Archives de la Comédie-Française. Dossier de Caffieri
ioo ESSAI D'ICONOGRAPHIE VOLTAIRIEXX E.
La Comédie répondait, le (6 mars, un mois après, jour pour jour; ce qui s'explique p;ir certaines hésitations que laissent d'ailleurs entrevoir le billet de Caffiéri. C'est le semainier qui naturellement tiendra la plume.
« Monsieur,
« La Comédie reconnoit à l'offre que vous lui laites ce votre honnêteté et l'amour du génie qui caractérise vos ouvrages pour les grands hommes. Elle vous remercie du cadeau que vous \ ouïes bien lui faire, et l'accepte avec une reconnoissanec proportionnée à son amour et à son admiration pour l'homme immortel dont ce buste est l'image. Elle sent pourtant le danger qu'il y auroit de placer tout autre qu'un Voltaire de son vivant dans le foyer, à côté des Corneille et des Racine. Elle va faire une délibération qui attestera l'exception que mérite M. de Voltaire et qui fait à son égard seulement renoncer la Comédie à l'usage de n'y admettre que les morts. Le grand âge de M. de Voltaire est une excuse : l'impatience de l'immortaliser ne lui reproche point sa longue vie; mais grâce à elle, elle le paie comptant de ce que Molière et Corneille se sont trop hâtés d'obtenir par une mort prématurée.
« Des Essarts. »
Isolée de la précédente, cette lettre masquait un piège dans lequel il était difficile de ne pas tomber; et il était tout naturel de supposer ce buste de Voltaire l'œuvre propre de cet artiste laborieux, fécond, avide de renommée. Ce qui devait encore aider à cette erreur très-concevable, c'est que le comte de Clarac, dans son Musée Je sculpture ancienne et moderne, parle d'un buste de Caffiéri, comme ayant figuré dans les anciennes salles de l'Académie française, au Louvre. Il est assurément le seul qui fasse mention de l'ouvrage, et, bien qu'il y revienne à deux fois ', l'on va plus loin que
i Comte Je Clirat, Htuùt de sculpture wtique et moderne, t. I., p. 7)6.
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le doute, et l'incrédulité persiste, en dip td.'s a.fi-.n irions d'un écrivain qui n'a point été pris jusqu'ici en flagrant délit de légèreté ou de mauvaise loi. Quoi qu'il en soit, pour en revenir au buste de Le Moyne sorti de sa poussière en une circonstance unique, il y est si bien rentré depuis juste un siècle, qu'il est à craindre qu'on ne le retrouve plus. Caffïéri nous dit d'ailleurs qu'il était en plâtre, c'était être médiocrement armé contre un heurt malheureux, un accident quelconque *. Anecdote théâtrale de l'Homme unique à tout âge. Encore la scène
de la loge. Voltaire, M"" Denis et M de Villette, cette dernière,
à la sollicitation de toute la salle, posant la couronne sur la tète du patriarche de Ferney. Coloriée et non coloriée. H. o'" 23. L. o" 32. Avec ces vers :
Cette couronne Qui sied si bien à vos mains...
I. Mais était-il supposable que ce premier dos bustes de Voltaire n'eût point obtenu les honneurs d'un.- matière moins fragile, plus digne de l'artiste et du poéter M. Philippe de Saint-Albin nous assuré avoir vu passer, il y a trois ou quatre années , peur un prix tort modique, aux enchères de l'hôtel, dans une des silles d'en bas, avec d'autres vieux marbres le buste en marbre de Voltaire. Cela prouve au moins que l'œuvre de Le Moyne existe encore. C'est beaucoup déjà. M. de Saint-Albin a recueilli quelques épaves voltairiennes qu'il a bien voulu nous communiquer. Il possède, entre autres, le tableau original du Lever du ph:los?phe de Ferney. que nous avons décrit tp. a- , et dont nous avons donné la reproduction d'après une gravure dj temps. Ce tableau, qui provenait, comme on l'a dit, du cabinet de M. de Fonscolombe, est une toile de -,6 centimètres de hauteur sur 30 de largeur. La peinture n'est pas celle d'un coloriste, le ton en est monotone et même maussjde ; mais c'est une charge pleine de mouvement et de venté. Dans la gravure or. a substitué malignement et bêtement le portrait de Fréron j l'estampe des Calas, de Carmontclle. Près Ju philosophe occupé à passer si culotte rouge, s'agite un petit chien que la gravure a dédaigné, et qui tient pourtant sa place aimable dans la composition. Qjant à la s>ubrette, c'e;t la un apport étranger et de la dernière heure. M. de Saint-Albin nous a fait voir, en outre, deux méJaillons représentant Voltaire : le premier ui ovale renversé, c'est l'auteur à'OEdipe, jeune, sans perruque, ci robe de chimbre jaunâtre, une feuille de pipier sur sa table prête à recevoir cette rosée abon Jante de vers qui lui coûtiient s; peu; le second e.t plus remarquée, un médaillon ronJ, nous offrant un Voltaire de quarante-huit ans. La miniature est fine et bien traitée. Nous avons dit p'us haut p. 19 que le pastel de Lcnoir avait dû être tait sur un portrait attribué à M"' de Livry; ce dernier, à notre estime, ne serait à son tour qu'une copie de la jolie miniature que possède M. de Saint-Albin.
loi F?SAI D'ICONOGRAPHIE VO LT.A I R I F.NN E.
Voltaire couronné par madame Vestris1, dans son costuma d'Irène, le sceptre à la main. Le poète est en costume de \ille. appuyé sur sa canne. Desrais delin. Dupin, sculps. In-folio, avec les vers de Saint-Marc, déjà cités et tant de fois reproduits : « Aux veux de Paris enchante... » — Ibid. en couleur.
La France en robe constellée de fleurs de lis, couronnant le philosophe. Chez Alibert. H. o' i}. [,. o'a 14. Ce n'est pas le même buste dans toutes les épreuves.
Voltaire couronne par les comédiens français, le 30 mars 1778. Avec les mêmes vers que ci-dessus, qu'on allait parodier par ceux qui suivent dans une estampe satirique. Voltaire couronne par les comédiens. Ce n'est plus ni M ' Yestris ni la France qui décernent une couronne au triomphateur, c'est Arlequin :
II est beau de la recevoir
Quand c'est Arlequin qui la donne.
Couronnement du buste de Voltaire, par Couché.
Avant d'entrer à la Comédie, où lui était réservée cette ovation qui tient du rè\e, l'auteur de la Henriade était allé, au Louvre, rendre visite à des confrères dont il avait vécu trop longtemps séparé. II y fut accueilli comme un dieu. Joseph Vernet, qui assistait à la séance de l'Académie française, ne laissa pas échapper l'occasio:i de saisir au vol cette étrange tète, aux trois quarts perdue dans son immense perruque; car tout peintre de marine que l'on fût, l'on était portraitiste aussi, et Vernet s'est plu à animer ses paysages et ses rivages d'un monde de personnages dans les costumes les plus pittoresques, traités tous avec soin et prédilection '-. Huit jours après, Monnet,
1. Et non M"* Clairon, comme le portent trop souvent les catalogues d'estampes. Cette erreur est X relever dans le catalogue, d'ailleurs si soigné, de la Collection des pjrtr-its Je Vicole fruiçiitt, de Firmin DiJot, t. I, p. 19?, Voltaire et Clairon. la célèbre actrice, à la suite de dégoûts qu'elle prit trop j cœur, vivait, depuis treize ans, en dehors du théâtre, non sans une •ecrète mais poignante amertume.
2. Léon Lagrange, Jjsepfi Vernet et U peinture mi XVIII* siècle (Didier 1864), p. 22 1.
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peintre du roi, à la loge des Xeuf-Sœurs dont il était un des membres (comme Vernet, au reste: dessinait, pendant le cours des lectures, le portrait de frère Voltaire, qui le trouva, nous dit Grimm, plus ressemblant qu'aucun de ceux qui ont été gravés1. Cette loge des Neuf-Sœurs réunissait tous les personnages de marque dans les lettres et dans les arts. Nous avons nommé Vernet et Monnet; lluudon, auquel nous arrivons, en sera, et Greuze pareillement. Nous avions pensé d'abord que ce fut à cette séance que Greuze conçut l'idée de rappeler un de ces épisodes, plus nombreux qu'on ne pense, qui se racontaient alors, où le seigneur de Ferney s'oublie pour n'être plus qu'un brave, bon, excellent et généreux vieillard; mais son initiation ne date que du 28 novembre, le matin même de la cérémonie funèbre, en souvenir du poète qu'on venait de perdre. Arrivons à la description de cette page intéressante, tout une découverte, si c'était aussi bien un Greuze incontesté et incontestable.
La famille de Calas racontant ses malheurs à M. Je Voltaire dans la foret de Ferney. J. B. Greuze. 166. H. o" 45. L. o" 57. Telle est du moins la copie de l'étiquette de vente collée sur le cbàssis de cette toile curieuse. A droite, au premier plan, Voltaire de profil, perruque frisée, habit rouje garni de fourrures, jabot, manchettes de dentelles, gilet de moire blanche brodé, culotte de satin noir, souliers à boucles d'argent. 11 est assis sur un tronc d'arbre, s'appuie d'une main sur sa canne et tient de l'autre un livre entr'ouvert : l'oeil attentif et pétillant, l'expression du visage pleine de bienveillance et de bonhomie. A gauche, un homme dans la maturité de l'âge, un paysan, debout, le corps incliné, tête nue, lui adresse la parole, et les sentiments qui l'agitent se reproduisent sur ses traits vivement émus. Il n'est pas seul. Lu petit garçon de cinq ou six ans, à la mine éveillée, se tient près de lui, l'œil fixe, étonné.
1. Grimm, Corre^-or.i^ncc littéraire (Paris, Fume, t. X, p. 124 et suiv. F.xtrait de la planche do h respectable loge des Neuf-Soeurs, a l'Ori-- it J-- Paris, le septième |our du quatrième mois de l'an de la vraie lumière 57-8.
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Derrière le personnage que nous venons de crayonner, l'on aperçoit une femme jeune encore, mais flétrie par le chagrin et la souffrance; ses cheveux disparaissent en partie sous son bonnet, les bras nus jusqu'au coude, en tablier blanc, une paire de ciseaux retenue a lu ceinture par un cordon bleu clair pendant sur un court jupon. Près d'elle, mais un peu en arrière, une fillette, rose et ronde, le regard étonné et curieux, suçant l'un de ses doigts et cramponnée de la main gauche au jupon de sa mère. Ce n'est pas tout. Au second plan, derrière la mère et son enfant, se tient une jeune fille, la tète penchée sur l'épaule gauche, s'essuvant le visage avec son tablier, visiblement troublée et bouleversée par le discours de ce brave homme, son père, à n'en pas douter, et la conscience de leur présente détresse. Comme fond de tableau, un épais fourré, quelques gros arbres, des bâtiments dans une échappée au bout de laquelle se profile une haute montagne.
Si nous sommes entrés dans d'assez longs détails sur l'ajustement et le costume, c'est qu'ils n'étaient pas indiùerents pour la recherche des véritables acteurs de cette scène villageoise. Les Calas étaient des marchands de Toulouse bien posés, ayant tous une culture intellectuelle. L'un des fils, celui dont la mort violente donna lieu à l'atroce malheur de toute cette famille, avait suivi les cours de droit; sa qualité seule de protestant l'avait empêché de se laire recevoir avocat. Les filles étaient des demoiselles, et Carmontelle s'est chargé, dans l'estampe bien connue de la prison, de nous renseigner sur la manière de se vêtir de la bourgeoisie du temps. Ces malheureux que sont-ils donc? Les Sirven peut-être.- Mais Sirven père était un arpenteur-géomètre, s'occupant de la tenue et de la classification des registres féodaux relatifs au dénombrement et à la nature des héritages ; il était accueilli dans ses tournées avec bienveillance et politesse par les seigneurs duns la censive desquels il avait à opérer, il mangeait même à leur table. Ce n'était donc pas un paysan, et il ne peut être, pas plus que les Calas, l'un des héros anonymes de ce drame intime.
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Seraîent-ce les .Martin, les M >ncbailly, autres victimes lamentables du fanatisme ou de la criminelle légèreté des investigations judiciaires de ce temps- Mais, si, pour .Martin au moins, la condition ne s'éloigne pas trop de celle qu'indiquent l'attitude et le costume des personnages que nous avons décrits, ce ne peut être ni Martin ni Montbaiilv, dont l'innocence, comme celle de Calas, ne devait être reconnue que lorsque l'un et l'autre auraient subi leur arrêt. Voltaire, que tant d'eitrovables erreurs ne feront que surexciter, que l'on verra incessamment et jusqu'à la dernière limite de 1 âge sur la brèche, durant ce séjour de vingt années en Suisse, se sera entremis pour plus d'une infortune, et l'on se tromperait fort, si l'on croyait connaître à cet égard tout ce qu'il a tenté et tout ce que son influence et ses importunites ont obtenu. Ainsi, nous lisons ces lignes, dans l'éloge que lui a consacré Palissot :
« De malheureux paysans de sa terre, ruinés par un procès qu'ils avaient perdu, se présentèrent à lui, Tondant en larmes et implorant son humanité, il voulut voir leurs papiers, les remit à un avocat célèbre pour les examiner, et dit à ces infortunés de revenir. L'arrêt qui les avait condamnés était irréprochable par le fond et par la forme. Cette fatale lumière, en leur étant toute csp.rance, sembla les accabler d'un nouveau malheur. L'objet de leur perte se montait à mille écus, somme exorbitante pour de pauvres cultivateurs chargés d'une famille nombreuse. Voltaire ne put tenir à ce spectacle de douleur; il passa dans son cabinet, leur apporta cette somme, en les remerciant de lui avoir procuré l'occasion de les secourir, et ce ne fut pas le dernier bienfait qu'il répandit sur eux. Ce trait fut consacré par un médaillon que nous avons vu chez M. d'Argental1. »
Ce médaillon, qui a dû figurer dans la collection de curiosités voltairiennes de l'héritage de l'ange gardien, nous a échappé. Cela est a regretter, car peut-être l'auteur du tableau que nous analysons y
i. Palissoc, 1* G<r.U de Voluirt (.Paris, Pa-ris i£u6 , p. 48.
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avait-il puisé l'inspiration du sien. Greuze n'est jamais allé à Ferney, et il n'aura vu Voltaire qu'au retour de celui-ci, en 1778. Mais il est presque impossible d'admettre qu'il ait l'ait ce petit portrait sur une des nombreuses estampes qui couraient: la ressemblance est frappante, et l'artiste s'en est plus préoccupé et l'a plus recherchée qu'on ne l'eût attendu de Greuze. Au surplus, il se rattrape sur les autres personnages qui ne diffèrent en rien, enfants et parents, de son monde rose et boutH. Ajoutons même que cette servile soumission à un type immuable est un des arguments les plus sérieux à opposera ceux qui élèveraient des doutes sur l'authenticité de la toile. C'est bien là un Greuze, ou la copie d'un tableau de Greuze; mais, dans cette dernière hypothèse, où serait l'original .- Quoique durant quelques années il eût pris le parti de bouderies expositions, il est assez étrange sans doute qu'un tableau du peintre de l'Accordée de pillage ait pu demeurer ignoré jusqu'à ce jour. Celui-ci a passé, toutefois, dans des ventes et doit figurer sur des catalogues de ventes : mais si les traces en subsistent, elles sont insuffisantes pour aidera découvrir ces pièces probantes '.L'œuvre, paraitrait-il, nous revient d'Amérique, où elle a dormi une quarantaine d'années1. Disons, en somme, qu'au double point de vue du sujet et de son exécution, cette toile a pour nous une importance véritable, qui légitime la place que nous lui avons consacrée.
Le nom de Greuze nous amène tout naturellement à signaler l'œuvre de l'une de ses élèves. M"' Beaulieu, dont on exalta beaucoup alors un petit tableau de trente-quatre pouces de hauteur sur vingt-cinq de largeur : la Musc de là poésie livrée aux regrets que lui cause h mort de Voltaire. Les Mémoires secrets, qui se font l'écho de l'opinion, s'étendent à satiété sur l'intelligence, la sagesse, la correction du dessin; clair-obscur, draperies savantes, coloris vrai,
1 Nausavon, donné h première ériquette avec son numéro, 116, au milieu du ch.issis du haut; il en ex.ste encare deax autres : « Gr.u^, n" 4* » i «, en gros chères .mpnmes collés en bas, à droite de b peinture, mais en partie enlevé ce dernier chitire : « 3}? ».
a. Ce tableau est la propriété de M"« Geneviève Boiileau.
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teintes habilement tondues, rien n'y manque, et cela serait au mieux s'ils ne négligeaient absolument de nous donner ies moindres détails sur la composition de cette page si intéressante, à les entendre, qui prouve, en tout état de cause, qu'on aimait et admirait Voltaire dans L'atelier de Greuze1.
1. Mémoires ccret pour servir à l'histoire Je i- Ki-uhli^ue des lettres. Londres, John AJamsoiO, t. XXX, p. 66; Ju 13 novembre i"*ï.