‹ Iconographie romaine (volume 4)Chapitre 84 sur 94 · NÉRON, ET SES ÉPOUSES · texte numérisé non relu

NÉRON, ET SES ÉPOUSES

«Séneque, dit un scoliaste de Juvénal', revenu de son exil «en Corse, avoit formé le dessein de se rendre à Athènes, lors- «que Agrippine l'appela à Rome, dans le palais des Césars, pour «diriger la jeunesse de Néron. Il reconnut bientôt le caractère «féroce et cruel de son élevé, et il parvint à l'adoucir. Mais il «disoit souvent à quelques amis : Lorsque ce lion cruel aura «étanché sa soif avec du sang liumain, sa férocité naturelle ne «connoitra plus de frein.» Cette prédiction fut accomplie; on entendit sortir de la bouche de Néron ces paroles, que Séneque le tragique lui fait répéter dans son Octavie^ : «Puissent bientôt «les maisons de Rome être consumées par les feux que j'ai allu- «més! que les Romains coupables périssent par la flamme, par «la chute des palais, par une pauvreté honteuse, par la faim, «et par la douleur ! » On a cependant vu (ô dépravation de l'esprit humain ! ) un savant du XVP siècle, Jérôme Cardan, écrire réloge de Néron '^, dans lequel, après avoir rapporté tous ses crimes, il les excuse par la fatale raison d'état, et par la comparaison avec d'autres princes de sa famille à qui l'histoire en reproche de semblables. Josephe% que j'ai cité dans la vie d'A-

(i) Suétone, Tacite, Dioo, Josephe, (3) Act. V,v. 83i.

l'iutarque, Zoiiare, etc., ont été mes (4) Encomium Ncronis.

guides dans cet article. (5) Jrttiif. , llb. XX, cap. viii, §. 8.

(2) Suet., V, 109.

FamiJIe Je»

Cvàar».

PI. XXX

aao ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.

CriA. I. i;rlppine la jeune, accuse la plupart des liislorieus de Néron i m.iiiedes ^qIi d'avolr Iralii la vérité en faveur d'un prince (lui avoit été

Césars. ^ 1

i'i xxx. It'ur Lienfailcur, soit d'avoir écrit des calomnies pour satisfaire leur liaiuc et leurs ressentiments. Voulant éviter de semblables reproches, je rapporterai seulement comme autlieutiques les faits avoués par tous les écrivains.

La naissance de Néron (l'an 36 de l'ère vulgaire, 790 de Rome) donna lieu au vicieux Cneius Domitius Ahenobarbus son père de porter sur lui-même et sur sa propre épouse Agrippine un jugement trop bien confirmé depuis '. «H est impossible, dit-il, qu'un «homme de bien puisse naître d'elle et de moi.» La mère de Néron étoit fille du grand Germanicus, et petite-fille d'Octavie, sœur d'Auguste; de sorte qu'il ne descendoit de cet empereur que par les femmes. Il fut appelé d'abord Lucius Domitius Ahenobarbus , puis , après son adoption par Claude ( qui le transportoit dans la famille Claudia ) , Nero Claudius Cœsar Drusus Germanicus ; mais il est plus connu en françois sous le nom de Néron, queje lui donnerai toujours : telle étoit même sa volonté; car nous avons vu dans la vie de Britannicus, son frère adoptif, combien il fut offensé de s'entendre donner son premier nom par ce prince; et nous verrous qu'entre toutes les injures coutenues dans les lettres des généraux révoltés contre sa tyrannie, aucune ne lui fut plus sensible que d'être appelé Domitius Ahenobarbus.

Les persécutions que Caligula et la jalouse Messaline firent essuyer à Agrippine auroient dû former le cœur de Néron, et lui apprendre à compatir aux malheurs des infortunés; car, ayant perdu son père trois ans après sa naissance, il n'entra en possession que d'une foible partie de ses biens par l'avidité de

(1) Xiph. , lib. LXI , cap. n.

l'AMlLLE DES CESARS. 121

Calîgula, sou cohéritier; et l'exil de sa mère rayant réduit cbai . i presque à Tindigence, il fut recueilli par sa taute Domitia Le- '^''cé'"'^'^ pida, et u'eut pour premiers maîtres qu'un danseur et un bar- pi xxx bier '. Mais Claude lui rendit les biens de son père et les grandes richesses de son beau-pere Crlspus Passienus. Messaline vit avec , peine cet état prospère qui le faisoit paroitre l'émule de Britaunicus: on disoit même qu'elle avoit ess:iyé de le faire assassiner. Le mariage de sa mère Agrippine avec l'empereur Claude, célébré l'an /\S, changea le sort de Néron. Sou adoption le plaça l'année suivante sur les degrés du trône, à côté de l'héritier naturel Britannicus. Il avoit alors onze ans ; et sa mère avoit choisi depuis peu Séneque le philosophe pour sou instituteur. On pourroit croire d'après cela que Néron étudia la philosophie ; mais Suétone dit que sa mère y mit obstacle, assurant que cette science étoit nuisible aux princes \ Séneque , de son côté, ne lui permit pas de lire les anciens orateurs, afin qu'il fût toujours séduit par son faux genre d'éloquence. De sorte que les études de Néron se bornèrent à la poésie et au style déclamatoire. La dernière étude convenoità son jugeinent faux, qui domina aussi dans ses vers, que Perse ^ nous a conservés. On le vit plaider en latin la cause des habitants de Bologne, et en grec celle des Rhodiens et celle des habitants de la nouvelle Troie. Mais ses études favorites, celles qui présagèrent l'occupation de sa vie entière, furent lamusique, la déclamation , et l'art de conduire des chars. D'ailleurs son penchant à la cruauté s'étoit déjà développé: car il joignit son témoignage aux calomnies qu'Agrippine inventa pour faire périr Domitia Lepida , cette tante qui seule avoit secouru son enfance.

La mère de Néron ayant empoisonné Claude avec des cham- (0 Suct., cap. VI. (2) Il>id., cap. m. (3) Sat. I, v. 99.

1^1 TCONOGRArmi: ROMAINE. Part. II. cinr. r. pignons, Tan 54 (807 de Rome), les railleries habituelles que cd!lls^ ' faisoit le fils à l'occasion de ce végétal, qu'il appeloit le mets des PI. XXX. dieux, autoiisent à le soupçonner de complicité avec Agrippine. Celle-ci cacha pendant quelques heures la mort de l'empereur, jusqu'à l'inslant que les astrologues jugèrent favorable. Alors JVéron sortit du palais, accompagné de Burrhus , chef des prétoriens, se rendit dans leur camp, prononça un discours qui avoit été composé par Séneque , leur promit une somme égale à celle qu'ils avoient reçue de Claude, et fut proclamé empereur'. Le nom du légitime successeur, de Britannicus , sortit de quelques bouches ; inais ces timides réclamations furent couvertes par les acclamations du sénat, auquel Néron adressa une harangue qui étoit aussi l'ouvrage de son instituteur. Il accepta les honneurs et les titres que lui prodiguèrent les sénateurs ; il refusa seulement, à cause de sa jeunesse, celui de père de la patrie ; mais il ne tarda pas à le prendre , car on le lit sur les médailles de la seconde année de sou règne'.

Néron étoit âgé de dix-sept ans lorsqu'il monta sur le trône ; et, si l'on en croit quelques écrivains, les cinq premières années de son règne firent espérer que la justice et la sagesse alloient tenir les rênes du gouvernement. Aurelius Victor ^ dit même que, selon le témoignage deTrajan, aucun prince n'en avoit eu d'aussi belles. Je crois qu'il faut réduire cet éloge à quelques édits bursaux , aux honneurs rendus à la mémoire de Claude et de son père Domitius, à quelques sommes distribuées au peuple et à de pauvres sénateurs, au mot plus fastueux que touchant, Je voudrois Jie savoir pas écrire ! qu'il dit en signant des arrêts de mort; à la fticilité avec laquelle il se laissoit approcher, lorsqu'il s'exerçoit dans le champ de Mars ; à son habitude de déclamer (i) Joseph., Ant., lib. X, c. v. (2) Eckhel, D. N. , t. YI, pag. 262. (3) Cœs., c. v.

publiquement, clans le palais d'abord, et par la suite au théâtre, CHiP i des discours et des vers que ses flatteurs faisoient^aver en lettres f^""»^''''

-1 C Césars.

d'or au Capitule ; aux distributions qu'il prodiguoit dans les p, ^xx spectacles, et à la défense de faire mourir dans les jeux des hommes, même des condamnés. Il sembleroit cjue l'époque à laquelle il cessa de mériter ces éloges seroit celle (Tan Sg) où il commença à conduire des chars dans les circ[ues, à disputer sur les théâtres les prix du chant et de la lyre, à jouer des rôles dans les tragédies, etc., et que cet avilissement seul l'auroit rendu digne de blâme.

Ce fut cependant en d/j , première des cinq années louées avec tant de prévention, que Néron, selon Pline, fit empoisonner Marcus Julius Silanus '. Il étoit frère du premier mari d'Octavie, alors épouse de l'empereur, à qui Agrippine avoit déjà ôté la vie. Il avoit, ainsi que Néron, Auguste pour trisaïeul; et c]uoiqu'il fût sans talents , il auroit pu être porté sur le trône , qui étoit souillé par tant de crimes. Tacite et Xiphilin attribuent, à la vérité, ce meurtre à la mère de Néron; mais le témoignage de Pline semble confirmé par les récompenses que le fils prodigua aux meurtriers. Quant à la mort de l'affranchi Narcisse, si puissant sous Claude, le seul appui de F)ritannicus, elle doit être imputée à Agrippine ; car Néron en témoigna publiquement du chagrin.

Ce fut aussi dans l'année 54, la seconde des cinq années, que Néron fit empoisonner Britannicus. Dès la suivante, il parcouroit, aussitôt que le soleil étoit couché, les lieux de débauche et les cabarets, avec des jeunes gens perdus de réputation, et déguisé en esclave; il insultoit, voloit, frappoit, tuoit ceux qu'il y trouvoit; il en usoit de même avec les citoyens qui se retiroient

(i) ïacit. , .<^nnfl/. , XIII , i; Plin., VII, cap. xili} Xipliil., lib. LXI, inp. vi.

c„vp. I dans leurs maisons. Souvent il fut l)attu dans ces luttes ignomi- Famiiio (les nieuses, et il on |)orta des marques sur le visage '. Il fut même PI. XXX. plusieurs jours sans paroître en public, à cause des coups qu'il avoit reçus du sénateur Julius Montanus'. Celui-ci, ayant appris quelle ctoit la victime de son juste ressentiment, écrivit au prince une lettre d'excuses. Mais Néron, l'ayant lue, dit: « Monte tanus a frappé l'empereur, et il vit encore ! « Ces paroles furent un arrêt de mort pour l'infortuné sénateur.

A la vérité Séneque et Burrlius, les deux instituteurs du jeune prince, clierclioient à modérer ses penchants AÙcieux. Le premier paroissoit recommandable par sa tempérance, par ses écrits, qui respirent une saine morale, et par son affectation de pLilosophie que démcntoieut un luxe et des richesses excessives. Le peuple et les prétoriens, dont Burrlius étoit le chef, avoicnt une grande estime pour cet officier^ à cause de ses talents, de son amour pour la justice, et de la fermeté avec laquelle il s'opposoit aux mauvaises inclinations de l'empereur^ Mais les deux instituteurs sembloient être convenus de lui permettre quelques légers écarts que pouvoit faire excuser sa grande jeunesse, de crainte qu'il ne commît des actions criminelles. Des courtisans de son âge, Othon , qui fut depuis empereur, d'une famille consulaire, et Claudius Senecio, fils d'un affranchi de César, travailloient en secret à porter Néron aux plus grands excès, afin de s'emparer de son esprit. Celui-ci avoit de l'éloignement pour la fille de Claude, Octavie, femme d'une vertu reconnue, que sa mère l'avoit fait épouser afin de l'approcher du trône: «Soit, «dit Tacite, par une espèce de fatalité, soit parceque les houunes «se portent avec plus d'ardeur vers les objets qui leur sont in-.

(i) Tacit, Annal., XIII, 25. (3) Tacit., Annal., XIII, 12 et i3.

(a) Suet. , c. XXVI ; Xiph. , lib. XLI , c. ix.

Chap. t.

imille d< Césars,

« terdits. »I1 s'attacha à une affranchie appelée Acte, qu'il feignoit

de croire issue du sang: des rois de Perirame , et pour laquelle un l'amiiied

^ » ' 1 1 Césars.

de ses favoris affectoit de l'amour, afin de détourner les jeux et vi. sxx les soupçons du public. Le triomphe de ces conseillers du crime fut entier; Néron secoua le joug de sa mère, de ses instituteurs; il méprisa ouvertement leurs avis ; il prit Caligula pour modèle, s'efforça d'imiter ses prodigalités, sa cruauté; et il mit la gloire d'un souverain à ne se rendre à aucun avis , même dans les circonstances de la plus haute importance. Alors cessa cette alternative de crimes et d'actions louables qui distingue les premières années de son règne.

Dès les premiers jours de l'empire de Néron, ses instituteurs, fatigués de la domination d'Agrippine, cherchèrent à y mettre obstacle '. Un jour qu'elle devoit assister avec l'empereur à une audience donnée aux ambassadeurs d'Arménie, et que celui-ci étoit assis sur son trône pour les recevoir, Agripplne voulut prendre place à ses côtés. Mais, prévenu par Séneque, il alla audevant d'elle, comme s'il eût voulu lui faire honneur, remit l'audience à un autre jour, et empêcha les étrangers d'être témoins de sa servitude volontaire. L'an i de son règne, Néron écouta l'accusation de complicité avec le révolté Rubellius, portée contre sa mère et en sa présence. Celle-ci se défendit avec succès, et sembla reprendre une partie de son ancienne considération. Ce retour inespéré dura peu; l'empereur exila Pallas, affranchi cher à Agrippinc, qui lui avoit fait donner sous Claude l'administration des finances. Il lui laissa d'abord ses richesses immenses; mais sa mort, arrivée huit ans après, fut attribuée au prince, qui vouloit s'emparer de ses trésors'. Les plaintes arrachées par cette disgrâce à Agrippine, et le nom de Britan-

(i) Tacit. , ^/n/ifl/. , XIII, 5. (2) Taiit. , ./««a/. , XIV, 65.

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