LE HESSOIS WAECHTER — PIGALLE ET LA STATUE DE VOLTAIRE
L'année 1769 n'est pas une de celles qui otîrent le moins de faits intéressants et d'anecdotes piquantes. L'ne estampe, à la manière noire, assez curieuse, devenue rare, nous ramène à ce Ferney qui se ressent de l'âge de ses maîtres, mais qu'allait secouer de sa torpeur la baguette d'une enchanteresse ; M"* Clairon s'était annoncée, on l'attendait à tout instant. Voltaire, morose et infirme, dans un moment de méchante humeur, avait déclaré qu'il renonçait au théâtre; M'3* Denis avait transformé la salle de Ferney en blanchisserie et en chambres à donner. Mais Melpomène arrive et il serait étrange, en un tel lieu, qu'elle se trouvât sans temple et sans autels; la salle est vite rendue à sa destination originelle, et rien n'est négligé pour recevoir dignement un tel hôte. La première entrevue est des plus plaisantes et des plus grotesques. Voltaire, en apercevant la grande tragédienne, s'affaisse sur ses genoux. Heureusement Wagnière, présent à la réception, a pu voler à son aide, il le soutient sous les bras. M,ta Clairon, d'ailleurs souffrante (elle était venue demander à Tronchin sa santé perdue . n'a trouvé rien de mieux que de se laisser, elle aussi, tomber sur les deux genoux; et les voilà face à face, sans paroles, Uvrés l'un et l'autre à une égale
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émotion. La scène est bien rendue, elle est un de ces mille incidents risibles, comme il s'en produisait à tout instant dans cet étrange Ferney : elle n'est pas signée, mais elle est incontestablement d'Huber.
L'incident qui va suivre est d'une tout autre nature et préoccupa • plus longtemps le poète dont il caressait l'orgueil, bien que la haine et l'envie, cette fois encore, dussent lui faire expier les ravissements du triomphe.
L'Électeur palatin, un ami et un admirateur de Voltaire, désireux d'enrichir son médaillier de l'effigie métallique de l'auteur de la Henriade, dépêcha à Ferney son graveur, George-Christophe Wacchter, avec recommandation de mettre tout son talent et ses soins à une œuvre qui fût digne de lui et de son illustre modèle. La médaille fut vite composée. C'était, à la face, le profil du poète, et, au revers, un autel environné de trompettes, de casques, d'épées, d'instruments de musique, de masques tragiques, au-dessus duquel on lisait : Sereniss. principi Car. Theod. el.xtori palatino offerebal G. C. Waechter juu. mucclxix; au-dessous: Voltaire, né le xxjYvricr mdcxciv. Gardons-nous d'oublier la légende qui allait soulever l'indignation et le courroux de la puritaine Genève. Cette légende était empruntée à un vers de la Henriade, trop souvent utilisé depuis :
Il otc aux nations le bandeau de Terreur.
Manquant à Ferney des outils nécessaires, l'artiste étranger semble avoir eu recours à un salarié de la ville, qui s'oublia jusqu'à mettre à sa disposition le balancier de la République pour frapper la médaille. « II en avoit d éjà frappé plusieurs, nous dit le palingénésiste Bonnet, lorsqu'il a été censuré comme il le méritoit. Voltaire n'auroit pas manqué de dire qu'on avoit frappé dans notre ville une médaille à son honneur. Vous connoissez sa vanité, je ne connois rien d'aussi vain que lui '. o En admettant qu'on eût pu penser que la République
i. Bibliothèque de Genève. Manuscrit». Bonnet. Copie de lettres, t. IV. Lettre de Bonnet à Halier ; le 5 avril 1769.
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se fut prêtée à cette petite glorification du grand écrivain, nous ne sentons pas aussi vivement que Bonnet les graves conséquences de la méprise. .Mais, à part cela, Bonnet est mal et insuffisamment renseigné. Il ne parle aucunement d'artiste étranger, et l'on serait fondé à croire, sur son récit, qu'il s'agit de l'un des deux Dassier. Le Suédois Bjcernsta.'hl, qui, trois ans plus tard, faisait une apparition à Genève et à Ferney, entre dans des particularités telles qu'il n'est pas permis de douter que Waechter et l'artiste dont parle Bonnet, sans le nommer, ne soient un seul et même personnage '. Le souvenir de cette intervention de la Seigneurie était encore très-vif à Ferney, et, comme Bonnet, il nous dit qu'elle défendit au graveur hessois de continuer sa besogne, lui enjoignant (ce qui parait dépasser toutes bornes) de vider le territoire de la République sous les vingt-quatre heures*. En somme, Waechter eut le temps de tirer quelques médailles, comme nous l'apprenons par une lettre de Ferney, à la date du 27 mars « On eut hier les douze premières médailles. Prix en argent, pesant 4 onces, 36 francs ; en cuivre, 6 francs 12 sous chaque médaille. » Mais la légende eut ses frondeurs en Hesse comme à Genève; elle ne fut pas goûtée du clergé, qui murmura; le prince, de son côté, trouva peu décent que l'on se fût servi de son nom, et la médaille fut condamnée. Bjœrnstaehl ajoutait qu'il n'en existait guère plus de huit ou dix, en comptant celles qui furent frappées à Cassel. Voltaire, qui dira également à Marin qu'il n'y en eut jamais que douze avec la légende ', mandait
1. Disons pourtant que nous avons trouve dans le Mémorlil du Conseil municipal de Genève (Genève, Carey, 1809), xxvi0 année, page jjo, la note suivante dans la récapitulation des 4,70 coins de médailles gravées par Jean et Jacques Dassier, et oITert» par les cohéritiers au Musée de la vile de Genève: « I — 21 lignes — Vo'tj.ire. » Nulles traces de l'incident au» Registres du Conseil de l'année 1769 (tette et tabl;), et dans la correspondance de la même année, aux Registres de la chambre des compt.s, etc., etc.
a. Bjaerustuhl, Lertere ne' sjji k u^gi ttran'uri (Peschiavo, 178c). Traduction italienne, t. IV, p. 121, laa. Lettcra VI; Ferney, il primo d'ottobre, 1771.
3. Vel-jire à Ferney (Paris, Didier, 1860*, p. 4ja, 4)}. Lettre de Voltaire a Marin ; Ferney, 17 juillet 177}.
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pourtant à son ancien secrétaire, le Florentin Collini. le 25 octobre, qu'il avait écrit au graveur de lui en envoyer environ une trentaine: cela en élève un peu le nombre, ce qui n'empêche point la médaille d'être de toute rareté. Nous l'avons cherchée vainement dans la collection, cependant si complète, de la Bibliothèque de la rue de Richelieu, qui possède en revanche celle que frappa Waechter l'année suivante. Sur cette dernière, le vers de la tienriade brille par son absence, et le nom de l'Électeur ne ligure pas davantage. On a substitué au revers ces simples mots : tiré d'après nature au château de Fernejr. G. C. Waechter. mdcclxx '. C'est elle que nous reproduisons.
En 1774, Mezière, peintre des Gobelins. enverra à l'auteur de Me'rope cette page allégorique : l'Histoire arrite le Temps dans sa course. Le Temps prête ses ailes à la muse, qui en tire quelques plumes pour écrire les traits mémorables de la vie du grand poëte : au fond du tableau l'on aperçoit le médaillon de Voltaire*. Le patriarche, enchanté, répondra à l'artiste. « On ne peut être ni plus indigne, ni plus reconnaissant de l'honneur que vous me faites. Je vois que le portrait est fait sur une médaille frappée à Genève. Vous avez corrigé les défauts de cette médaille qui était très-défectueuse. Il est impossible de retrouver à présent un seul de ces médaillons, le coin ayant été rompu par accident (10 auguste). » Si Ton se reporte aux petits faits que nous venons de raconter et à la détermination quelque peu violente de la République contre une indécente médaille, ce « par accident » a son prix. Voltaire, il est vrai, n'avait aucun motif de raconter dans toute sa sincérité une histoire maussade, qui n'était point à ébruiter, bien qu'elle n'eût pas été tout à fait ignorée de ce Paris désœuvré, si affamé de nouvelles et de commérages de toute espèce.
La médaille de Waechter n'est pas l'unique monument de ce
1. Voltaire et la Société au xvm* siècle. T. VII. Voh-ire et Gtr.tve, p. 328 à 1}a.— Trésor de ïfm'mismatiaiu et de Glyptique (Paris, Didier, i8ç8.> McdaiiJcs française». III* vol., p. 5a.