LUCIUS VERUS, EMPEREUR, ET LUCILLE SON ÉPOUSE
En voyant le contraste frappant qui existoit dans les inclinations, dans les mœurs, dans toutes les actions de Marc-Aurele et de Lucius Verus, les Romains jugèrent combien étoit dangereuse la création simultanée de deux empereurs; dans le siècle suivant, ils éprouvèrent combien elle étoit funeste. En effet, si Marc-Aurele fut le modèle de toutes les vertus, Lucius Verus fut celui de tous les vices. A la vérité, si l'on en croyoit Capitolin ', il ne faudroit le placer ni au rang des bons princes ni parmi les mauvais, parceque, dit-il, il n'eut pas d'horreur pour le vice, ni de penchant pour la vertu. Il assure même qu'Antoniu aimoit la simjDlicité de sou esprit et la pureté de ses mœurs. Mais cet historien', qui se contredit souvent, est ici bien peu d'accord avec lui-même , car il fait ailleurs le tableau de la vie licencieuse de Lucius Verus. Il le peint vivant dans l'adultère, passionné pour le jeu, aimant les longs repas, passant les nuits dans les cabarets, enfijageant des luttes avec les hommes les plus dégradés dans l'opinion publique; de sorte qu'il le compare lui-même, pour les vices, à Caligula, à Néron, et à Vitellius; et il ajoute que l'autorité de son frère, Marc-Aurele, put seule empêcher que ses vices ne fussent portés à des excès qui eussent été funestes pour l'empire. D'ailleurs tous les historiens s'accordent sur le caractère de Lucius Verus; Eutrope^ dit qu'il avoit «un « esprit hautain , que cependant le respect pour son frère l'empê-
(.) /« Fera, I et III. (2) Ibid., IV, VIII, etX. (4) Brev., VII, 10.
FAMILLE D'ANTONIN-PIE. io3
ce cha seul de commettre des crimes;» et le jeuue Victor' assure cuap. v. qu'il avoit «un caractère dur et porté à la débauche.» Antomn-Pie
A A ff sa tamille
Mais Lucius Verus, selon le même Victor, aimoit beaucoup Tijpuve les poètes tragiques. 11 avoit même compose dans sa jeunesse des vers et des harangues'; et Marc-Aurele lui avoit donné les meilleurs maîtres en tout genre. Heureux s'il eût profité, pour former sou cœur et son esprit, d'une si bonne éducation! C'est peut-être au temps de son extrême jeunesse qu'il faut rapporter les éloges que l'on a faits de sa douceur, de sa franchise, et de son attachement sincère pour ses amis.
Lucius Verus (il est ordinairement ainsi désigné) fut appelé à sa naissance, arrivée l'an i3o (883 de Rome), Lucius Ceionius Commodus; ensuite Lucius Ceionius Aelius Commodus, lorsqu'il entra dans la famille Aelia, par l'adoption du César Aelius son père, faite par Hadrien; enfin Lucius Aurelius Verus, et Lucius Verus quand Marc-Aurele, l'associant à l'empire, lui fit prendre son nom. On a cru qu'ayant été adopté par Antonin, il avoit recule nom d' Antonin; et Capitoliu et Lampride le disent expressément; mais il ne le portoit probablement que dans l'intérieur du palais; car EckheP a prouvé qu'aucun monument public vraiment authentique ne lui donne ce nom vénérable.
Petit-fils d'Hadrien, qui avoit adopté son père l'an i35, il fit partie de la famille impériale même après la mort du César Aelius, arrivée l'an i38. Hadrien remplaça, la même année, ce fils adoptif par Antonin, qu'il obligea d'adopter aussi Marc-Aurele et Lucius Verus, âgé de sept ans. Questeur en i53, Lucius Verus donna des spectacles auxquels il présida, assis entre An-
(i) Ei>it.,XV]. (2) Capitol., ir. (3) Doctr. iV. r.,VII,y5.
io4 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. IL
,:„,,, V tojiin et Marc-Aurcle. Antonio le désigna consul Tannée sui- A„i,mi>i-p,c vante et l'année i6i; mais il ne le nomma point César, et il ne
pl sa fnmillc
l'i xr.iii
inptivp. réleva jamais au-dessus du rang de simple particulier; à cause, dit Capitolin ', de son pencliant pour la mollesse et la déljauche; de sorte que Verus n'eut d'autre titre personnel que celui de fils d'Auguste. L'année iGi, qui fut celle de la mort d'Antonin, vit Lucius Verus élevé h un rang auquel il semhloil ne devoir jamais prétendre; car le sénat força Marc-Aurele à accepter l'empire, sans faire mention de son frère adoptif. Mais le premier acte du nouvel empereur fut de nommer Lucius Verus, César, Auguste, Proconsul, et de le revêtir de la puissance tribunitienne, en lui donnant son ancien nom , Verus.
Quelle raison put engager Marc-Aurele à faire une chose qui n'avoit pas encore été tentée , à se donner un collègue? Ce ne fut pas sans doute la considération pour Verus, qu'il n'estimoit pas; mais la justice qu'il croyoit devoir rendre à son frère adoptif, ou plutôt, comme on l'a dit, le choix d'un chef actif et robuste qui piitle suppléer dans le commandement des armées, pendant qu'il se livreroit aux études philosophiques et aux soins de l'administration, qui convenoient seuls à sa foible santé. Aussi l'envoya-t-il, l'année suivante, faire la guerre aux Parthes, qui venoient de soulever tout l'Orient contre les Romains'. Il cherchoità lui donner l'occasion d'acquérir de la gloire, et à l'arracher aux délices de Rome. Mais ses espérances furent trompées; Lucius Verus parut seulement à l'armée, et il en abandonna le commandement à ses lieutenants , qui se couvrirent de gloire. Pour lui , après avoir épuisé dans un voyage prolongé outre mesure tous les genres de volupté que lui présentèrent la Cam-
(i) In T'ero, III. (2) Capitol., IV.
Antonin-l*ie
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adoptive.
Pi. Xl.lll.
FAMILLE D'ANTONIN-PIE. io5
jDnnie, la Grèce, les côtes de l'Asie, il passa quatre années à cuip. v. Antioclie, Tété dans ce bourg de Daphné célèbre par les débau- êi"s.rf'a"miîe elles et les prostitutions , et l'iiiver à Laodicée. Cependant , ayant donné un roi à l'Arménie, il reçut le surnom d'Arméniaque , que prit aussi Marc-Aurele , suivant l'usage'.
Celui-ci envoya , Fan 164 , dans l'Orient, sa fille Lucille , qu'il donuoit en mariage à Lucius Verus. Il ne l'accompagna que jusqu'à Brindes, parcequ'on disoit qu'il vouloit aller en Syrie pour s'attribuer la gloire d'avoir terminé la guerre contre les Partlies'. I^ucius Verus vint au-devant d'elle à Ephese, et la conduisit dans l'Orient, où elle fut témoin de la vie licencieuse de son mari; et elle se crut autorisée à l'imiter. Celui-ci fut contraint de quitter des contrées où tout favorisoit ses inclinations vicieuses, pour se rendre à Rome, où l'appeloit Marc-Aurele. Il y partagea avec lui l'iionueur du triompbe l'année 166, et ils prirent ensemble les surnoms de Partbique et de Père de la patrie. On auroit pu s'attendre à voir Lucius Verus amener de l'Orient des rois captifs pour orner son trioinpbe; mais il arriva suivi d'une troupe de comédiens. Son nombreux cortège transporta en Occident cette épidémie terrible qui le ravagea pendant plusieurs années.
A peine arrivé à Rome, Lucius Verus fut forcé de suivre dans la Germanie, pour combattre les Marcomans, Marc-Aurele, qui vouloit soustraire aux regards des Romains un empereur méprisé pour ses folies et ses débaucbes. Enfin, l'an 169, les deux empereurs, voyant la soumission des barbares, et fuyant l'épidémie, se retirèrent à Aquilée, où ils vouloient passer l'biver; mais la contagion ayant atteint cette ville, ils repartirent presque
(1) Capitol., VII. (2) Ibid., M. Jurel., IX.
Anloniii-Pio pt sa famille
l>l XLIH
106 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. IL
ciup. V. aussitôt pour Rome, montés sur le même char. C'est dans ce voyage que, près d'Allinum, Lucius Verus fut frappé d'apoplexie, '"'"'"■ comme le raconte le médecin Galien ', que les empereurs avoient fait venir de Rome à Aquilée , pour retarder les progès de l'épidémie. Il mourut à Altinum, après qu'on l'eut inutilement saigné; mais cette saignée servit de prétexte à ceux qui accusèrent de sa mort Marc-Aurele, ou Faustine, ou Lucille, et qui parlèrent aussi de poison. Quanta Marc-Aurele, Dion' raconte «qu'il «avoit été forcé, à ce qu'on disoit, de prévenir les complots que «Lucius formoit contre ses jours; 33 mais Capitolin' dit expressément que «c'est un crime {nef'as) d'ajouter foi à une sem- «blable calomnie; quoique les pensées et les actions de Verus « eussent dû lui faire éprouver une pareille fin. » Victor"* exprime fortement l'horreur que lui inspiroit cette calomnie: «Il n'ap- «partient, dit-il, qu'à des esprits enclins aux crimes d'admettre «cette accusation contre un si grand homme. « On donnoit pour motif à la haine de la belle-mere de Verus l'aveu que celui-ci auroit fait à Lucille du commerce criminel qu'il avoit eu avec sa mère, Faustine; et, à la haine de la fille, l'empire qu'exerçoitFabia, sœur de Verus, sur ce prince foible.
Quoi qu'il en soit de ces conjectures, Lucius Verus mourut, après neuf ans de règne, dans la trente-neuvième ou la quarantième année de son âge. Par l'ordre de Marc-Aurele, on le déposa dans le mausolée d'Hadrien, et ou lui rendit les plus grands honneurs'. Cet empereur étoit bien fait de corps; il avoit de beaux traits; son front étoit avancé; il laissoit croître entièrement sa barbe, cà la manière des peuples barbares; et il attachoit un si grand prix à la couleur blonde de ses cheveux (ceux des Ro-
(i) Toni. IV, p. 362. (3) In Vero, XI.
(2) Lib. LXXI, 2. (4) Cœ5.,XVI. (5) Capitol., X.
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mains, ainsi que ceux des habitants de l'Europe méridionale, étoient noirs), qu'il les jDoudroit avec de la poussière d'or.
Les portraits en marbre de Lucius Verus sont les plus communs de tous ceux de la collection des empereurs. Le musée royal en renferme plusieurs. Le plus précieux est le buste colossal du n° III, gravé ici sous les n" i et 2, planche XLIII. On le découvrit, avec plusieurs autres du même empereur et de son frère Marc-Aurele, à une lieue de Rome, sur la voie Cassienne, dans la ferme d'Acqua Traversa, où l'on croit, avec vraisemblance, qu'étoit située la maison de plaisance de Lucius Yerus. Il faisoit partie de la collection conservée dans la villa Pinciana, jadis Borghese. On regarde ce buste, qui est de marlire de Paros, comme un chef-d'œuvre de sculpture. La barbe, et les cheveux courts et fort épais, sont traités avec la plus grande habileté; la ressemblance est pleine d'expression et de noblesse.
On a gravé ici deux médailles de Lucius Verus pour justifier la ressemblance du buste. La première, n" 3, est un très petit bronze de la ville d'Elœa dans l'Aeolie ; elle présente d'un côté la tête nue, sans barbe, de Lucius, avec la légende AOYKIOC- KAICAP, Lucius César, et au revers, dans une corbeille, un pavot entre quatre épis, avec la légende EAAIT,flN, (mounoie) des Eléens. La seconde, n" 4? est un grand bronze sur lequel on lit autour du buste de Lucius Verus, IMPe/YZ/o/' CAESûrr LmczW AVREL/mj VERVS ANGustus; et au revers, CONCORD/a KVGusta (pour concordia Augustorum) TRlbuiiàid Votestate COS. [consul) II. Pour type, une femme assise tenant un globe, ayant à ses côtés une corne d'abondance surmontée d'une petite figure peu distincte.
Ciiir. ^
Antouin-Pie
et sa faniilli;
adoptive.
PI. XLIII
X° I et 1.
N' Icii.
Lucille, épouse de Lucius Verus, et fille de Marc-Aurele et
l'i. xr.nr.
io8 ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. JI.
(HM.. V. de Faustinc, n'eut aucune des vertus de sou pcre, et rappela A..tomn-i'ic ^^^^ j^^. ^-^.^^ j^ g,^ j^gj.^ . j^^ nioïus riusloire n'a conserve d'elle
et <a ramilla
.doptivc. f^^ig (]g honteux souvenirs. lïUe naquit, comme on peut le conclure d'un passage de Capitoliji', l'an 147 (900 de Pvome^, ou le précédent; et elle reçut en naissant les noms d'Annia Lucilla, ainsi qu'on les lit sur une médaille des Byzantins'. Marc-Aurele la donna pour épouse, l'an 164, à son collègue Lucius Yerus. On trouve les détails de ce mariage dans la section précédente.
La mort subite de Lucius Verus, arrivée l'an 169, donna lieu à de violents soupçons. On dlsoit que, jalouse de l'empire qu'il avoit laissé prendre sur lui par sa sœur Fabia , Lucille avoil joint son ressentiment à celui de Faustinc, qui ne pardonnoit pas à Verus d'avoir appris à son épouse la liaison criminelle qu'elle avoit eue avec lui; de sorte que, de concert, elles avoient empoisonné l'empereur. Leurs mauvaises mœurs seules purent faire naître ces soupçons, que l'histoire n'a pas confirmés \ Le deuil de Lucille n'étoit pas achevé que Marc-Aurele, près d'aller faire la guerre aux Germains, lui donna pour époux Claudius Pompeiauus, originaire d'Antioclie. Fils d'un simple chevalier, celuici avoit illustré sa famille par sa bravoure, par ses talents, et par sa probité. Lucille, qui étoit fille d'un Auguste, et Auguste ellemême, regarda, ainsi que sa mère Faustinc, d'un mauvais œil cette alliance avec Pompeianus; mais l'histoire en a porté un autre jugement^; et l'on croit, avec beaucoup de vraisemblance, que l'empereur Julien veut parler de ce gendre vertueux, lorsqu'il dit que Marc-Aurele eût agi plus sagement en lui laissant l'empire, qu'il auroit su bien gouverner, plutôt qu'à son fils.
Ce fils, Commode, devenu empereur, laissa Lucille jouir de
( 1 ) /n Fera , X. (3) M. Àurel. , XX.
{■?.) Must. Christ. , tab. LXI. (4) Cœsar. , I , p. 3i 2.
'ilrïl". V.
Arilouin-l'ir et -.1 famille
FAMILLE D'AINTONIN-PIE. 109
tous les honneurs qu'on lui rencloit comme impératrice ' (moins
par respect pour ses aïeux que par suite de la liaison criminelle
qu'il eut avec sa sœur); mais elle étoit forcée de céder à Timpé- i.io,.tive.
ratrice régnante, a Lrispine. Ce motil la porta a conspirer contre
lesjours de Commode; Dion' en assigne un autre: «Cette femme,
ce dit-il , aussi injuste et aussi débauchée que son frère, méprisant
«son époux Pompeianus, excita un aulre Pompeianus à dresser
« des embûches à Commode; elle l'entraîna à sa perte , et elle fut
«tuée elle-même, après la découverte du crime.» Zonare' parle
de ce jeune Pompeianus, de son mariage avec la fille de Lucille,
et de ses liaisons criminelles avec sa belle-mere. Lampride' seul
dit que les cruautés de Commode portèrent Lucille et Quadra-
tus à conspirer contre ce prince. On croit qu'elle vouloit faire
régner ce Quadratus. Commode l'exila d'abord dans l'de de Ca-
prée, où ensuite il lui fit ôter la vie l'an i83. Elle mourut âgée
de trente-sept ans.
Les portraits de Lucille sont rares, parcequ'il est probable n 0^7. que Commode les fit détruire. Entre tous ceux qui ont échappé à sa vengeance, on doit mettre au premier rang le buste de marbre pentélique dont on voit ici gravés, sous les n" 6 et 7, la face et le profil. Ses grands yeux et les autres traits sont con- ,
formes à ceux des têtes placées sur les médailles de Lucille. Il est conservé dans le musée royal, sous le n° 97. Il fut trouvé dans les fouilles que l'on fit, en 1792 , dans les ruines de Gabics, par ordre du prince Marc-Antoine lîorghese.
Le médaillon de bronze du n" 5 justifie la ressemblance du n 5. buste. On y voit d'un côté la tête de l'impératrice, coiffée comme celle du buste, avec la légende LVCILLAE AYGMJto ANTONIM
(1) Laniprid. , Commod., IV, v. (3) Lib. XII, 4-
(2) Lib. LXXII, 4. (4) In Commwl. , IV.
iio ICONOGRAPHIE ROMAINE. Part. ] [.
cha,.. V. AyGusti Filiœ. Revers sans légende ; temple rond de Vesta , dans Antonm-Pic lequel ggt \q nalladiuui ; au-devant six femmes debout sacrifient
et sa rainillc 1 /
i.iopiive gyp yjj autel : ce sont les six vestales.