‹ Iconographie romaine (volume 5)Chapitre 102 sur 139 · JULIEN II, EMPEREUR · texte numérisé non relu

JULIEN II, EMPEREUR

Prudence, poëte cbrétien, ennemi déclaré du paganisme, qui écrivoit sous le règne de Théodose-le-Grand et de ses enfants, dit de l'empereur Julien' : «Déjà la pourpre impériale se prosterne dans les temples du Christ, et le souverain s'incline devant l'étendard de la croix. Cependant j'ai vu dans ma jeunesse (et je ne l'oublierai jamais), j'ai vu un de- ces princes, brave et habile général, auteur de plusieurs lois, très célèbre par son éloquence et par ses écrits, utile à la patrie par de sages conseils, mais dangereux conseiller pour le choix d'une religion; j'ai vu ce prince adorer trois cent mille divinités!» De tous les auteurs contemporains de l'empereur Julien, soit chré-

( I ) Cet article a été lu dans la séance de Principibus tamen e cunctis non défait umis

l'Académie fiaiiroise du 5 mars l 822 , et à Mepuero, m memini, <luclo,forlhs;,„usanni>;

,1 j 1 II 1 . Condilor vt liiium , cclcbcrrhiius arc maiiuqiie,

celle des belles-lettres. , -'. ' '

Coiisiitlorpalriiv, seil non coiisultor habend(S

(2) -Jam purjmra supplex Relli</ionis, amans lercenlum millia divum !

Sternitur Àeneadœ rectoris ad atria Christi, P»i-dektii, jfpotlieasis, cap. iv,v- 1»6.

f'^exHlumijuc cnicis summtts doniinator adorât.

194 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.

ciup. xviii. tiens, soit païens, qui oui parlé de lui. Prudence me paroît ct^sT'famii l'^ivoir jugé avec la plus grande imparlialité. Ce poète ne conpi. Lxiieii,xiu. nut point le zèle amer qui semble avoir animé le saint évêque de Naziance, lorsqu'il a retracé les actes de .Julien. Mais aussi Prudence ne partage point l'enthousiasme avengle des écrivains païens, sur-tout des philosophes de son âge, qui l'ont placé au-dessus des plus sages empereurs. On regarde encore avec justice comme inij^arlial Ammien Marcellin, quoiqu'il ait été païen. Il avoit accompagné, dans la guerre de Perse, Teuipereur Julien , et nous lui devons sur ce prince des détails nombreux et tracés avec fidélité. "

Au reste Julien a éj)rouvé le même sort que Constantin , mais dans un sens contraire. Le premier, ayant établi le christianisme dans l'empire romain , a été loué outre mesure par les écrivains chrétiens, et blâmé avec excès par les écrivains païens; ceux-ci au contraire, et sur-tout Libanius, ont prodigué les éloges à Julien ^ parcequ'il avoit relevé les autels de Jupiter, tandis que les autres l'ont accablé d'outrages.

Jules Constance , frère de Constantin F, épousa d'abord Galla , qui le rendit père du César Gallus; et ensuite Basilinc, qui devint mère de Julien à Constautinople l'an 33i. A peine le dernier étoit âgé de sept ans, qu'il perdit son père, son frère aîné, ses oncles, et ses cousins, qui furent massacrés par les soldats de Constance. Son second frère Gallus et lui échappèrent seuls de la famille de Constantin au fer des meurtriers; le premier, parcequ'il étoit atteint d'un mal que l'on croyoit devoir bientôt le conduire au tombeau, et Julien, parcequ'il étoit encore enfant. Celui-ci fut enlevé secrètement, et Constance ne lui laissa la vie qu'en le condamnant à l'exil'. Il est très vraisemblable

(i) Julian., ad. Athen.

CONSTANTIN ET SA FAMILLE. igS

que la frayeur dont un eufant dut être frappé au récit de cet chap. xvm. horrible carnage, et en se voyant rejeté loin de sa famille et du ^^ ^rt^m'iL. lieu de sa naissance, altéra sa foible raison, et qu'il en éprouva pi.LXJietLxm. toute sa vie une fatale influence. Ce fâcheux effet espliqueroit les disparates nombreuses qui se font remarquer entre ses actions comme entre ses principes de morale. J'ignore si l'on a déjà fait ce rapprochement; au reste l'histoire des empereurs m'en a piésenté un autre exemple. Claude, dont le nom semble rappeler rimbécillitc personnifiée, étoit né avec des qualités estimables et de l'aptitude pour l'étude des belles-lettres; mais la foiblesse de sa santé fut cause qu'il passa son enfance auprès des femmes , et sou adolescence avec des affranchis vils et cruels. Ceux-ci augmentèrent par de mauvais traitements sa timidité naturelle, et le rendirent foible, cruel, et pusillanime.

On croiroit que Constance auroit eu le dessein de faire naître dans l'esprit de Julien une prédilection pour l'état et pour l'ordre sacerdotal; car ce jeune prince exerça dans l'Eglise, par sou commandement, les fonctions de lecteur. D'ailleurs son instituteur particulier lui inspira de bonne heure de l'éloignement pour les spectacles et pour les jeux du circjue, une affectation étudiée de gravité et de modestie, et une courageuse résignation pour les maux physiques et moraux ; ce qui disposa favorablement Julien pour les dogmes des stoïciens. Parvenu à l'âge de quatorze à quinze ans, on l'éloigna des écoles publiques, où il faisoil de grands progrès, pour le conduire avec son frère Gallus en Cappadoce, dans un château royal, où, traités en apparence comme des princes, ils étoient cepcudant entourés d'eunuques ~ de la cour, qui ne permettoient à personne de pénétrer dans leur retraite. C'est là qu'ils passèrent six années, jusqu'en 55i, où Gallus fut appelé à la cour pour être créé César. Julien

iCfC) ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.

(ji.Ai. xviii obtint alors avec beaucoup de peine la permission de venir ii coi.sianii., Conslantinoi)le, pour se perfectionner dans la rliétoricnie et

et sa faiiiillr. I ' I l 1

l'i. i.xiirti.xiii dans la pliilosopbie.

Constance laissa cette facidté au jeune prince , parcequ'il prévoyoit qu'étant occupé tout entier à ces études , il ne cliercberoit pas à troubler l'état. Il lui permit aussi de voir son frère, qui parut à la cour, eu allant commander dans l'Orient. Ce séjour à Coustantiuople est une époqiie remarquable dans la vie de Julien '; elle termine les vingt années pendant lesquelles il avoit été clirétien fce sont ses propres paroles), et elle commence les douze autres pendant lesquelles il rendit un culte aux dieux du paganisme. Son changement fut d'abord secret; il ne fut connu que de Libanius et des autres sophistes et philosophes païens qui y avoient contribué par leurs exhortations et par leurs écrits.

Gallus ayant été tué, l'an 354, V'^^ ordre de Constance, ce prince, jaloux des talents de Julien et de la considération que lui avoient acquise la pureté de ses mœurs, la sévérité du costume des stoïciens qu'il portoit , et peut-être aussi la persécution qu'il éprouvoit depuis son enfance , le priva de sa liberté. Excité parles rapports trompeurs des eunuques qui le gouveruoient, il lui auroit même ôté la vie, sans la protection de l'impératrice Eusébie; elle obtint qu'il lui fût permis d'aller à Athènes, comme il le desiroit , pour s'y perfectionner dans les sciences : ce que l'on regarda comme un exil. Le véritable motif de ce désir étoit , selon les écrivains chrétiens , de conférer avec des maeiciens plus habiles que ceux de l'Asie. On ne peut disconvenir en effet, d'après le témoignage unanime des historiens des deux religions,

(i) Julian., epist. LI.

que Julien n'ait eu la foiblesse de croire à la réalité des appari- (;„^p. xvm. lions produites par des opérations magiques, et qu'il n'ait af- ^[^°^'J^^'|,1^ fecté, comme son oncle Constantin, de rapporter les fréquents pi.LxiietLxm, entretiens qu'il disoit avoir eus avec la divinité empressée de lui faire connoître l'avenir.

Constance se rendit enfin, dans la même année, aux prières d'Eusébie ; et malgré l'opposition de ses favoris, il l'appela à Milan, où la cour résidoit alors. Julien n'approcha qu'avec frayeur de ce palais où brilloient avec éclat ceux qui avoient répandu le sang de son père, de ses frères, et de ses cousins'. D'autant plus qu'il fut contraint de quitter le costume des philosophes, la barbe et le pallium (manteau grec^ : c'est pourquoi ses portraits, gravés sur les médailles où il n'a que le titre de César, ne présentent point de barbe, tandis qu'on en voit toujours sur celles où il est appelé Auguste. Constance s'efforça de rassurer Julien par de bons traitements. Il lui fit épouser sa sœur Hélène l'an 355; et, en le déclarant César, il lui confia le gouvernement des Gaules, de l'Espagne, et de la Grande-Bretagne. Mais sa mission spéciale fut d'aller combattre les Allemands et les Francs, qui ravageoientles Gaules. Zonare % écrivain chrétien du XIP siècle, dit expressément ce que les autres historiens donnent seulement à entendre. Le petit nombre de troupes avec lesquelles Constance relégua Julien dans les Gaules fit soupçonner qu'il ne s'étoit pas donné un collègue, mais qu'il l'avoit créé César, afin de le voir périr accablé sous les coups d'ennemis innombrables.

Jusqu'à cet instant on n'avoit pu porter sur les talents de Julien que des jugements prématurés; car l'état de contrainte où

(1) iuYinn, ad ^llhcn. (2) Zon.,XIIT, 10.

198 ICONOGRAPIIIi: ROMAINE. Vaut. II.

Chai, xviii. il avoit vccu Tempôchoit de les faire connoître. Mais, devenu Constantin homiiie dV'tat et «rénéral en chef, i! (h'ploya dans l'administra*

ft sa taimllp. <J ' l J

>i lAiietLxm. tion, qu'on ne lui avoit point encore confiée, une sagacité rare, jointe à un désintéressement parfait; et dans la conduite des armées, dont on l'avoit toujours tenu éloii]fné, une bravoure et une prudence dignes des plus grands éloges. Il d('divra les principales villes des Gaules du joug des barlîares , qu'il vainquit plusieurs fois, et qu'il força à repasser le Rhin. Ce fut alors qu'il fit à Paris (appelé Lutece par les Gaulois) un assez long séjour. Il faillit lucme à y perdre la vie, parcequ'on avoit mis pendant un hiver rigoureux, dans la chambre où il couchoit, du charbon allumé pour dissiper l'humidité des murs. C'étoit contre son usage habituel, car il supportoit sans feu les plus grands froids. Sa table étoit servie avec une extrême frugalité; il se conlentoit des aliments destinés aux soldais, et il en usoit même très sobrement. Un tapis et une peau de mouton garnie de sa toison formoient tout son coucher'. Les peuples admiroient cette tempérance; mais ils s'attachoient encore plus à Julien, en le voyant défendre leurs intérêts contre l'avidité du préfet des Gaules et des autres employés du fisc\ On disoit de lui qu'il passoit l'été dans les camps, et l'hiver sur son tribunal pour rendre la justice. Il n'ignoroit pas cependant qu'il étoit entouré d'officiers choisis

(t) Amm.,XVI,5. et à son départ ils n'en payoieiit plus que 7

(2) Ceux de mes lecteurs qui se plaisent pour toutes les impositions.» C'est ainsi

aux recherches de réconomie politique li- que les peuples, épuisés par des concus-

ront avec intérêt le passage suivant d'Am- sions répétées, n'opposent aux invasions

mien (lib. XVI, 5 ) ; « On peut, dit-il, juger des conquérants que des efforts foibles ou

du soulagement que Julien apporta aux simulés: ilsattendentquelquesoulagement

Gaulois opprimés par cette comparaison ; de tous les changements apportés à leur

lorsqu'il arriva dans leur pays, ces peuples situation. payoientpartéte25aureM5(environ3oofr.),

par l'eiiipereur pour rinstruire de ses démarches, et qui, pour cbap. xvm. plaire aux eunuques favoris, les calomnioient toutes. Consianun

Ai- et sa famille.

Malgré ses occupations habituelles, Julien trouvoit encore le pi. lxii et lxiii temps de se livrer à l'étude de l'éloquence, et même à celle de la poésie, qu'il cullivoit avec quelque succès. On croit que ce fut dans les Gaules qu'il composa les deux éloges de Constance, monuments d'une adulation excessive; celui d'Eusébie, modèle de reconnoissance; et le discours adressé à Saluste, un de ses premiers officiers et celui dont il suivoit les conseils dans l'administration. Ce discours est une espèce d'adieu qu'il lui fait, à l'époque où cet officier étoit rappelé par Constance; soit parceque l'empereur étoit jaloux de l'attachement extraordinaire que les Gaulois témoignoient a Julien , attachement que la cour crojoit dii aux sages conseils de Saluste; soit par les desseins ambitieux qu'il inspiroit , selon les courtisans, au César son ami.

Le rappel de Saluste fut bientôt suivi de celui des meilleures troupes de Julien. Constance en donnoit pour motif la guerre qu'il alloit faire aux Perses. Il paroît qu'il y avoit quelque chose de perfide dans cette demande, car elle ne fut point adressée, comme elle auroit dû l'être, à Julien, mais à un général qui commandoit sous ses ordres; quant au César, il ne reçut de lettre que pour lui défendre de s opposer aux commandements de l'empereur'. Il est impossible de croire que Julien n'ait pas pressenti quels étoient les motifs qui faisoient agir Constance; aussi Zouare, écrivain chrétien du XIL siècle, s'exprime-t-il ainsi' : «Julien, enflé de ses victoires sur les Allemands, ou, comme le disent quelques écrivains, redoutant l'envie que ses succès a voient fait naître dans le cœur de Constance, et craignant qu'il ne lui ôtât

(1) Zosim.Jib. m, 8, y; Aiiim. , XX, 4, etc. (2) Zonar., XUI, 10.

ft sa PI

200 TCONOGRAPIIIi: ROMAINE. Faut. IL

cnAP. XVIII. la vie, comme à sou frère Gallns, forme le dessein de se sous- '^""llmii" traire à raiitorité de l'empereur. S'élant donc attaché quelques LxiiotLxiii. tribuns qui séduisirent les soldats, ceux-ci s'unirent pour le saluer Auguste; et, tirant leurs épées, ils entourèrent Julien, qui refusoit ce titre, en le menaçant de la mort s'il ne se rendoit à leurs désirs. »

C'étoit à Paris que se passoit un événement aussi extraordinaire; et les habitants de cette ville, ainsi que les autres Gaulois qui s'y trouvoient, se joignirent aux soldats lis craignoient que le départ des troiqies ordonné par Constance ne les livrât à la merci des barbares, dont Julien venoit de les délivrer, et ils faisoient retentir l'air de leurs cris et de leurs gémissements. Les soldats disoient hautement qu'on les vouloit conduire, comme des criminels, aux extrémités du monde, pendant que leurs épouses et leurs enfants seroient la proie des Allemands. Cependant Julien persista dans son refus jusquV.u lendemain matin, et il passa la nuit renfermé dans le palais. Mais les soldats restèrent en armes autour de cet édifice; et, excités par des libelles qu'on leur avoit distribués, ils recommencèrent le tumulte avec le jour, prêts à enfoncer les portes et à égorger leur général s'il refusoit encore de prendre part à leur révolte. Placé entre un péril prochain, la fureur des soldats, et un péril qui, pour être éloigné, n'en paroissoit pas moins certain, la jalousie du sanguinaire et dissimulé Constance, Julien accepta le titre d'Auguste, et ceignit le diadème dans le printemps de l'année 36o. Libanius', Ammien , et Zosime , écrivains païens , attestent la violence que l'on fit à Julien; S. Grégoire de Naziance", Philostorge^ Théodore^, et Sozomene', écrivains chrétiens, s'expliquent autrement sur

(i) Liban., Oraf., XII. " (3) Pliilost., VI , 5.

(2) Greg. Naz., Orat, III. (4) Tliéod., II, 2. (5) Sozom., V, i.

CONSTANTIN ET SA FAMILLE. . lol

son élévation : les deux premiers l'appellent un soulèvement, Chap. xvm.

une rébellion, une fureur, et une insolence; les deux derniers ^^ "rflmiue.

paroissent aussi avoir conçu une opinion défavorable. pi.LxueiLxm.

Le premier soin de Julien fut d'écrire à Constance des lettres

dans lesquelles il ne prenoit que le titre de César; il lui deman-

doit la confirmation de celui d'Auguste, que la violence des

troupes l'avolt forcé d'accepter; il promettoit de lui obéir, de

luienvoyer quelques troupes, et même de recevoir un préfet du

prétoire de son choix. Il fit aussi écrire à l'empereur par toutes

les troupes pour le supplier de se prêter à cet accord, et il exigea

d'elles le serment de n'exciter aucun trouble s'il obtenolt de

irouverner les Gaules avec le titre d'Aurjuste. Loin d'être favori ~

rable à leur demande, Cofistance répondit qu'il n'y avoit de sûreté pour Julien et pour ses amis que dans une prompte obéissance , dans l'abdication du litre d'iVuguste, et dans le bon accueil que l'on feroit aux officiers qu'il leur envoyoit. A la lecture de ces lettres, l'armée et le peuple entrèrent eu fureur; et lorsque Julien offrit d'exécuter les ordres de Constance, s'ils vouloient y consentir, ils le proclamèrent Auguste de nouveau. Depuis lors la correspondance des deux princes fut remplie d'amertume. Constance reprocha à Julien d'avoir pris soin de lui dans sou enfance, lorsqu'il n'étoit qu'un orphelin abandonné; celui-ci répondit à Constance que lui seul l'avoit réduit à cet état, en faisant mourir son père et ses parents; mais r[u'il sauroit venger ces meurtres s'il y étoit contraint. Tout espoir de réconciliation étant évanoui, Julien se rendit maître de rillyrie et de l'Italie, en 36i , sans trouver d'obstacle. Constance, de sou côté, accourut de l'Orient pour s'opposer aux progrès de Julien; mais, arrivé dans la (^ilicie, il tomba malade d'inquiétude et de chagrin, et il mourut. On lit dans Ammien qu'avant sa mort il 4. 26

•202 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Paut. II.

cnii. XVIII. dc'clnra Julien son successeur; voulant sans doute donner un consiamm protcclcur à rinipératrice Faustine , qu'il laissoit enceinte et

et sa lamiilc. i l ' L

PMxiiotixiii. sans aj)|)iii. Arrive à Conslanlinople , Julien lui fit rendre les derniez's devoirs avec liue grande pompe.

Délivré de la crainte d'exciter le ressentiment de Constance, Julien, parvenu à la suprême puissance, s'en servit pour rétablir le culte des idoles, vers lequel il avoit toujours penché. Ce changement lui a mérité de grands éloges de la part du petit uomhre d'auteurs païens qui ont écrit l'histoire de son règne; et il a lait naître contre lui une aversion mortelle de la part des nombreux écrivains chrétiens. Voici comment s'exprime sur ce retour à l'idolâtrie un auteur moderne, aussi religieux que judicieux, le savant numismate Eckhel ' : « Il est assez prouvé que Julien dans son enfance avoit été imbu des superstitions anciennes par quelques uns de ceux avec qui il vivoit familièrement pour s'instruire dans les belles-lettres. Cette haine, qu'ils luiavoient inspirée pour la nouvelle religion , fut augmentée par les dissensions, les disputes, et l'ambition intolérable des évêques de ce temps; par leurs assemblées si fréquentes et tenues dans des lieux que séparoient les plus grands Intervalles, léunions qui épuisolent le trésor public en frais de voyage et de voiture; enfin par le résultat de ces assemblées, qui, loin de procurer la paix, ne faisoient qu'enflammer toutes les passions. Comme les auteurs de ces synodes furent principalement Constantin-le-Grand et son fils Constance, Julien s'offensolt d'autant plus de leur zèle pour les affaires de l'Eglise, qu'il haïssolt et devoit haïr d'ailleurs ces deux empereurs, et particulièrement le dernier, parcequ'il avoit été constamment le meurtrier de sa famille. 33

(i) Eckliel, D.N.F.,\IU, i3o.

CONSTANTIN ET SA FAMILLE. 2o3

Constantin

u mil le

La réaction fut prompte; mais il n'y eut point de sang ré- chjp. xv pandu. On avoit vu les deux empereurs porter eux-mêmes les ^^l"''l reliques des martyrs, honorer les confesseurs, les évéques, et pi. lxh et lxiii participer, autant qu'ils le pouvoient, à la pompe des sacrifices'. «On vit Julien, continue Eckhel, rouvrir les temples des dieux du paganisme , y faire affluer les victimes, les immoler lui-même (d'où lui vint le sobriquet de Victimaire), plonger ses mains dans leurs corps, en tirer les entrailles elles examiner attentivement; folie que blâme avec force un juge équitable, quoique païen, Ammien Marcellin. Libanius reconnoît aussi dans lui une crédulité prononcée, des visions nocturnes; il rappelle les jeûnes et les veilles par lesquels Julien se préparoit à recevoir les dieux, qui, disoit-il, descendoient de l'Olympe pour se montrer à leur serviteur dévoué.» Cependant Julien se croyoit philosophe, mais philosophe stoïcien; il observoit les préceptes rigoureux de cette secte; il en portoit le costume; et, ce qui démentoit ses principes de tolérance, il accabloit de mépris les épicuriens. De même il ne tourmenta point les chrétiens avec le fer et le feu, parceque ses mœurs étolent douces; mais il leur défendit d'envoyer leurs enfants dans les écoles, de crainte qu'ils ne pussent acquérir des connoissances avec lesquelles ils combattroient un jour les superstitions vaines; il renvoya aussi à leurs sièges les évéques exilés, afin qu'ils renouvelassent leurs querelles, et qu'ils se rendissent par-là méprisables même aux chrétiens. «Tant il est vrai, dit en terminant le portrait de Julien , l'écrivain cité plus haut, que les plus grands hommes, entre lesquels je place avec raison le neveu de Constantin, cessent d'obéir à la philosophie et diminuent eux-mêmes les éloges

(i) Etitrop., X, iG.

ao4 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.

ciiip. xviii. véritables (juc l'univers entier paroissoit leur accorder, lors- .. ... (lu ils s abandonnent sans retenue a 1 impétuosité de leur esprit

et sa tninilli!. I II

pi.i>xii<tL.\iii. et qu'ils dépassent les limites assignées même aux vertus!»

Quelfpies écrivains u'oul pu se défendre d'un certain étonnement, lors(ju'iIs ont ra])proclié la conduite de Constantin et celle de Julien rclalivement au christianisme. Le premier, ami du luxe oriental dont il entoura les empereurs, ayant un caractère sanguinaire qui le rendit le meurtrier de son épouse et de son fils, [)lante la croix sur le trône des Césars, et choisit pour la religion de l'empire celle qui proscrit le faste et qui plonge le meurtrier dans des flammes éternelles. A la vérité il ne la pratiqua lui-même qu'au lit de la mort, où il reçut le baptême. Le second, Julien, ennemi par caractère du faste et des voluptés, austère dans ses mœurs, remarquable par une frugalité et une tempérance extraordinaires, imbu dès l'enfance des principes philosophiques qui depuis un siècle avoient discrédité les fables absurdes de la mythologie, fait tous ses efforts pour rétablir le culte de divinités qui permettoient toutes les jouissances, et cjui sembloient même y exciter parleurs exemples. Il faut néanmoins remarquer que ces deux princes n'employèrent que la séduction pour arriver à leurs fins. Ne doit-on pas être surpris de voir après cela, dix siècles plus tard, des dissidents condamnés au feu parcequ'ils trouvoient dans leur conscience une répugnance invincible à reconuoitre quelques dogmes particuliers?

L'entrée de Julien dans le palais impérial fut un signal d'effroi pour les ministres et les eunuques, qui l'avoient si longtemps persécuté; il le fut aussi pour ceux c[ui se plaisoient dans le faste et le luxe asiatique introduits par Constantin. Loin d'approuver ce rétablissement des moeurs antiques , on pré-

CONSTANTIN ET SA FAMILLE. 2o5

tendit n'y voir qu'un oubli de Li dignité. «J'ai demandé un chap. xviii. barbier et non un sénateur,» dit Julien en voyant celui de la Constantin

•^ et sa famiJle.

cour, qui étoit habillé magnifiquement (ce ne pouvoit être que pi. lxii et lxiii. pour couper ses cheveux, car il laissa croître sa barbe depuis qu'il fut parvenu à l'empire). On raconte la même chose de lui pour un chef de cuisine. Mais, en éloignant du palais les artisans du luxe et du despotisme, il en écarta aussi les chrétiens, comme en avoit agi Constantin à l'égard des païens; de sorte qu'il les eut tous pour ennemis. Il n'en fut pas de même des philosophes et des magiciens; ils accoururent à Constantinople, et, s'il faut en croire S. Cbr>sostôme ', ils formoient avec des courtisanes son cortège ordinaire. Ammien Marcellin' dit aussi qu'on lui prodiguoit avec justice les railleries à caiise des femmes qui l'entouroient ; et cependant le même historien assure ailleurs que Julien ne fut pas même soupçonné d'avoir manqué aux lois de la pudeur. Mamertin et Libanius ont rendu le même témoignage. Il faut donc penser que les libertins c|ui se mêloient dans son cortège entrainoient avec eux ces courtisanes, mais qu'on ne put jamais assurer qu'il se fût souillé de quelque crime avec ces hideuses victimes de l'impudicité publique. Au reste (et c'est le lieu de le faire observer) quelle supériorité présente sur la morale des païens celle du christianisme, qui défend non seulement le crime, mais encore tout ce qui en a l'apparence!

Pendant le court espace de temps qu'il habita Constantinople, il rendit des lois fort sages , et il donna au sénat de cette ville des droits et des honneurs qui réduisirent à un vain nom celui de Rome; il y fit même construire un port et une bibliothèque. Vers le milieu de l'été, l'an 362, il vint dans la capitale de

(i) Chrysost., en Génies. {■>.) Amrn., XX[I et XXV.

ao6 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. II.

c«Ai. xviii l'Orient, à Antiochc. Le séjour que fit Julien dans cette cité, Consianiin lameusc par la vie licencieuse de ses habitants et par leur pen-

Rt «a Miiiillf. I II

.i.xiuiLxin. chaut pour la raillerie, a beaucoup nui à sa mémoire. Quoiqu'il ne prît point part à cette dissolution, et qu'il ne cessât point de mener une vie sévère, il se trouva en butte aux railleries que les Antiochiens firent essuyer à son cortège ordinaire. Il en fut si offensé, qu'il ne put retenir sa colère; mais il ne se vengea pas en versant le sang , il se contenta d'écrire contre les Antiochiens une satire qui est parvenue jusqu'à nous". Dans une occasion semblable, et pour un motif pareil , les soldats de Caracalla, répandus dans Alexandrie d'Egypte, massacrèrent par ses ordres, pendant plusieurs jours et plusieurs nuits, les habitants et les étrangers , et mirent tout au pillage. Le farouche empereur contemploit cet affreux tableau du haut du temple de Sera pis.

Quoique Julien fût presque toujours occupé à offrir des sacrifices à toutes les divinités, il faisoit cependant à Antioche de grands préparatifs de guerre contre les Perses. En vain Sapor (Schapour), redoutant ses talents militaires, lui adressa-t-il des propositions de paix, l'empereur voulut tirer vengeance des ravages qu'avoient soufferts la Mésopotamie et les autres provinces limitrophes. L'histoire de cette guerre a été écrite par deux historiens qui faisolent partie de l'armée, Eutrope et Ammien Marcellin; elle présente le même tableau et le même résultat que celle de Crassus ; bravoure extrême, brillants succès dans les commencements, refus de nouvelles propositions de paix, confiance aveugle dans un transfuge, destruction volontaire et imprudente de la flotte qui remontoit le Tigre, marches

(i) Elle est intitulée [ Antiochien , ou Misopogon, « l'ennemi de la barbe. »

à travers des pays ravagés, troupes affoiblies par Li famine et chap. xvm. harcelées sans cesse par un ennemi redoutaljle. Enfin, attaqué à Constantin

^ i et sa famille.

l'improviste le 26 juin 363 par les Perses, Julien, sans se donner pi.LxiietLxiii le temjDs de prendre une cuirasse, courut à eux, et les repoussa fort loin. Mais, en les poursuivant avec trop de chaleur, un dard l'atteignit au flanc et lui perça le foie.

On rapporta Julien dans le camp , où Oribase , médecin célèbre el son ami fidèle, s'efforça en vain de soulairer ses douleurs. Il sentit lui-même que sa mort étoit prochaine ; il eut avec ceux qui l'entouroient un entretien philosophique; il leur distribua quelques présents, et après avoir ordonne que son corps fût porté à Tarse en Cilicie , il expira. «Voilà , dit le pieux Tillemont', de quelle manière Ammien, qui étoit dans son armée (il devoit dire la même chose d'Eutrope), rapporte sa mort; et son autorité doit nous faire rejeter ce qui se trouve de contraire dans quelques auteurs. « Fort de témoignages aussi positifs, je ne reproduirai pas ici pour les combattre les fables absurdes et odieuses que la haine a fait inventer sur cette mort , qui termina un règne de trois ans et une vie de trente-deux ans.

Julien n'eut qu'une épouse , Hélène , fille du grand Constantin et de Fausta. Il ne laissa point de postérité.

La nature, en donnant à Julien des talents et de la bravoure, lui avoit refusé un extérieur imposant; il étoit petit, plus adroit que vigoureux; et les traits de son visage, assez irréguliers, le paroissoient encore davantage à cause d'une barbe hérissée qu'il portoit habituellement. Saint Grégoire de Naziance s'est plu à charger son portrait, déjà si peu flatteur. Mais les qualités de l'esprit, l'aptitude à toute sorte d'étude, un goût inné

(1) Hist. des Emper., IV, §. 26.

2o8 inONOORAPTTTF. ROMAINE. Part. II.

Chai, xviti poiiT la pi 1 i I o.s()|)l 1 i c la plus ausicrc cl pour .srs pralifjues, le <.onstaniii. courajTC joiiit aux lal(MJls niilllaires, auroicnt dû en faire un l'i i.xiietLxiii. prince accompli, si ces belles quîdités n'eussent pas été obscurcies par des alternatives perpétuelles de vanité, de léf^èreté, d'inconséquence, et de violence, cpii lurent probablement l'effet des frayeurs et des craiules par lesqijclles sou enfance et sa jeunesse avolent été conslamuieut Iroublées.

Si Ton me rcprocboit d'avoir porté sur Julien des jugements trop sévères, je rappellerai (ju'il fui l'auteur d'une satire contre les empereurs qui l'avoient précédé. Dans cette satire, intitulée les Césars f il leur fait les plus violents reproclics, si l'on excepte Nerva , Dioclétien, el Claude-le-Gothique , que la famille de Constantin vouloit faire reconnoître pour sa souche. Mais le sage Antonin et Marc-Aurele-le-Philosophe n'y sont pas à l'abri de ses reproches, non plus que Probus, Quant à Constantin et à Constance, leurs portraits sont tracés avec les couleurs les plus noires. La muse de l'histoire n'a donc pas dû être plus indulgente pour Julien qu'il ne l'a été pour ses prédécesseurs.

On pourra être surpris de n'avoir point entendu prononcer dans cet article le surnom d'^postal; j'ai trouvé dans l'excellent traité de numismatique d'Eckhel ' de justes motifs pour ne pas enqjloyer cette qualification odieuse. L'auteur fait observer que le mot grec A7toaràrr)ç, (que nous rendons en françois par celui à .Apostat) désigne seulement un changement de parti ou de secte; et que c'est d'après le jugement des hommes par qui le mot est employé que le changement est réputé mériter la louange ou le blâme. Il ajoute: «D'après cela, tout chrétien que je suis, et ne considérant que la force du mot, je ne craindrois

(i) Doctrina Numorum veterum, t. VIII; p. i3i.

CONSTANTm ET SA FAMILLE. 0.09

pas d'appeler apostat le grand Constantin , parcequ'il abandonna chap. xvik. ridolàtric pour embrasser le christianisme." ^ou,tant,n

1 et sa famille.

On voit la tête nue de Julien sur la médaille d'or du n" 5 de la pi.LxiictLxm. pi. LXni, avec la légende FLai^ms CLaudius IVLIANVS NOBz/w ^' ^^ ^' '■ CAES^r. Pievers, un bouclier sur lequel ou lit VOTIS. V. , soutenu par Rome casquée, et par Constantinople coiffée avec des tours; exergue, li.OJSST Ajitinopoli's (ville où a été frappée la médaille); légende, GLORIA REIPVBLICAE. La tête de Julien est ici sans barbe , comme sur toutes les médailles où il n'est pas apjDelé Auguste.

Julien porte un diadème de perles sur la médaille de bronze du n°4 , pi. LXIII; légende, Dominiis Poster ^Lavius CLaudius IVLIAJNYS ViusYelix hNGuslus. Revers, le bœuf Apis, et deux étoiles dans le champ; légende, SECVRITAS REIPVBL.; exergue, TCON. Ammien ' raconte que pendant le séjour que Julien fit à Antioche on voulut avoir eu Egypte un nouveau bœuf Apis, et qu'on l'y trouva après beaucoup de recherches. Ce fut sans doute à cette occasion qu'on frajipa la médaille du n" 4-

Voici comment s'exprime Visconti' sur la statue du musée royal, n" 3oi, que l'on volt Ici dessinée sous le n" i de la planche LXÎII, avec sa face et son profil dessinés sous les n" o, et 3 : «Le dernier des Césars de la race de Constantin, cet homme, que ses vertus, ses travers, sa philosophie, et son fanatisme, ont rendu tour-à-tour l'idole et l'abomination des différents partis, Julieii-V Apostat , est représenté dans cette statue. La ressemblance de la tète avec son portrait, constatée par les médailles, est de l'évidence la plus frappante. On y remarque la barbe, que Julien ne se fit plus raser dès qu'il eut secoué la

(1) Ainni., XXII. (2) Notice du Musée, an X.

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