‹ Ida (volume 2)Chapitre 1 sur 8 · Ida · texte numérisé non relu

Ida

Les ombres descendaient sur la plaine. La vicomtesse de Crévanne était retirée dans ses appartements. Les bruits du service et le mouvement des domestiques se ralentissaient peu à peuj les lumières commençaient à s'éteindre çà et là dans les différentes parties du château ï. II. 4

(Je Maicélias. Le silence s'élendait avec les ténèbres; et déjà^ pour la pauvre Ida, l'heure propice avait sonné.

Enveloppée d'un mantelet noir, elle s'est glissée légèrement le long de l'escalier dérobé dont elle a étudié les détours. Aucun obstacle ne vient s'opposer à sa marche. Les serrures étaient fermées : mais chaque porte, ayant sa clef en dedans, a pu facilement s'ouvrir. La baronne est hors du manoir.

Elle avait trop bien regardé de sa croisée le chemin qui conduisait à l'habitation de la dame Allemande, pour commettre la moindre erreur. La nuit, assez sombre pour favoriser sa course et la dérober aux regards, n'était pas assez épaisse pour gêner sa marche et déranger ses calculs. Elle est sortie des cours du château. Elle longe les murs du parc; et la voilà dans la campagne.

Un petit bois est auprès d'elle. Dieu ! pour-

quoi ce tressaillement? Un fouet de poste, au loin, a claqué. Elle croit entendre le bruit des roues d'une voiture sur les cailloux de l'avenue, près de la grille du manoir. Une visite à pareille heure!,.. Ida, par un instinct de l'âme, se dit en frémissant : « C'est Gustave! » Elle a pressenti son époux. M. de Lersbach arrivait.

Elle ne s'est point arrêtée, ses pas se pressent au contraire. Sa tête se fend sous l'angoisse. 0 trouble! 0 complément de tortures. Un homme est apparu devant elle... il est sur la lisière du bois; et c'est le comte de Sénard.

Fort peu éloignés l'un de l'autre, ils se sont à l'instant reconnus. Raoul va s'élancer vers Ida : celle-ci pousse un cri d'horreur, et d'un geste l'a repoussé. Quelques derniers rayons de jour éclairaient le visage de la baronne : le comte recule épouvanté devant la sauvage expression de sa colère, où Tégarement se mêlait à l'indignation. Le malheureux tombe à

genoux; il lève humblement ses bras vers elle comme un condamné suppliant, comme une victime en prière; puis, jetant une lettre à ses pieds, il a disparu dans le bois.

Comment se trouvait-il en ce lieu ? Hélas! sorti de la retraite où il se cachait, il était venu rôder dans l'ombre autour du château pour y chercher les moyens de faire parvenir, à prix d'argent, par quelque serviteur d'Amélie, un touchant adieu à Ida. Il implorait une entrevue ; il sollicitait un pardon.

Madame de Lersbach, [>ar un mouvement involontaire et machinal, a ramassé l'écrit de Raoul. Elle continue ensuite sa course avec la rapidité de la gazelle au désert. Elle côtoie un côté du village. Arrivée à l'angle d'une chaumière où brûlaient deux petits cierges au pied d'une madone rustique, elle s'arrête et ouvre sa lettre.

Du moulin de Marcélias.

« Mon adversaire est mon. Je vais fuir... »

« // est mort! s'écrie la baronne : perfide amie 1 tu m'as trompée 1 Ah ! sans doute, puisqu'il en est ainsi sur ce point, il en sera de même sur tous : complots et noirceurs m'environnent. Eh quoi '• je lis l'écrit de cet homme 1... »

Elle a mis la lettre en morceaux.

Sous le triple poids du désespoir, de l'égarement et du remords, elle presse de nouveau ses pas. Le bruit d'une chute d'eau voisine frappait péniblement son oreille. Le moulin de Marcélias est à peu de distance ; et la route où elle est y mène.

L'habitation de la dame Allemande s'est enfin offerte à ses yeux. Elle est sur le seuil du logis. Elle écoute... profond silence. Elle entr'ouvre une porte, elle entre.

La maison funèbre est déserle. Au rez-dechaussée, une antichambre, une salle à manger, et un salon, mal éclairés mais élégants,

sent ouverts et abandonnes. Ida les franchit d'un pas ferme. Une enceinte tendue de noir est à la suite des trois pièces. Là, quel spectacle attend la baronne!

Une espèce de sarcophage est au milieu de cette salle. Le lit sur lequel l'étrangère était restée exposée vingt-quatre heures n'a plus sa dépouille mortelle; le corps est déjà au cercueil; et ce cercueil, qui dans peu d'heures doit cheminer pour l'Allemagne, est là, recouvert d'un drap noir, entouré de cierges funèbres. Il ne doit partir qu'à l'aurore.

Les prêtres se sont retirés . Le gardien , chargé de veiller sur les restes de la défunte , s'est éloigné quelques instants. Ida n'a rencontré personne.

Elle approche du lit de mort. Quels frissons l'ont saisie I... il est vide. Son œil hagard s'est porté sur le catafalque... Elle ose en soulever la tenture. Sa main a touché le cercueil : quel froid contact 1 il est de plomb.

IDA. li

Les violentes coin motions que l'infortunée avait ressenties depuis la fatale nuit de l'auberge, eussent brisé les natures les plus vi- '

goureuses Hélas! et debout cependant, la

faible Ida luttait encore: comment expliquer ce problême ! Oh ! c'est que les ardeurs d'une fièvre brûlante, agissant sur ses nerfs tendus, X donnaient leur énergie à ses membres. Son délire, c'était sa force.

■" Avait-elle réfléchi à tout ce qu'il y avait

à la fois de sacrilège et d'insensé dans sonaclion? Non, certes, en aucune manière. Une

^^^ sorte de puissance occulte et irrésistible la poussait audacicusement , sans plan et sans calcul, vers un but sinistre et caché.

Le couvercle de plomb sous lequel reposait l'étrangère ne devait être soudé qu'à minuit. Ida peut voir encore les restes inanimés de celle qu'on dit sa semblable; elle prend un siège , l'approche du sarcophage dont elle écarte les tentures, monte, et enlr'ouvre le cercueil.

Son mantelet noir est tombé de ses épaules. Sa robe a la blancheur d'un suaire. Elle est sans chapeau, lête nue, aussi froide que le plomb des tombeaux , et aussi pâle que la cire des cierges. Penchée sur le lugubre catafalque, et presque sous le drap funéraire dont elle soulevait les longs plis, elle semblait la morte elle-même, sortant soudain de son sépulcre, et reprenant une ombre de vie.

Elle touche le corps glacé que des lueurs sinistres éclairent. Ce corps est entièrement enveloppé d'un linceuil. Elle va essayer de découvrir ses traits et d'examiner son visage. 0 terreur ! des pas retentissent. On approche. . On entre...

« Gustave '• »

C'était le baron de Lersbach. Il recule terrifié.

« Ida! s'écrie t-il hors de lui. Toi ici'..,, grand Dieu! que fais- tu? »

L'infortunée, debout et glacée, n'a ni remué ni frémi. Elle jette sur son mari un regard tranquille , morne et sec; son doigt lui montre le cercueil.

« Ce que je fais ici? répond-elle : je viole le secret des tombes. »

Le baron s'élance vers elle. Il l'arrache impétueusement de son siège et du catafalque. 11 l'a saisie entre ses bras ; et, la posant sur un fauteuil, il la contraint à l'écouter.

« Ida ! ton amie m'a tout dit : je sais tes fatales croyances. Les mystères de ta vie m'ont été révélés. Oh '• reviens à toi, chère Ida 1 C'est moi , c'est ton époux qui te parle ! nos infortunes sont finies. Remercions l'arbitre Suprême! il nous a rendus l'un à l'autre.

— Qui! vous! remercier le ciel?... a interrompu la baronne : attendez. Monsieur ! Pas encore. *

Puis, avec un sourire amer, elle se lève et le repousse.

« La mort est là : continue-t-elle. Monsieur! en sa présence sacrée , j 'ai ma confession à vous faire. Je suis aussi à l'heure suprême; et, à celte heure, on ne ment plus. La femme, qui vécut ici, est, en ce moment même sans doute, aux pieds du Dieu vengeur qui la juge. Monsieur! j'ai trahi mes devoirs; j'ai déshonoré votrenom.Jesuisflétrie, perdue, dégradée. Vous et Dieu, j'ai tout méconnu : soyez sans pitié l'un et l'autre! »

Et la malheureuse, à genoux, courbait son front sur la poussière.

Le feu du ciel, tombé sur Lersbach, l'eût moins affreusement foudroyé. A peine arrivé chez la vicomtesse , instruit de l'état de sa femme, il avait couru à sa chambre. Quel coup inattendu! personne. Gustave, errant à sa recherche et seul un instant loin des

siens^ avait rencontré tout à coup, sous les murs extérieurs du château, un inconnu de haute taille. « Celle qu'on cherche\ avait-il dit : elle a passé ici tout à l'heure. Et^ de loin Voyant observée^ je puis vous apprendre ou elle est. » Le baron, conduit par cet homme, avait suivi les traces d'Ida.

La tète cachée dans ses mains, Lersbach restait anéanti.

« Point de miséricorde, Monsieur ! a repris l'épouse coupable. J'ai mesuré l'abîme infranchissable qui me sépare de vous et du passé : restez sur l'autre bord, loin de moi î Malheur à qui vient où je suis. Ma vie n'a été qu'un long égarement. J'ai pris l'imagination pour l'intelligence, les erreurs pour la vérité, l'entraînement pour le devoir, et la volonté pour la force. J'ai tout mêlé, tout confondu; et, ne cherchant point à lutter contre l'exaltation de ma nature, j'ai cherché, hors du ciel^

la lumière ; et je me suis brisée au chaos.

— Et moi 1 s'écrie le baron d'une voix déchirante : et moi! pourquoi l'ai-je quittée!...

— O Gustave ! murmure Ida. Ces mots sont trop doux, ils m'accablent. Tu n'aimes plus, si tu pardonnes.

— Non, reprend Lersbach marchant à grands pas dans l'enceinte, non, je ne puis croire à la réalité de cette affreuse scène. Ceci est un rêve, une épreuve. Elle autrefois si noble et si pure ! aujourd'hui flétrie et dégradée! C'est faux, invraisemblable, impossible. Ida ! détrompe-moi par pitié ! j'en deviendrais fou, je le sens. »

H s'est arrêté devant elle, les larmes étouffaient sa voix.

« Ida ! poursuit-il avec passion : j'avais intérieurement promis au ciel , en m' unissant à loi , de préserver la vie de tout danger et ,

JDA. il

par cela même, de toute tâche. Si tu avais failli , je serais coupable : car t'ayant laissée seule et sans guide , j'aurais à me dire : elle Est tombée faute d'appui. Ida , songes-y : quel remords!.. Justifie moi en te disculpant. Il n'y a eu qu'erreur, n'est-ce pas? une erreur et non une chute ? parle ! accuse moi s'il le faut; mais, pour tous deux, épargne-toi. L'esprit du mal n'aura pu jeter qu'une ombre entre le ciel et ton âme : les anges défendent leurs sœurs. Avoue-le, tu exagérais : ce fut toujours là ton défaut : Ida ! lève-toi donc! réponds-moi ! » Les grands yeux bleus de Lersbach , plongeant dans les regards d'Ida , semblaient en quelque sorte implorer d'elle la compatissante faveur d'un mensonge. Gustave était un de ces beaux hommes du nord , de race franche et primitive, à front calme et à cœur brûlant, qu^on peut admirer sans amour, mais qu'on ne peut aimer sans admiration; toute la poésie d'une âme forte et généreuse était empreinte sur ses traits.

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