Antonia , mère de Claude, appelolt son fils un monstre informe , une ébauche de la nature ' ; et, quand elle vouloit peindre la sottise de quelqu'un, elle disoit qu'il étoit plus hébété que Claude. Sa grand'mere Livie lui témoignoit toujours le plus grand mépris, lui parloit très rarement, ne lui adressoit même des reproches que dans quelques lettres courtes, ameres, ou par des intermédiaires. Suétone a extrait plusieurs passages des lettres d'Auguste à Livie , dans lesquelles on voit de quel œil de mépris ce prince regardoit son petit-neveu. Enfin sa sœur Liville, ayant entendu dire qu'il régneroit un jour, s'écria publiquement qu'elle plalgnoit le sort funeste qui menaçoit Rome. C'est pourtant cette espèce d'idiot que les soldats prétoriens choisirent, l'an de Rome 794 (4i de l'ère vulgaire), pour succéder à Caïus Caligula.

Claude étoit né à Lyon, dans les Gaules, l'an de Rome 744 (10' avant l'ère vulgaire), de Drusus l'ancien et d' Antonia , et il fut appelé Tiherius Claudius Nero. Il étoit frère de Germanicus ; mais la mauvaise éducation qu'il reçut étouffa chez lui les germes des talents et des vertus qui illustrèrent ses parents. La foiblesse de sa santé fut cause qu'd passa son enfance auprès des femmes de Livie et d' Antonia , soumis à des affranchis vils

(i) Mes principaux guides, dans cet article, (a") Suet., cap. m et iv.

ont été Dion, Tacite, Suétone et Eutrope.

Famille de»

Pi. xxvii.

et cruels, dont les mauvais traitements augmentèrent sa timidité ^hak 1 naturelle. C'est ainsi que se forma dans la retraite et le mépris ce caractère bizarre, foible, craintif, et cruel, qui fit gémir Tempire romain pendant près de quatorze ans.

Eutrope a peint Claude d'un seul trait : «Il gouverna d'une «manière incertaine ; il montra dans jDlusieurs occasions de la «douceur, de la modération, et dans quelques unes de la «cruauté et de la folie'.» Ces deux contrastes partagèrent toute sa vie. Il avoit peu de capacité, l'esprit pesant, et cependant il avoit étudié; il possédoit une connoissance très étendue des lettres grecques et romaines : il employoit avant d'être monté sur le trône une partie de ses journées à lire, à écrire, et à composer dans les deux langues des harangues qu'il déclamoit en pidilic avec quelque élégance. Auguste , qui reconnoissoit en lui le talent de rhéteur, le trouvoit d'ailleurs si inepte, qu'il ne lui confia ni commandement ni dignités , excepté l'augurât. A la mort de ce prince, Claude fut nommé un de ses prêtres; mais libère ne lui donna pas d'autres marques de considération , et il rejeta toutes les demandes qu'il lui adressa". Découragé par ces refus continuels, il s'abandonna à l'oisiveté, aux excès de la table, et fit sa société ordinaire des hommes les plus avilis.

Sous le règne de Caligula son neveu , il eut un instant l'espoir de prendre le rang que lui assignoit sa naissance. Ce prince, ayant commencé son règne par les honneurs qu'il rendit aux niembres de sa famille morts et vivants, n'oublia pas Claude. Il le nomma consul l'an 790, le désigna encore pour collègue dans son quatrième consulat l'an 793, et enfin le choisit pour le sacerdoce de son culte sous le nom de Jupiter du Latiuin\

(1) Eutr., Ureviar., liL. VII, c. xiii. (2) Tacit. , .-Innal., 1, t. Liv. (3) Suet. , c. XVII.

174 ICONOGIWPHH: romaine. Part. II.

ci.A,. f. Cependant Caligula ne le méprisa pas moins; il le traila

Famiii. d.s (-onime un infortune déponrvu de sens. Claude dut la vie à cette

Césars. '

n XXVII. oj)inion ; car ce farouche empereur, ayant fait périr tous les membres de sa famille du sexe masculin, n'épargna celui-ci que pour en faire un oLjet de dérision. Il disoit quelquefois, mais sans pouvoir le persuader à personne, qu'il avoit affecté cette stupidité pour sauver sa tète.

La nouvelle de l'assassinat de Caligula s'étant répandue dans Rome, le sénat et les consuls se rassemblèrent pour délibérer. On proposa de rétablir la république, d'abolir la m^émoire des Césars, et de détruire tous leurs monuments; mais les prétoriens annoncèrent hautement qu'ils vouloient un empereur". Pendant cette hésitation des premiers de Rome, le hasard le plus extraordinaire fit choisir Claude pour occuper le trône. Il s'étoit trouvé auprès de Caligula quelques instants avant sa mort; l'ayant apprise, il se cacha dans un endroit obscur, derrière des tapisseries qui recouvroient une porte. Là, il entendit le tumulte qui se faisoit dans le palais , et il vit porter en triomphe les têtes de ceux qu'avoient tués les soldats germains dans le premier accès de fureur, les confondant avec les assassins de Caligula. Ces sons lugubres et cette vue terrible le glacèrent de frayeur. Cependant on ne l'avoit point découvert. Enfin , le lendemain de l'assassinat, un des soldats qui parcouroient le palais pour le piller, ayant ajjercu des pieds au-dessous de la tapisserie , arracha avec force de sa retraite Claude , saisi d'effroi , qui se jeta à ses genoux pour demander la vie. Celui-ci le reconnut, le salua empereur , et le conduisit à ses compagnons, qui lui rendirent les mêmes honneurs.

La mémoire de Germanicus , frère de Claude , concilia les

(i) Dio, LX, I ; Suet., Cland., cap. x; Joseph., Jnliq., lib. XIX, cap. il.

esprits de tous les militaires en faveur de celui-ci. Ils le placèrent, CHAr i. encore tremblant de frayeur, dans une litière, et le portèrent ^''^'"^^,^*' au camp des prétoriens. Le peuple , qui le voyoit passer, croyoit pi xxvii qu'on le conduisoit au supplice, et plaignoit un innocent. Les démonstrations de joie des militaires ne purent dissiper ses craintes ; il passa la nuit partagé entre la peur et l'espérance , disposé à se conformer au vœu du sénat, et à refuser l'empire. Mais Agrippa I" , roi des Juifs , aj^rès avoir fait inhumer les restes de Caligula , se transporta auprès de Claude , l'exhorta à se rassurer, et à ne pas refuser une couronne qui se présentoit à lui. Celui-ci se rendit alors aux vœux des soldats, qui avoient été disposés en sa faveur par la noblesse de son extraction , par ses talents littéraires, et par la douceur de ses mœurs. Dès le lendemain , 11 janvier 794 (4 1 ^^ l'ère vulgaire) , ils prêtèrent serment de fidélité à Claude, qui l'accepta, et leur distribua des sommes d'argent; exemple funeste qu'il donna le premier, et qui fut suivi par Néron, par les autres empereurs; qui rendit les soldats jaloux du droit usurpé de choisir l'empereur sans le consentement du sénat, sans l'aveu du peuple, et qui fit publier à l'enchère l'empire romain, comme le champ héréditaire d'un particulier.

Les citoyens romains furent d'abord séduits par le mot de liberté, qui retentissoit dans le sénat; mais la nouvelle de l'élection de Claude leur causa une plus grande joie. Ils se rappeloient les guerres civiles excitées par les factions, qui avoient tant de fois divisé le sénat; et ils aimèrent mieux un seul souverain que plusieurs tyrans.

Claude avoit alors cinquante-un ans. L'expérience ([uc lui dounoit l'âge mûr, et les événements si variés des trois remues dont il avoit été témoin, servent à expliquer comment, n'avant

17^ ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.

Cuv. ,. exerce aucun cjuploi, n'avuil été revêtu d'aucune dignité, ex- Famiiie (les ccplé Ic coMSulat (l'éduit sous les empereurs a une vaine repré- PI. xxvir. sentalion ) , il commença son règne par quelques réformes utiles et quelques actes de bonté. Il accepta tous les honneurs et tous les litres qu'on avoit accordés à ses prédécesseurs, excepté celui de pcre de la patrie, qu'il prit cependant quelque temps après. Suétone fait observer que jamais il ne plaça le titre à'iuiperator avant ses autres noms comme un nom propre ' ; ce qui est prouvé d'ailleurs par les inscriptions et les médailles (une médaille de colonie exceptée, celle de Patrœ , dans l'Acliaïe ) : il le faisoit suivre comme un surnom de dignité. Il défendit qu'on lui rendit les honneurs divins, ainsi que l'exigeoit Caligula ; qu'on donnât le titre d'Auguste à Britannicus son fils, et à son épouse Messaline : néanmoins celle-ci le reçut plus tard sur les médailles '.

A la vérité Claude accorda une amnistie pour tout ce qui s'étoit passé pendant les deux jours qui avoient suivi la mort de Caligula ; mais il crut devoir au salut de tous les princes de punir Chéréa, Lupus, et quelques autres assassins de cet empereur. D'ailleurs il conféra des dignités et des honneurs à ceux qui avoient opiné pour la liberté. Il répara les injustices commises par ses deux prédécesseurs , rappela les exilés , punit sévèrement les délateurs et les faux témoins. Il s'occupa constamment de l'approvisionnement de Rome. Au-dehors, on le vit augmenter par reconnoissancc les états d'Agrippa I", créer son frère Hérode prince de Chalcide, restituer à Antiochus la Comagene et une partie de la Cilicie, dont Caligula l'avoit dépouillé après les lui avoir données ; rappeler de l'exil et rendre à ribérie Mithridate , roi d'Arménie.

(i) Suet. , cap. XII. (2) Dio, LX, 12.

Claude rendoit la justice en personne, et il vouloit juger chap.i. même les affaires qui étoicnt du ressort de différents magis- ^^ci?!l,,^^ trats. Dans ces jugements il faisoit quelquefois paroitre de la pi. xxvu sagacité; c'est ainsi qu'il condamna à épouser son fils une mère qui le désavouoit, et qui se vit alors contrainte à le reconnoitre". Mais souvent il donnoit des preuves de la foiblesse de son esprit, qui enhardissoient à lui manquer de respect, jusque-là qu'un client se permit de le retenir par sa toge lorsqu'il vouloit se retirer après l'audience.

La timidité, qui le dominoit impérieusement, le rendit la fable de ses sujets. Il laissa écouler le premier mois de son règne sans oser paroitre dans le sénat, parcequ'il éloit attaqué d'un tremblement des mains et de la tête qui affoiblissoit sa voix. On fouilloit par son ordre tous ceux qui l'abordoient, pour s'assurer qu'ils n'avoient point d'armes cachées ; et cette odieuse reclierclie fut pratiquée pour ses successeurs jusqu'à Vespasien, Dans les festins même il vouloit avoir des gardes à ses côtés, coutume observée depuis par tous les empereurs'. Il se livroit aux excès de la table et à ceux de la débauche, qui, augmentant sa timidité naturelle, donnoient à ses affranchis et à ses épouses un moyeu certain de le conduire à leur gré. Cette basse dépendance s'étendoit sur ceux c[ui l'approchoient, à un tel point que l'on en vit plusieurs, invités le même jour à sa table et à celle de quelques uns de ses affranchis , mépriser la première invitation , et se rendre à la seconde.

La première année de sou règne, Claude rappela de File Pouce, où Caligula les avoit exilées, ses deux nièces, filles de Germanicus , Agrippine jeune , mère de Néron , et Julie ; il leur rendit leurs biens. Mais , peu après , Messaline fit renvoyer Julie eu

(ij Suct. , cap. XV. (2) Suet., cap. xxxv; Dio, LX, 3.

ClIAP. I.

Famille des Cc'sais.

ri. XXVII,

178 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. 11.

exil, en l'accusant du crime d'adullere. (Messaline adresser un scinl)lable reproche!) Une mort cruelle, ordonnée par Timpéralrice, termina ])iculôt cet exil. Sénofjue le philosophe, compris dans cette accusation, reh'^ué en Corse, puis rappelé par le crédit d'Agrippine jeune, a tiré de Claude une vengeance éclatante dans une satire intitulée ^J potlièose d'une courge' (véirétal au{picl les liomains comparoientla tête d'un sot), quoiqu'il lui eût prodigué les louanges dans sou traité De la Consolation , adressé à Pol) bius'.

La guerre coutinuoit cependant en Afrique, dans la Mauritanie; en Europe, daus la Germanie, et avec quelque succès. La doruiere des aifrles de Varus fut rendue à Gabinius l'an Ai de l'ère vulgaire ; Suetonius Paulinus ravagea le pays des Maures jusqu'au mont Atlas % traversa même, dit Pline, cette chaîne de montagnes ( ce qu'aucun général romain n'avoit fait avant lui ), s'avança jusqu'au fleuve appelé Ger, où il éprouva des chaleurs insupportables, quoique ce fût la saison de l'hiver^. Là, les Romains virent pour la première fois le citrus , cet arbre immense qui leur fouruissoit des tables et des meubles vendus aussi cher que s'ils eussent été d'argent massif. Je crois qu'il faut le chercher dans la famille ôes j'uniperus, et que c'est probablement le juniperus thurifera de Linné , Yhispanica de Lamarck, retrouvé sur le mont Taurus par le botaniste francois Olivier \

La même année, une famine qui désola Rome fit exécuter à Claude un projet digne delà grandeur de l'empire, projet qu'avoit conçu Jules César, celui de construire à Ostie, vers l'em-

(1) Apul., Metamorph., lit. I.

(3) Dio, LX, 9.

(4) Plin.,lib. V, cap. I.

(5) Mém. de l'InstU., classe de Littéral, anc, t. III.

bouchure du Tibre, im port qui offrit un refuge assuré aux cbap.i. nombreux vaisseaux chargés des blés étrangers. L'Italie, conver- ^^'J„.* tie tout entière en palais, en parcs, en forêts d'agréments, n'en pi. xxvii produisoit plus ; et le sort du peuple-roi dépendoit des vents irréguliers qui régnent sur la Méditerranée.

Le lac Fucin, aujourd'hui Celano , dans l' Abruzze citérieure , distant de Rome de vingt-cinq lieues, lut aussi l'objet de grands travaux. Claude vouloit faire couler ses eaux dans le Tibre, pour restituer à l'agriculture de vastes terrains , et pour rendre le fleuve navigable dans une plus grande étendue; trente mille hommes furent employés à ce dessèchement pendant onze années; l'affranchi Narcisse en eut l'inspection. On perça une montagne et des rochers : mais l'entreprise échoua par la cupidité de Narcisse, qui voulut, en remplissant trop tôt le canal de décharge, couvrir les épargnes qu'il avoit faites'. Ce canal aussi se trouva trop élevé pour recevoir les eaux du milieu du lac. Claude faillit même à périr par l'inondation, lorsqu'en 5^ de l'ère vulgaire, on ouvrit la digue qui avoit été réservée, après que dix-neuf mille hommes , condamnés à la peine capitale et montés sur cent navires , eurent donné le spectacle d'un combat naval.

Entre plusieurs exemples du pouvoir que Messaline et Narcisse exerçoient sur le foible empereur, en lui inspirant de vaines terreurs, je ne citerai que la mort d'Appius Silanus. Il le considéroit comme un de ses plus intimes amis , et il lui avoit fait épouser la mère de Messaline. Celle-ci n'en choisit pas moins Silanus pour l'objet d'une passion criminelle. Mais Silanus ayant rejeté ces vœux impudiques, elle employa un stratagème exécrable. Narcisse, son complice, entra un matin dans la chaml)re de Claude, s'approcha de son lit en affectant un tremblement

(1) ïacit., Annal., XII, 5 7.

i8o ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.

ciiAp r de frayeur 5 el lui dit qu'il avoil vu en songe Silanus qui perçoit Famille d.s j^^ ^^j^^ ^| j'gj^^ perf-m^. Messaliue témoiiina le même effroi , et se

PI. xxvii. plaignit d'èlre tourmentée par le même songe depuis plusieurs nuits'. Oji annonça aussitôt que Silanus êtoit à la porte delà chambre; car on lui avoit commandé la veille, au nom de Temporeur, de s'y rendre à celte heure. Cette coïncidence persuada le limide Claude du criminel projet de Silanus; l'infortuné fut, en un instant, jugé, condamné, mis à mort. Claude ne rougit ■pns d'en rendre compte au sénat, et de remercier soji affranchi, qui, disoit-il, veilloit pour sa sûreté même en dormant.

Cet assassinat d'un citoyen recommandable par ses vertus et par sa naissance apprit aux Romains qu'ils avoient autant à craindre sous un prince aussi stupide, qu'ils avoient eu à redouter sous le féroce Caligula. Dès-lors on forma plusieurs fois le projet de se soustraire à la nouvelle tyrannie, en conspirant aussi contre sou méprisable auteur. On trouva dans l'armée de Dalmalie des dispositions à la révolte, en lui promettant de rétablir la liberté et l'autorité du peuple. Camillus, qui étoit le chef de la conspiration et de l'armée, comptant sur la timidité naturelle de l'empereur, osa lui adresser une lettre remplie d'injures et de menaces, dans laquelle il lui prescrivoit d'abdiquer l'empire. Claude, en effet, ne fut pas éloigné de prendre ce parti, et il en délibéra avec les principaux sénateurs. Mais la pusillanimité des légions le délivra d'un concurrent redoutable. Quand on eut donné le signal du départ, les aigles qui étoient, selon l'usage , enfoncées dans la terre , ne purent en être arrachées. Les soldats crurent voir les dieux improuver leur parjure ; ils renouvelèrent leurs premiers serments , et massacrèrent les commandants qui les avoient portés à la rébellion.

(i) Suet. , cap. xx.wii; Tacit., XI, 37.

Famille des

FAMILLE DES CESARS. i8i

Le courage d'Arrie, épouse de Cœcina Paetus, homme consu laire , un des conspirateurs , a seul fait consacrer quelques ligues c«ars. de l'histoire à cette révolte, qu'un empereur moins foihle que '' xxvir Claude auroit hicntôt apaisée, ou facilement prévenue.

Arrêté en Illyrie , Pœtus fut embarqué pour être conduit à Rome. Arrie sollicita la permission de monter sur le même navire, au moius pour servir cet illustre prisonnier; mais, ne l'ayant point obtenue, elle se plaça dans une barque, et suivit le vaisseau'. Messaline avoit de la considération pour elle; de sorte qu'en flattant l'impératrice , la rigueur de son sort auroit pu être adoucie : mais Arric ne vouloit pas survivre à son époux; elle reprocha même devant Claude à la veuve de Camillus, chef de la conspiration, de vivre encore après avoir vu tuer son mari entre ses bras. Sa famille , connoissant par là son funeste dessein , la surveilla pour y mettre obstacle ; mais l'infortunée se heurta la tête contre une muraille avec tant de force ^ qu'elle faillit à en perdre la vie. Voyant enfin que la condamnation de Paetus étoit certaine , et qu'il hésitoit à la prévenir par une mort volontaire, Arrie se frappa avec un poignard, le retira de la plaie, et dit à son mari en le lui présentant: «Cela ne fait pas «de mal. 5) Pline le jeune loue le courage qu'elle montra dans cette circonstance- mais il ne place ce trait à jamais célèbre qu'au second rang, après celui qu'il raconte ensuite. Arrie perdit un fils pendant que Pictus étoit dangereusement malade; elle eut la force d'esprit de lui cacher la maladie, la mort et les funérailles de ce fils, et d'étouffer ses soupirs devant lui jusqu'à sa convalescence. «Dans cette occasion, dit Pline, elle ne pen- «soit pas à immortaliser son nom, conjtne dans l'autre; elle «n'avoit point la gloire devant les yeux. » La fille d'Arrie, épouse

(i) l'iiii. , ip. 111, iG.

iHi ICONOGRAPJIIi: ROMAINE. Part. II.

CiiAi.. I. de Pœtiis Tlirasea , voyant sou mari coiiflamnt* à mort par Néron, Famille (les vouliit imitcr SOU illustre mère: mais Pœlus l'obligea de lui sur-

Ccsars. <J

PI. XXVII. vivre '.

Claude travailla, l'an 4^, à relever le droit de cité, que ses prédécesseurs avoient avili en le prodiguant sans mesure, et en l'accordant à des hommes obscurs ou infâmes. Il en priva un député des Lyciens, parcequ'il ne connoissoit pas la langue latine, un grand nombre d'autres qui étoient indignes de le porter; et, toujours extrême, il punit de mort ceux qui l'avoient usurpé. En même temps, il l'accordoit à un grand nombre de personnes qui l'achetoient de Messaline ou des affranchis'. Ceuxci exiireoient d'abord de fortes sommes: mais ensuite il devint si commun, qu'on l'obtenoit, disoient les railleurs, pour un morceau de verre brisé. ( On donnoit alors en échange ces débris pour des allumettes , à cause du prix élevé de ce produit d'un art récemment inventé.) Aussi Séueque dit-il que, si Claude eût vécu davantage, il eût créé citoyens romains tous les Grecs, les Gaulois, et les Espagnols : ce qui arriva cependant plus tard.

La jalouse Messaline obtint du foible empereur, ou donna à son insu , mais sous son nom, l'ordre de faire mourir Julie, fdle de Liville (sœur de Claude) et de Drusus le jeune, qui, eu rapportant à Livie les discours et les actions de son mari Nero, fds de Germanicus, avoit contribué k sa perte. Elle fut condamnée sans être entendue, de même que l'avoit été Julie, fdle de Germanicus '\

Claude brùloit d'envie d'obtenir un triomphe : une guerre contre les Bretons le fit jouir de cet honneur. Un transfuge lui

(i) Dio, LX, i6; Tacit., XVI, 22, 35. (3) Suet., cap. xxix.

(2) Suet., cap. XXV ; Dio, LX, 17.

FAMILLE DES CESARS. i83

proposa la conquête de la Grande-Bretagne comme une con- chap. i. quête facile". Les légions campées dans la Germanie inférieure '^"J^^-'^'iJ'^' s'y transportèrent sous les ordres de Plautius , mais à leur grand pi. xxvii. regret; car c'étoit, disoient-elles, un autre monde. L'affranchi Narcisse, envoyé par Claude, osa monter sur le tribunal du général pour les haranguer. Les soldats, indignés de l'audace d'un homme qui avoit été esclave, en firent l'objet de leurs plaisanteries. L'empereur s'embarqua à Ostie pour se rendre à Marseille , traversa les Gaules, rejoignit son armée sur les bords de la Tamise , passa cette rivière , et défit les ennemis , selon Dion ; Suétone dit qu'il ne donna aucun combat. Il désarma les contrées soumises , retourna promptement à Rome , d'où il n'avoit été absent que pendant six mois'. Il n'avoit passé que seize jours dans la Grande-Bretagne. Les Romains portèrent ensuite leurs armes jusqu'aux Orcades, au nord de l'Ecosse, selon Eutrope et S. Jérôme^. Aussi Mêla parle-t-il de ces des dans son ouvrage, composé l'année même de cette expédition. C'est donc par distraction que Tacite en rapporte la connoissance au temps de A^espasien^. Le triomphe de Claude fut magnifique. C'est à cette époque qu'il donna le nom de Britannicus à son fils. Depuis il se rendit méprisable en accompagnant au Capitole l'iautius, qui triomphoit aussi des Bretons, et en se plaçant toujours à sa gauche ^ Il prit même, dans le courant de l'année 45, cinq fois le titre à' imperator , dont il s'étoit déjà paré six fois auparavant. Il le prenoit sans doute pour chaque défaite des Bretons, quelque peu considérable qu'elle pût être.

Claude célébra cette année, 47*^ del'ere vidgairc, 800 de la

(1) Suet., cap. xvii; Dion, LX, i8. (3) Eiitroj)., Breviar. , lib. VII , c. xiii;

(2) Tarit., yfyr., rap. iv. Hieron, Clironicon.

(4) Tacit., ..-/jf;-. , cap. X. (5) Eutrop., ibid.

i84 ICOJNOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.

Chai. 1. foiidatlou (Ic Roiiic , qui coinnicnroil le 21 avril, les jeux sécu- ' cï's'lr-' lyJres, quoiqu'il ne se fût éeoulé que soixaute-qualre ans depuis i>i. xxvii qu'Auguste les eût fait célébrer. Aussi Irouva-l-on absurde la proclamalion d'usage, qui iuviloit les citoyens à y assister, en leur rappelant que personne ne les avoit vus, et que personne ue les reverroit ; car il existolt encore plusieurs de ceux qui en avoient été spectateurs; et même des acteurs, entre autres Stépbanion, que Pline dit avoir paru dans les premiers, y jouèrent encore. Vitellius ne rougit pas de dire à Claude' : «Je souhaite « que vous célébriez plusieurs fois les jeux séculaires.» lîritannicus, fils de rempereiu', et Néron son cousin , appelé alors Lucius Domitius, y parurent avec éclat; mais les spectateurs témoignèrent plus d'intérêt au dernier, soit à cause de Germanicus, dont il restoit le seul petit-fils, soit à cause de sa mère Agrippine jeune, qui étoit en butte à la haine et aux cruautés de Messaline.

Cette impératrice, aidée des affranchis Narcisse et Pallas, faisoit périr, sous de vains prétextes , et souvent sans cause apparente, les plus illustres citoyens, soit pour se venger de leurs refus, soit pour s'emparer de leurs richesses. Valerius Asiaticus entre autres possédoit les célèbres jardins de Lucullus, objet des désirs de Messaline : on produisit contre lui des faux témoins, qu'il protestoit n'avoir jamais connus; alors on en fit entrer un que l'on disoit s'être trouvé avec lui: mais, comme ce témoin savoit seulement qu'Asiaticus étoit chauve, lorsqu'on lui demanda de le reconnoitre, il désigna un autre personnage dépourvu de cheveux , qui étoit présent.

Lasse d'assouvir ses passions dans le secret et dans l'ombre , Messaline chercha, l'an 48, un nouvel aiguillon dans la publi-

(^i) Tacit., Annal., XI, 1 1; Suet., cap. xxi ; Plin., lib. VII, cap. XLix.

FAMILLE DES CESARS. i85

cité de ses crimes. Elle en conçut un inouï jusqu'alors; elle ré- chap. i.

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