NUMA
L'interrègne qui suivit Li mort de Romulus, et les dissensions qui s'élevèrent entre les deux partis les plus puissants à Rome, celui des anciens habitants et celui des Sabins, se terminèrent par l'élection de Numa'. Ce prince, Sabin de nation, étoit gendre de Tatius : la douceur de son caractère, sa piété, ses lumières, étoient ses titres; et l'opinion publique, qu'il avoit su se concilier, et qui l'avoit accompagné jusque dans sa retraite à Cures, le désigna au choix du sénat et du peuple.
La tranquillité que les armes de Romulus avoient assurée à Rome, les troubles intérieurs qui éclatèrent dans la ville d'Albe, à l'extinction de la dynastie des Sylvius, procurèrent au nouveau prince le calme dont il avoit besoin pour affermir sa domination, et adoucir les mœurs de ses sujets par quelques institutions religieuses et politiques\ L'antiquité romaine a conservé long- temps les traces de ces institutions; et les cantiques com-
Ch\p. I.
Hommes illustres des époques les plus anciennes.
PI. I
(i) Cette élection eut lieu l'an 38 de Rome, 716 ans avant Tere chrétienne; et le règne de Numa s'étendit jusqu'à l'an (i^a. Les auteurs de l'histoire romaine, que j'ai suivis dans les articles précédents, et l'iularque, dans la V^ie de Numa , m'ont fourni aussi les matériaux de cet article.
(•>.) M. Lévcs(|ue tire du long règne pacifique de Numa de nouveaux arguments en faveur de son scepticisme ( Histoire critique de la République romaine, t. I, p. '.>,4 et !5i ) : mais, en supposiint même que les circonstances dans lesquelles se trouvoient les peuples voisins de Rome
fussent absolument ignorées, est-il permis d'attaquer par de simples vraisemblances générales les faits attestés par des auioi-ités positives? Cependant l'éloignemcnt des temps ne nous a pas dérobé une connoissance , confuse à la vérité, des agitations intestines du peuple d'Albe, où Numitor étoit mort, sans cnfiints mâles, peiulant les dernières années du règne tle IWinuilus,et oii des ambitieux se disputoient la couronne, ou du moins la puissance dictatoriale (Plutarque, /'7e de Boniulm, §. 27; et Denis d'ilalicarnasse, 1. 111, p. io4, et
lies
PI. I
12 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. T.
ciup. I. posés par Numa rctcntlssoicnt encore, sous les Césars, dans les nom,.,., iii„,. j-.j^.^ .^^ célél)roit en l'honneur des dieux'.
très lies <^|i()(|u(S J-
les plus ancie,,. Pariul los iiistltulions de Numa, on doit distinguer la division qu'il fil des citoyens par états et par métiers; division salutaire qui Ht disparoître la différence de leur origine, que Romulus avoit perpétuée en les classant par triions. On doit distin- £fuer encore l'institution du culte du dieu Terme, gardien des limites et des propriétés; et les cérémonies religieuses qui tendoient à inspirer l'horreur de la violation des serinents, et qui contribuèrent puissamment à multiplier et à resserrer les liens de la société".
Numa, plus qu'octogénaire, dut mourir content de n'avoir jamais été obligé, durant un long règne, d'ouvrir les portes de la guerre, qu'il avoit placées lui-même au temple de Janus, et qui, ouvertes bientôt après sa mort, et rarement closes pendant le cours de mille ans , furent le signal des guerres qui assujétirent à la domination romaine presque tout l'univers connu.
Plusieurs familles à Rome, celles des Pomponius, des Emile, des Calpurnius, des Marcius, se vantoient de tirer leur origine de Numa ; les prétentions des deux dernières étoient les plus avouées : ainsi on ne sera pas étonné de voir la tête de. Numa gravée sur des médailles que des magistrats issus de ces familles illustres ont fait frapper à Rome.
N" 7 Caïus Calpurnius Piso, étant proquesteur (trésorier de l'ar-
(i) Horace, 1. Il, ép. i, v. 88, parle de ^tti de fratelU Arvali^ t. II, p. SpS et
l'hymne des Saliens. Les actes des Frères suivantes ).
Arvales nous ont conservé un fragment (2) .... Primus qui Irgibus urbem
d'un autre cantique dont l'abbé Lanzi a Fumlabit... ( Virg., 1. VI, v. 811).
donné une explication plausible; il n'est Cicéron fait un grand éloge des talents
point d'une date moins ancienne (Marini, politiques de JVuma [De Orat.,\. II, §. S^j).
HOMMES ILLUSTPvES.
mée) sous l'un des proconsulats de Pompée, a fait représenter Chip. i. la tête de Numa en profil sur un denarius (n" 7). NVMA', le h«;--'i-
i: \ J / très des époques
nom du Prince , est gravé sur le large bandeau dont elle est '''' p'"* ^"'^''^"ceinte : c'est une espèce d'anticipation de l'usage qui fut intro- p, j duit dans la suite, parmi les rois d'Occident, par Alexandrele- Grand et par ses successeurs. Cet ornement ne devoit pas exister sur la statue antique de Numa que Pline avoit vue au Capitole, et dont il avoit soigneusement examiné le costume^ U est d'ailleurs vraisemblable que les traits de la figure ont été copiés d'après cet ancien monument; le style roide et sévère de la tête semble annoncer une copie de quelque ouvrage très ancien\ Le même profil, mais tracé avec plus de liberté, se voit aussi sur une monnoie de bronze frappée sous la magistrature d'un Marcius Censorinus (n" 8 ). Ce profil est accouplé à celui n° s. d'Ancus Marcius, quatrième roi de Rome, et un des descendants de Numa : la légende porte les noms des deux princes, NVMA POMPILIwj, AN CVS MARCImj. Deux navires stationnés dans un port sont le type du revers, que nous aurons occasion de considérer de nouveau au paragraphe suivant*.
(1) Les analogies du nom Numa n'ont pas échappé aux critiques qui ont voulu faire de ce prince un personnage allégorique, comme si ce nom qu'ils tirent du grec, NOMOS (nomos), loij ne signifioit qu'un législateur ou la loi même personnifiée, ainsi que la valeur, rhome, l'avoit été, suivant eux, dans Ronuilus. Ils n'ont pas fait attention que le prénom de Numa étoit d'un usage fréquent dans l'âge reculé où ce prince a vécu. Un Numa Marcius étoit son contemporain. L'histoire de ces époques nous présente un Nuniitor, et même une rivière qui porte le nom de Numicus. L'an-
tiquité romaine nous a laissé la mention de plusieurs, Numius , Numisius , Numitorius , etc.
(2) Phne,l. XXXIfl,^. 4et6.
(3) Morellius, Thcsaur. J'amil. , Cvi.- PDRNiA , pi. Il . n" 5. La légende du côté de la tète est la suivante: CNeus PISO PRO ()uœstor; Criéus Pison , proquestcur. Celle du revers: 3IAGN/<.ï PIIO • COS; Magnus (c'est-à-dire Pompée), proconsul. Le navire qui en forme le type a ra[)port peutêtre à la guerre contre les pirates.
(4) Morellius, Thés, Jamil., Maacia ,
I^IIAI'. I.
i4 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. I.
Enfin on rcconnoîl la même physionomie dans un liermès Hommes iiius- j|iitiq,,(. Je marbre qu'on voit encore à Rome dans la Filla Al-
Ires «les époques ' ^
les plus auciei.. buiiL', et dout Ic dcssiu est gravé sous les n" 5 et 6. Ici le coslume a été mieux observé; ce roi relij^ieux a la tête voilée, suivant le rite troyen usité à Rome dans les cérémonies du culte depuis la plus haute antiquité". L'histoire nous représente aussi Numa la tête voilée au moment de son inauguration^; et Tite- Live nous apprend que ce prince exerçoit ordinairement luimême les fonctions àe flameii dialisy ou de pontife de Jupiter*. L'air vénérable de sa physionomie avoit déjà frappé les anciens, auxquels les images de ce prince étoient plus familières*.
.N" 5 et C.
§. 4. ANCUS MAKCIUS.
AncusMarcius descendoit de Numa par Pompilia sa fille '^. Lors, que Tullus Hostilius, successeur de Numa, et qui n'avoit point d'enfants, fut arrivé au déclin de l'âge, et que ses facultés intellectuelles commencèrent à s'affoiblir, Ancus, pressé par le désir de s'emparer du sceptre de son aïeul, le brigua , du vivant même de Tullus, avec un empressement qui devoit offenser ce prince^
(i ) Virgile , ^n. , VI , 809 :
Nosco crines incanaque iiienta Régis Romani.
Ce dessin a été fait d'après un plâtre moulé sur l'antique, qui est désigné dans Vlndicazione antiquaria délia villa .Albani , au n'' io4 de la première, et au n" 106 de la seconde édition.
(2) Virgile , yEn. , 1. III , v. 545, où l'on peut consulter les commentateurs anciens et modernes de ce poète.
(3) Plutarque, dans la F^ie de Numa,
(4) Tite-Live, 1. I, c. xx.
(5) Denis d'Halicarnasse , 1. II, p. i35:
Mof^îî a?rtXtcuin /Sotc-iAixiràri!?; «Il étOlt doue
d'un aspect véritablement royal. »
(6) Les matériaux pour cet article ont été puisés dans les mêmes sources que ceux des articles précédents.
(7) Cette tache dans la conduite d' Ancus est assez indiquée par les vers de Virgile {y£n. , VI , V. 8 1 5 ) , que je rapporterai ci-après, et plus clairement relevée par l'un des anciens commentateurs du poète. Denis d'Halicarnasse (1. III, p. 176) a rapporté
lies.
PI. î.
HOMMES ILLUSTRES. i5
La mort subite de Tulkis qui fut, dit-on, frappé d'un coup de CH.r.i. foudre, et les ricliesses dont la destruction d'Albe avoit rempli "7°^ '""^-
" •■ très des époqnes
son trésor', fticiliterent à Ancus le chemin du trône, et lui pro- '" p'"* '"'"^"curerent les moyens de régner avec plus d'éclat que ses prédécesseurs. La splendeur qu'il déploya dans les monuments publics, les travaux utiles que la postérité dut à sa munificence, le port d'Ostie, l'aqueduc de l'eau Marcienne, aqua Marcia^, sa valeur et ses talents guerriers ont rendu sa mémoire chère et respectable aux Romains pendant une longue suite de siècles.
Les Sabins, les Latins, les Etrusques, qui avoient espéré de voir s'éteindre avec Tullus l'esprit martial de Rome, humiliés par son successeur, furent obligés de respecter la tranquillité des Romains, et d'agrandir leur territoire.
Juste et affidile envers son peuple, Ancus ne parvint pas à la vieillesse; il mourut, dans son lit, la vingt-quatrième année de son règne, l'an 6j6 avant l'ère chrétienne, laissant après lui la réputation d'un bon roi"*.
Nous avons des portraits d'Ancus Marcius sur des médailles de la famille Marcia, c'est-à-dire sur des mounoies frappées à Rome par des magistrats de cette famille qui comptoit Ancus parmi ses ancêtres". Nous avons vu sa tête jointe à celle de Numa, sur une monnoie de bronze, n" 8. Le type du revers, n<^ s.
des bruits encore plus injurieux à la mé- tenant dans la petite rivière de la Marrana.
moire d'Ancus, mais il ne les estime pas (3) Bonus Ancus, le bon roi Aurus ;
dignes de foi. c'est la phrase qui le caractérise dans les
(i) 2'ullus diwes, le riche Tullus; ainsi fragments d'Ennius et dans le poëine de
le nomme Horace (1. IV, od. vu, v. i5). Luciece.
(2) Cette eau , la plus célébrée des qua- (4) Une branche de cette famille portoit
torze eaux qui airosoieut à grands frais la le suriioiii de /îex, Roi, comme une marque
capitale de l'empire , avoit ses souices dans de son oj'igine royale, les collines Tusculanes; elle se perd main-
Ho très d
Pl.I.
i6 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. I.
Cii*p. I. qui représciilc un porl, coiunic nous l'avons déjà remarqué, nimcs iiius- ^^^^^ cnlièremeiit relatif au re^ne d'Ancus; la statue de la Vie-
des éj)oqiuft *-^
les plus ai.cio.i- tolrc, élcvée sur une colonne qu'on aperçoit sur le second plan, est probablement une allusion aux victoires remportées par ce prince; et on ne peut guère douter que ce monument n'y ait été gravé j)our l'aire mieux reconnoître le port d'Ostie, sur lequel il étoit sans doute placé dans le temps où la médaille a été frappée'.
N° g. La pb} sionomic d'Ancus est encore beaucoup plus reconnoissable sur les belles médailles d'argent qu'un magistrat, issu d'une autre branche de la famille Marcia, fit frapper vraisemblablement sous l'empire d'Auguste\ J'ai fait graver le dessin d'une de ces médailles sous le n° g. La tète pencbée un peu en arrière et l'air satisfait et assuré de la figure nous rappellent le portrait que Viro'ile a tracé d'Ancus^. Le lituus, bâton augurai et pontifical
(i) Sur d'autres médailles presque semblables, on voit deux arcades, pour indiquer les chantiers de ce port. La légende du revers offre le nom de Rome, ROM A, et ceux du magistrat C • CENSO, Caïus Ceiisorinus. Le surnom de Censorinus distinsuoit une autre branche de la famille Marcia, à cause d'un de ses membres qui avolt obtenu deux fois la magistrature de censeur (Morellius, Tlies.fam., Marcia, pi. II, n° 7 ).
(2) Dès que Rome, lasse des discordes civiles, se décida de nouveau pour la monarchie, on fit paroître sur la monnoie les portraits des princes qui avoient bien mérité de la patrie; ceux de Ronmius , de Numa , d'Ancus. Je crois toutes ces médailles frappées à la même époque, à l'exception de celle du n" 7, qui a été frappée un peu plus tôt; et ma conjectiu'e me semble se
confirmer par l'observation qu'on n'a reproduit sur la monnoie que les portraits de ces princes, auxquels, dans le temps, on comparoit, ou l'on pouvoit comparer Auguste. Comme fondateur d'un nouveau système de gouvernement, il étoit le nouveau Romulus ; en rétablissant les temples de Rome et les solennités de la religion , il étoit un autre Numa; ses soins pour embellir la capitale de l'empire pouvoient le faire, à bon droit, comparer à Ancus. Ce même esprit a fait sans doute restituer, sous l'empire de Trajan, les monnoies qui présentent les portraits de Romulus et d'Ancus.
(3) Viigile, jEn., VI, loco citato:
Quemju.rta sequituf jactantior Ancus, Nuric quoque jain nirniùm gaudens popularibus auris.
Je ne pouvois me rendre compte des mo-
Hommes illatres des époques us anciennes.
qui est gravé dans le champ , fait allusion aux soins qu'avoit pris ch.p. i. le petit-fils de Numa pour rétablir les cérémonies du culte dans ^ toute leur dignité'. Le revers représente une suite d'arcades au- '" p'
o A nés.
dessus desquelles passoit le conduit de l'eau Marcienne ; et la p, j statue équestre qu'on voit au haut de cet édifice avoit été probablement élevée en l'honneur d'Ancus par quelqu'un des membres de la famille Marcia. Cette famille, qui avoit exercé les plus hautes magistratures dans les siècles de la république , avoit acquis encore une plus grande considération sous le règne d'Auguste, élevé par les soins d'un Marcius Philippus qui avoit épousé sa mère.
Les légendes de la médaille sont : ANCVS du côté delà tête; au revers , PHILIPPVS , surnom d'une branche de la famille Marcia et du magistrat qui avoit fait frapper cette monuoie. Les lettres gravées dans le vide que laissent les arcades sont au nombre de cinq, A Q V A M-, aqua Marcia, « l'eau Marcienne », et désignent l'édifice représenté par le type^.
Comme il est certain qu'une très ancienne statue d'Ancus Marcius existoit au Capitole avec celles de six autres rois, il est probable que Tarquin l'ancien, son successeur, et qui lui devoit le commencement de son élévation, la lui avoit fait ériger; à moins qu'on n'aime mieux croire qu'elle y avoit été placée sous son règne même. La tête d'Ancus, gravée sur les médailles, a sans doute été dessinée d'après ce monument, au diadème
tifs qu'avoit eus le poète de nous présenter a voulu peindre Ancus conforiuénieat k
Ancus , ce prince universellement loué, l'idée que ses images, et sans doute sa sta-
sous un aspect tant soit peu équivoque. J'en tue placée au Capitole, donnoient de sou
étois d'autant plus étonné, que la famille caractère à ceux qui les voyoient. des Marcius lenoit à celle d'Auguste: mais (i) Eckhel , IJoctr. nitin., t. V, p. 24S.
le portrait d'Ancus, gravé sur cette mé- (a) Morellius, Thés, famil. , JMarcia,
. daille, me semble tout expliquer. Virgile pi. 1, n" i.
Ch*)>. I.
Iloiniucs illustres des (-poques les plus ancien-