‹ Iconographie voltarienne: histoire et description de ce qui a e?te? publie? sur Voltaire par lChapitre 23 sur 35 · Charles Blanc, le Trésor de la curiosité^ t. II, p · texte numérisé non relu

Charles Blanc, le Trésor de la curiosité^ t. II, p

2. Il avait déjà donné les bustes de Tauteur du Siège de Calais (1771), de Piron (1775), et de Pierre Corneille (1777).

trouver une place. Devant la nécessité inévitable d'affliger Fun ou l'autre, les comédiens décidèrent que le buste de Quinault céderait le pas au buste de Voltaire, non sans déplorer une mesure dont ils sentaient la dureté et même l'ingratitude, tous les premiers. On comprend l'indignation, l'exaspération, la fureur que dut éprouver l'artiste sacrifié, en apprenant le procédé dont il était Tobjet; il écrivait aussitôt, ab irato, la lettre qui suit, lue aux sociétaires, à la séance du lendemain, 19 février.

« Messieurs et dames,

« Plein de zèle pour contribuer à la collection que vous formez des portraits des auteurs célèbres qui ont travaillé pour le Théâtre- François, je vous ay prié d'accepter celuy de Quinault, qui a été un des plus grand poëte lyrique et qui a laissé des comédies que le public voit avec plaisire; vous avez reçuz ce présent avec des marques de reconnoissance et de sensibilité dontj'ay été infiniment flatté; je vous avous que je ne m'attendois pas à voir déplacer ce buste pour y voir substituer un double portrait de Voltaire fait par M. Houdon * ; ce procédé m'a paru si peu honnête que je suis bien éloigné de croire que vous y ayés aucune part; mais M. Houdon ne devoit, ce me semble, ni vouloire, ni permettre que l'on ôtât ce buste pour y mettre un de luy; c'est manquer aux égards que l'on se doit entre confrère... »

Gaffiéri.

La réponse de la Comédie se ressentit de l'impossibilité de donner une raison valable au pauvre artiste dépossédé; elle allégua, pourtant, qu'étant sur le point de représenter les Muses rivales (une

I. Il en résulterait que Ton hésita entre le buste dénudé et le buste en perruque, et que Ton voulut autoriser son choix du jugement du public. Si les termes prêtent à Téquivoque, tout s'éclaire et s'explique par ces lignes, de la lettre anonyme à M. d'Angivillier : « U est singulier que deux aussi mauvais buste soient loué et chanté dans les papiers publics comme la plus belle chose du monde... » (Voir page suivante.)

xao ESSAI D'ICONOGRAPHIE VOLTAIRIENNE.

pièce de circonstance de La Harpe en l'honneur du maître et où le buste de Voltaire devait figurer) , elle avait cru qu^ était bon d'interroger le goût du public ; et qu'en conséquence^ elle avait voulu mettre simultanément, sous ses yeux, l'un et l'autre bustes de Voltaire ; ce qui avait nécessité le déplacement provisoire du portrait de Quinault. Quelque idcéré qu'il fût, Caftiéri s'était contenu : on ne rompt pas avec tout un corps. En somme, le grand coupable^ c'était Houdon, c'était ce confrère arrogant, qui n'avait pas reculé devant un procédé sans antécédents comme sans excuses. Dans sa soif de vengeance, Tartiste évincé perdit tout sang -froid et toute mesure ; il s'oubliait jusqu'à écrire au directeur des bâtiments, M. d'Angivillier, cette lettre inexplicable, la lettre d'un enfant ou d'un fou : elle est inédite, mais M. GuifFrey convient qu'il n'y a pas lieu de méconnaître la main de Caffiéri; et, tout en déplorant un égarement qui n'est pas sans circonstances atténuantes, il accomplit loyalement ce devoir strict de rhistorien, qui est de ne rien dissimuler, de ne rien cacher. La pièce est longue. CafEéri s'attaque au buste de Molière aussi bien qu'à celui de l'auteur de Zaïre; mais nous ne citerons que ce qui a rapport à ce dernier ouvrage .

« Le second buste est Je grand Voltaire ; il est représenté dans la plus grande décrépitude, les yeux lui sortent de la tête ; il les avoit au contraire très- enfoncés; il allonge le col comme un imbécile; les plis du visage que lui a formés le grand âge sont autant de lambeaux qui n'imitent point la chaire. Cette tête représente plus tôt le bonhomme Cassandre que ce grand poëte qui étoit tout esprit. Sa perruque est affreusement faite; chaque boucle ressemble à un paquet de crins; le linge et l'habit sont traités comme du bois. Le tout est fait durement et mesquinement. 11 est bien singulier que deux aussi mauvais buste soient loué et chanté dans tous les papier public comme la plus belle chose du monde ; on a vu dans le Journal de Paris de cette année qu'un mauvais rimailleiu* a chanté en vers le mauvais buste de Voltaire (Dorat-Cubières) , on pouroit répondre à cela ce qu'a

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dit un ancien autheur : un sot troupe un autre sot qui le loue; asinus asinum fricat ^ »

On ne sera pas tenté de sourire ; cela est attristant, et une pareille appréciation, sans autorité d'ailleurs, puisqu'elle se cachait sous un anonyme haineux, ne pouvait guère atteindre le résultat auquel elle visait. Le buste n'avait rencontré que des admirateurs enthousiastes, et cette lettre perdue dans la poussière des bureaux n'était pas de nature à réagir contre une unanimité de suffrages, qui était sans doute le pire des supplices pour le pauvre Caffiéri. Mais en voilà suffisamment et beaucoup trop sur ce déplorable incident que nous ne devions pas plus omettre que M. GuifFrey, et qui n'a point été pour nous sans découvertes piquantes.

I. Jules Guiffrey, les Caffiéri ^ p. 287. Voir le fac-similé.

LA STATUE ASSISE. — DESSIN DE VINCENT- — LE VOLTAIRE EN PIED DU PANTHÉON.

Le livret de TExposition de 1781 portait l'indication suivante (p. 72, n«25) :

« Statue en marbre de M. de Voltaire, qui devait être placée à TAcadémie française, mais destinée depuis à décorer la nouvelle salle de la comédie, rue de Condé. »

Il s^agit de cette belle et remarquable statue qui restera, après son Saiftt Bruno^ la grande conception de Houdon. Est-il besoin de la décrire ; tout le monde ne Ta-t-ii pas contemplée au Théâtre-Français bien des années dans son vestibule, et, en dernier lieu, dans le salon carré de son foyer, en face de la cheminée, entre le buste à la française du même Voltaire et le buste de Molière? Mais, si elle devait attirer et si elle attira la foule au Louvre, Tadmiration qu'elle méritait à tant de titres fut mêlée de critiques qui, pour être mesquines et ridicules, ne laissèrent pas d'être accueillies par cette sorte d'esprits qu'impressionne moins la vérité que certaines conventions avec lesquelles il n'est pas permis de rompre en visière. La pureté, la sobriété de la ligne ne devaient-elles pas être les

premières lois de ce grand art de la statuaire ; et n^était-ce pas les méconnaître que de le rabaisser jusqu'à cette simplicité bourgeoise, cet abandon et ce sans-gêne de la vie intime? Ce n'est pas qu'on s'entendît sur les critiques et les reproches. La dignité, le décorum, la tenue sculpturale, c'étaient la perruque et l'habit de cour ; et qui se serait imaginé un Voltaire, le front ceint d'une bandelette, une sorte de peignoir sur les os! Etait-il bien certain que la postérité, dans deux mille ans et dans bien moins encore, reconnût sous cet accoutrement l'auteur du Siècle de Louis XIV, et ne prît la tête d'Arouet pour celle de Caligula? C'est le Journal de Paris qui a de ces appréhensions. Les Mémoires secrets, V Année littéraire, sans se ressembler, en se contredisant même, ne furent ni plus judicieux, ni plus sérieux*. Mais ces petites piqûres d'insectes ne purent rien contre la beauté réelle de l'œuvre, contre ce marbre palpitant, où la pensée afflue. Comme ces yeux sont bien ses yeux! comme les deux aifes du nez entr'ouvertes semblent aspirer avec l'air ces émanations de gloire qui le berceront jusqu'au moment où elles le tueront! Et ces mains, ces mains osseuses et décharnées, ne les sent-on pas frissonner, battre impatiemment la mesure sur les bras de ce. fauteuil où le patriarche est si bien posé! La première idée de cette statue, nous l'avons rencontrée au Salon de 1779, là ses dimensions répondaient à son appropriation particulière et tout intime ; elle ne doit pas être confondue avec cette autre qu'on apercevait, en entrant, dans la bibliothèque de l'Ermitage, et dont le comte de Maistre a parlé avec la colère et le peu d'équité qu'on devait attendre de cet écrivain inflexible dans ses convictions et, disons-le aussi, dans ses préjugés. « Allez contempler sa figure au palais de l'Ermitage ; jamais je ne la regarde sans me féliciter de ce qu'elle ne nous a pas été transmise par quelque ciseau héritier des Grecs, qui aurait su peut-être y répandre un certain beau idéal. Ici, tout est naturel. Il y a autant de vérité dans cette tête qu'il y en aiuait dans

I. Delérot et Lcgréilcy Notice sur J.-À. Houdon (Versailles, 1856), p. loi, 102, 103.

ia4 ESSAI D'ICONOGRAPHIE VOLTAIRIENNE.

un plâtre pris sur un cadavre. » Que Ton fasse sa large part à la passion, soit; mais cette image est-elle juste ? Ce qui éclate surtout dans cette œuvre c'est la vie^ et l'on nous parle de moule pris sur un cadavre ! cela est trop dire pour dire quelque chose. Catherine^ qui voyait Tillustre défunt avec d'autres yeux, fera équilibre par l'exagération de ses sentiments d'admiration, qui tiennent du culte. La première fois qu'elle visita la bibliothèque de Voltaire, disposée^ installée par l'ancien serviteur du poëte à l'Ermitage, dans le même ordre qu'elle était à Ferney, elle s'inclina profondément devant l'effigie du grand écrivain, et, se tournant ensuite du côté de Wagnière : « Voilà l'homme, lui dit-elle, à qui je dois tout ce que je sais et tout ce que je suis*. » Cette physionomie, en somme, est celle uniquement d'un vieillard encore plein de feu, s'il est courbé sous le poids des années , mais bien vivant par l'intelligence, n'ayant rompu ni avec les enivrements de la gloire, ni avec les charmes d'une existence qui, mieux ménagée, était loin encore de son terme. Le regard, sans méchanceté, n'est pas sans malice; et nous comprenons davantage Thiébault, qui, apercevant dans l'angle de la porte du cabinet d'histoire naturelle, à Berlin, le buste du philosophe envoyé par d'Alembert et placé là comme pour écouter et épier ses confrères, disait à ceux-ci : « Pouvons-nous ne pas convenir qu'il se moque de nous*? »>

S'il n'est pas douteux, bien que l'on en ait attribué l'initiative à M"* Denis, que cette statue assise ait été originairement commandée par Fimpératrice de Russie, la nièce de Voltaire n'aura pas moins eu le mérite de la faire exécuter dans des proportions en rapport avec sa réelle importance. C'était à l'Académie française que ce beau présent était destiné, et rien ne semblait devoir contrarier un tel projet. Mais, dans les circonstances qui viendront renverser ces dispositions,

î. Bibliothèque universelle (Genève, 1816), t. III, p. 87.

a. Dieudonné Thiébauit, Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin (Paris, Didot, 1860), t. II, p. 3f8, 359. — Preuss, Urkundenhuch ^ur der Lehensgeschichte Friedrichs des Grosstn (Berlin, 1834), t. VI, p. 219, 211.

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