DANZEL
Nous avons dû traiter l'œuvre de Huber dans son ensemble ; et, si l'on songe que, durant près de vingt années, l'artiste ne passa guère de semaines et même de jours sans se montrer à Ferney, l'on comprendra qu'il y a toute une succession chronologique qui nous a forcément entraîné bien au delà de l'heure présente. Nous aurons donc à revenir sur nos pas.
L'Académie française avait le portrait de ses membres : c'était dans ses traditions; elle tenait à posséder leur effigie, assez indifférente d'ailleurs sur la valeur intrinsèque de chaque toile.
L'abbé d'Olivet adressait à Voltaire, en septembre 1756, une curieuse lettre où l'on trouve à cet égard les détails les plus plaisants. L'Académie s'est mise en frais, elle a fait faire ceux des portraits de ses membres qui lui manquaient, u moyennant trente-huit livres, dont trente pour la copie et huit pour la bordure ». C'est ce qui s'appelle faire bien les choses, et l'on regrette que l'incomparable galerie ait été dispersée. « Notre salle ressemble comme deux gouttes d'eau à celle des cordons bleus qui est aux Grands-Augustins : même uniformité de tableaux et de bordures, chacun dans l'ordre de sa réception... Songez que vous aurez pour voisin monseigneur l'abbé comte de Bernis. Quelles joues, quels yeux, quel coloris? Dame Nature et dame
ESSAI D'ICONOGRAPHIE VOLTAIRIEXN'E. î5
Fortune, quand elles s'entendent, ae r -. îs as des miracles!- '. . C'est là un petit trait innocent à l'endroit de la t'ace rubiconde de Babet la bouquetière, face non moins rouge que cette pourpre que plus d'un lui enviait. Quoi qu'il en soit, c'était une invite au poète, dont on souhaitait le portrait, et qui se fera un peu tirer L'oreille avant de s'exécuter. Nous soupçonnons, toutefois, une erreur de date 5 autrement Voltaire aurait fait attendre plus que de raison sa réponse, puisque c'est le 21 août de l'année suivante (presque une année d'intervalle) qu'il semble se rappeler qu'on lui demande sa sèche effigie. « Un Cramer ', mon cher maître, m'a dit de vos nouvelles, que vous vous portiez mieux que jamais, que vous vous souvenez encore de moi. et que vous voulez que j'envoie mon maigre visage pour mettre à côté de votre grosse face. Tout cela est-il vrai? et ma physionomie ne sera-t-elle point de contrebande? Que faites-vous de
tant de portraits!- Bientôt le Louvre ne les contiendra pas 5 »
Quoiqu'on tasse l'indifférent et le dédaigneux, la proposition llatte, et l'on se prêtera de bonne grâce à la requête de l'Académie. « Si vous voulez me fourrer, écrit-il sept jours après, à côté de Campistron et de Crébillon, ma face est à vos ordres. 1 11 en écrit également à d'Argental, et le prie d'en parler à sa nièce. Il y a un ancien portrait d'après Latour, chez ma nièce de Fontaine; il faut qu'elle fasse une copie de ce hareng sauret (8 novembre 1 757)- » M"' de Fontaine avait un joli talent de pastelliste, s'il faut en croire son oncle, qu'il ne faut guère croire en pareille matière, et elle lui dépêchait de temps à autre de petits tableaux assez lestes d'après les maîtres contemporains, pour ragaillardir notre patriarche. « Que faites-vous, ma paresseuse nièce* lui écri\ ait-il ie 10 décembre. Comment vous portez-vous? Aurez-vous le temps de faire copier le
1. Charavay, Cjtulo^iu i'MUogrjfhis du i" Àùcmbr; i8,X, p. 12, n* 247. Lettre de l'abbé d'Olivet à Vo'uirc ; Pir^, - septembre 1-56.
a. L'un des frères Cramer, Je Genève.
3. Nous serions porcé j *.roir; que c'e;t au contraire sur terre lettre de Voltaire que d'Olivet écrivit celle que njus venoa) J.: citer, et qui serait al^r» Je 1-57 au ,'icu Je 1756.
portrait de votre oncle pour l'Académie française? D'Alembert se chargera de le donner, puisqu'on le demande. Je l'ai promis, et je vous prie de dégager ma parole, i 11 ressort de ces dernières lignes que Voltaire avait déjà renonce à l'espoir d'obtenir de sa nièce la copie de La Tour, et qu'il l'allégeait à cette date du plus gros de la besogne.
D'Argental voyant l'Académie solliciter le portrait de l'auteur de la Henriade, jugea qu'il avait autant et plus de droits à une telle faveur, et pressa son ami de ne pas le traiter moins bienveillamment qu'elle. D'Argental, par son dévouement, les incessants services qu'il rendait, n'était pas indiscret en requérant cette petite preuve d'aitection qui ne devait pas. du reste, lui être refusée, n Le portrait que vous daignez demander, mon cher ange, lui répondait Voltaire du ton le plus affectueux, est celui d'un homme qui vous est bien tendrement uni, et qui ne regrette que vous et votre société dans tout Paris. L'Académie aura la copie du portrait peint par La Tour. Il faut que je vous aime autant que je le fais, pour songer à me faire peindre à présent (19 novembre 1757). » Le tableau est fait, et envoyé, et reçu. D'Argental, tout en remerciant son vieil ami du cadeau, avoue qu'il a de la peine à croire le portrait ressemblant et ne lui cache point qu'il n'est pas de nature à flatter l'amour-propre de l'original. « Je n'en ai point sur mon portrait, réplique le poète (à la date du 24 mai 1758), c'est d'amour-propre dont je parle. Vous dites que le portrait ne me ressemble pas; vous êtes la belle Javotte, et moi le beau Cléon. Vous croyez donc qu'après huit ans, la charpente de mon visage n'a point changé. Je vous jure en toute humilité que le portrait ressemble. Je le trouve encore bien honnête à mon âge de soixante-quatre ans-, et si vous vouliez vous entendre avec mon patron d'Olivet, pour en faire tirer une copie et la nicher dans l'Académie, au-dessous de la grosse et rubiconde face de l'abbé de Bernis, vous empêcheriez nos amis les dévots de dire qu'on n'a pas osé mettre la mine d'un profane comme moi au-dessous du plus gras des abbés. » Voltaire se trompe dans cet intervalle de huit années qu'il assigne à leur séparation. Il avait
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quitte, il est vrai, la France en 1-50: mais il avait revu un instant ses anges aux eaux de Plombières, en i~>4- Il semble avoir renoncé à cette copie de La Tour, dont il avait chargé, puis dégagé sa nièce. Dans une nouvelle lettre du 16 juin, revenant sur son portrait que d'Argcntal s'obstinait à trouver affreux : < Je vous jure, reprenait-il. que je suis aussi laid que mon portrait; croyez-moi. Le peintre n'est pas bon. je l'avoue: mais il n'est pas (lutteur. Faites-en taire, mon cher ange, une copie pour l'Académie. Qu'importe, après tout, que l'image d'un pauvre diable, qui sera bientôt poussière, soit ressemblante ou non? Les portraits sont une chimère comme tout le reste. » Les choses en ces heureux temps n'allaient pas à toute vapeur, par la meilleure des raisons ; l'on en agissait un peu comme si l'on eût été immortel. A ce titre.au moins. Voltaire avait quelque excuse. 11 est pourtant plus pressé que tous ceux qui l'entourent. Et il écrivait encore, le iî novembre 1 760, à l'ange gardien : « A propos d'Académie, ne voudriez-vous pas avoir la bonté de lui donner mon portrait? Qu'importe qu'il soit mal ou bien* Je n'irai pns me faire peindre à soixante et sept ans. Il s'agit seulement que Fréron ne soit pas en droit de dire qu'on n'a pas voulu de moi à l'Académie, même en peinture. » Mais ce portrait, quel est-il r et où est-il ? Voilà encore un problème à résoudre.
Parmi les nombreuses reliques pieusement conservées par le comte d'Argental, M"" de Vimeux, sa légataire, mit la main sur un portrait du patriarche de Ferney qui ne valait guère mieux que cette toile dont « l'ange gardien » s'était montré si médiocrement satislait. Le poète est en déshabillé du matin, le cou nu, un mouchoir sur la tête. Bien que la coiiuire ne fût pas avantageuse, on ne saurait dire le nombre de portraits d'hommes, au xvill" siècle, ainsi attifés, parmi les gens de lettres surtout. Le portrait de Fontenclle par Rigaud, celui de La Motte par Ranc, celui de Pope par Kneller, ceux de Gentil-Bernard1 par Xattier, et de Carie Vanloo par lui-
1. Nous J:»->is : Gc.-itll-Eormrd, pour nous contorrr.c- i la Icgcnde. Il parait que c'est,
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même, n'ont point d'autre coiffure, et sonr peints la dans une serviette : c'était la mode. Bachaumont dira a propos du beau portrait de Gluck, par Duplessis : Tout ^ que j'y critiquerois, c'est la perruque, accessoire dans le ci ans doute,
mais non essentiel. II n'auroit pas été contre l'usage de 3e montrer tète nue ou enveloppée simplement d*un mouchoir, attribut plus pittoresque1. » De pareils portraits ne s'accrochent pas dans le boudoir d'une maîtresse; c'est à l'amitié moins exigeante à cet égard qu'ils s'adressent. Nous ne connaissons le tableau que par une photographie de A. Faucheur (1862), au bas de laquelle on nous donne les noms des personnes dans les mains de qui la toile a successivement passe : M"" de Vimeux d'abord, puis MM. Reynaud, Regny, Bodin et Bonvalet. Mais oii est-elle allée en dernier lieu; et quel est son présent détenteur? Quelque méchante que soit la photographie, la figure semble être celle d'un homme plus jeune que Voltaire en 1758, et, malgré certaines coïncidences, nous doutons que ce tableau soi; le portrait que l'auteur de la Henriadc dépêchait à son ami, en le priant d'en taire tirer une copie pour l'Académie française. Ce souhait ne devait point, en tout cas, avoir sa réalisation.
Que devinrent tous ces portraits lors de la dispersion de la docte assemblée emportée par le ilôt révolutionnaire comme t'.ut le reste? Un grand nombre disparurent, mais on en retrouva pourtant une certaine quantité dans les combles du Louvre, et ils furent rendus à l'Académie reconstituée, qui, n'ayant point d'emplacement sutnsant. ne sut trop qu'en faire. Lorsque le roi Louis-Philippe songea à transformer le château de Versailles en un Musée national, l'un des Quarante (M. Le Brun, croyons-nous) suggéra la pensée, qui fut saisie avec empressement, de les offrir à l'établissement naissant; et c'est de la sorte que le portrait de Voltaire y figure parmi beaucoup d'autres, au deuxième étage (n" 29871. Mais ce n'est ni le pastel de
encore li une attribution erronée, et qu'il faut lire : Gautlecourt. Sieur:n, Miiael d'Illustrations de l\im^ieur (Labitte, 1875 >T p. 11.