‹ IdaChapitre 1 sur 12 · Ida · texte numérisé non relu

Ida

J'étais seul et à la campagne. Une amie de ma famille , une jeune femme ^ douée de tous les charmes de l'esprit et du cœur , la vicomtesse *** était en visite chez moi. C'était aux beaux jours de Tété.

i>iu:fack.

\\ faisait un temps magnifique. Nous nous promenions sous les beaux ombrages d'un parc dessiné à l'anglaise. Soudain la vicomtesse s'arrête.

« ^îonsieur ! me demanda-t-elle avec une vague jjréoccupation de pensée ; composez-vous un nouveau livre ? »

Je lui répondis :

" Non^ Madame. »

Sa physionomie était rêveuse; et, bien qu'il y eut une sorte d'indifférence et de distraction dans ses paroles , il me sembla qu'elles préludaient à quelque chose de remarquable et d'imprévu. Je continuai l'entretien ; car auprès d'elle, et à l'entendre , il y avait toujours à gagner. Où trouver plus d'esprit et de grâces !

PRF.FACK

« Faire un livre nouveau ! Mada-

me !..

— Eh bien î Monsieur I

— C'est si difficile.

— Certainement, reprit la vicomtesse avec un malicieux sourire. Nouveau , dans toute l'acception du terme , passe même pour impossible. On a tant exploré en effet , et cela depuis si longtemps, le champ fertile de l'imagination qu'il s'est épuisé peu à peu. Il est aujourd'hui bien aride , et l'on y fait de pauvres récoltes.

— Aussi n^osé-je plus y semer.

— Vous êtes donc convaincu , Monsieur, qu'il n'en peut plus sortir rien de jieuf?

— Salomon , Madame, disait aux premiers âges du monde , rien de nou^>eau sous le soleil. Si ce prince parlait ainsi , nous, hélas ! que devons-nous dire î Que de siècles depuis David ! des événements par milliers et des écrivains par milliards. Où en sommes-nous arrivés I le vieux proverbe est là qui me glace.

— îl faut , Monsieur , le faire mentir.

— Je ne m'en charge pas, Madame.

— Yous auriez peur? c'est une honte.

Je suis persuadée , Monsieur , que cette terre de continuelles variations peut offrir à qui l'étudié de continuelles découvertes.

—Commencer l'étude est possible : arriver au but est douteux.

— Essayez toujours.

PRi:i ACi;. y

— J'échouerais.

Vous n'osez en courir la chance ?

et moi ! Monsieur , aidée par vous , s'il m'en prenait la fantaisie ?...

— Vous réussiriez mieux toute seule.

— Je n'en veux pas prendre , eu entier , la responsabilité : fardeau qu'on partage est moins lourd

— Ce qui pèse ne peut charnier : \ ous renoncerez au projet.

— Non, Monsieur, tous deux et d'accord^ nous allons travailler ensemble.

— Ensemble!

~ Moi , je dicterai. Vous, Monsieur, vous tiendrez la plume. Or ici , convenez-en : vous le copiste et moi l'auteur I n'est-ce pas déjà du noiweau ? du

moins , Monsieur, j)our vous et pour moi.

— Mais le livre achevé , Madame !

vous le signerez ?

— Non , Monsieur.

— Quoi ! je devrai y mettre mon nom ? Ce serait une tromperie. Fi donc î une gloire volée !

— Oh ! la gloire^ superbe mot î le pkis perfide des mensonges ! la plus trompeuse des fumées ! rassurez- vous , la gloire^ Monsieur, n'aura rien à démêler avec nous dans notre excursion littéraire. Nos petits arrangements ne la regarderont pas ; c'est notre affiiire et non la sienne. La gloire ;, au surplus, parmi nous, n'est plus du tout à l'ordre du jour. On la dirait presque hors la loi.

PHÉl ACE. 1 1

— Eu FraDce ! Madame , hors la loi P Non, non , quoi qu'on fasse , jamais.

— Allons^ soit. En tous cas. Monsieur, mettons là ici de côté.

— On peut s'épargner ce souci : elle ji'y mettra d'elle-même.

- Congé de part et d autre ! A merveille.

i' "^ o^ — ^ propos de gloire , du moins ,

* > paissez-moi prétendre , Madame, à celle

" d'avoir mérité votre confiance : à celle ,

et j'en veux être fier , d'avoir écrit sous

votre dictée.

— Fier! pourquoi toujours de l'orgueil !

— Madame : c'est le grand mobile.

— Oh oui : le grand mobile des hommes.

— Dites : du genre humain , Madame.

— Bien : j'adopte la variante. Vous voulez une part pour tous , vous tenez à ce que j'aie la mienne.

— Je tiens aux règles générales : mais vous êtes V exception.

— Ah I le compliment de rigueur : je hi'y attendais^ grand merci !

— 11 ne devait pas vous surprendre :

rien de nouveau sous le soleil,

— De mieux en mieux ^ Monsieur.

Nous battions la campagne : vous nous ramenez au logis. Nous étions partis du proverbe.

— Et nous avions fait fausse marche.

— La traverse a , parfois ^ son char-

me. Au reste maintenant , Monsieur, je sais le vrai chemin , suivez-moi.

— J'admirerai la route : parlez ! »

La vicomtesse éclate de rire.

— Oh, Monsieur ! nous marivaudons.

— Je vais en prendre note, Madame :

il nous fallait une préface. »

Aucune réponse à ces mots. Nous côtoyions une rivière ; et , franchissant un pont rustique, nous venions de nous enfoncer sous les allées d'un bois touffu : là tout prenait un sombre aspect : là plus de riants paysages , ni prés fleuris ^ ni chants d'oiseaux : Une nature imposante et sévère, le murmure lointain des eaux : ombre, solitude et silence.

L'aimable vicomtesse ^ à l'instant ,

iA PRÉFACE.

change d'accent et de langage. Elle a pris un ton grave et froid.

« Monsieur ! j'ai dans le monde , une amie.

— Une! vous voulez dire mille.

— Je tiens à mon chiffre , Monsieur.

Cette amie est allemande ; elle joint le cœur le plus tendre à l'imagination la plus brillante • mais aussi , par compen sation, rien de plus extraordinaire que sa destinée ; et c'est là. . .

— Je comprends , Madame.

— L'héroïne...

— De notre livre ?

— Oui, de notre /^Vre^ Monsieur ; mais d'abord , plus de railleries. Mon amie a beaucouj) souffert... puis^ ceci

PRÉFACE. d5

va VOUS étonner , il me semble qu'il y a dans les é^^ènements de sa vie et surtout dans la bizarre pensée qui les a tous dominés, quelque chose que , parmi nous, la plume n'a jamais écrit, l'esprit jamais imaginé, l'oreille jamais entendu. Je puis me tromper néanmoins.

— Daigneriez-vous , Madame, inlerrompis-je vivement , me soumettre la question? Voulez-vous me prendre pour juge ?

— C'était le but de ma visite.

— Ma reconnaissance. . .

— Arrêtez ! ne vous pressez pas de me prodiguer les remerciments ; un peu de patience et de calme.

— Votre amie permet-elle, Madame, que vous racontiez et que je publie ?. . .

iC) . ' PRÉFACE.

— J'aide puissantes raisons, Monsieur, })Our me croire autorisée à parler ; elles me mettent même en droit de vous engager à écrire ; mais ces raisons ! je dois les taire. »

Un sombre nuage, à ces mots, passait sur le front de la vicomtesse. On eût dit une pensée funèbre. La conversation commencée dans le style de l'enjouement et de la plaisanterie tendait à se terminer sur le ton de la tristesse et de la solennité. Ainsi vont presque toutes les choses d'ici bas. Ce qui débute par le rire, finit bien souvent par les larmes.

<( Monsieur ! reprit la vicomtesse après un assez long silence ; je ne vous affirmerai pas positivement que j'ai une foi entière et complète à la pensée de mon amie^ à la pensée mystérieuse ,

venue selon elle des cieux ^ qui donne un si étrange caractère aux complications de sa vie : non, je me borne à l'exposer j qui oserait l'adopter hautement I je le déclare donc ; bien que l'espèce de culte, ou si vous l'aimez mieux^ le principe dont il s'agit ne porte aucune atteinte aux dogmes de notre sainte religion, sur laquelle, au contraire^ il s'appuie, je me garderai, néanmoins, de lui donner mon approbation. Je ne puis ni ne veux l'admettre; niais qu'on le prenne au sérieux, ou qu'on le tourne en ridicule, il n'en est pas moins vrai, je l'atteste, que, sur des parages lointains, il a des adeptes nombreux et de chaleureux défenseurs. C'est qu'en effet, dans ses inconcevables développements^ il renferme une étrange explication des mystères de la destinée, une clef de la vie

humaine. Croira qui voudra ! je raconte. »

Jamais curiosité ne fut plus vivement excitée que la mienne. Jetais tout yeux et tout oreilles.

Cependant, peu épris des innovations en matières d'idées religieuses , je me sentais en bonne disposition de blâme , de critique et d'incrédulité. La vicoriltesse commença.

Oserai-je en faire l'aveu ! soit que l'esprit gracieux et brillant de la narratrice eût fasciné mon entendement^ ou soit qu'il y eut effectivement , dans son récit, quelque vérité merveilleuse , j'étais sous le charme, immobile;.., et là^ me

PRÉFACE. d9

croyant Iransporté , comme sur des vapeurs fantastiques , dans le pays et l'âge des fables^ j'écoutais^ je croyais rêver.

La vicomtesse avait fini. Au récit le plus animé succédait un profond silence. J'écoutais, je rêvais encore.

Y avait-il là ce que la plume n'a jamais écrite V esprit jamais imaginéy l'oreille jamais entendu ? Dieu me garde de le penser ! et plus encore de le dire I . . Car qui sait, au juste, en détail, ce qui a pu passer par ]a plume ^l' esprit et l'oreille des hommes, depuis les grandes eaux du déluge. A partir de la sortie de l'arche , quels torrents d'idées ont coulé , souvent sans lumière et sans digue, engouffrés dans la nuit des âges ! La seule chose, ici, que j'oserais certifier, c'est que

'iO PREFACK.

l'histoire ai Ida , racontée par la vicomtesse, avait une suprême puissance ; elle imposait foi et hommage ; et à la raison révoltée elle disait en maître : Tais-toi !

Ce me parut vraiment du nouveau. A quoi ne réussissent les femmes, et que ne peuvent-elles nous persuader, lorsque le ciel leur donna réunis en partage les charmes qui captivent , la vertu qui enthousiasme , et l'éloquence qui subjugue !

« Hélas ! me disais-je tout bas , l'œil fixé sur la vicomtesse : Quelle parle, tout est magies y mais que j'écrive : adieu les prestiges ! »

11 y avait déjà long-temps que l'aimable narratrice avait terminé son ré-

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cit. Plusieurs fois, cherchant à m arracher à mon espèce de léthargie ^ elle m'avait adressé quelques mots qui demandaient réponse : j'écoutais, je rêvais toujours.

Une exclamation maligne, accompagnée d'un léger rire , vint enfin me rendre à moi-même.

« Bravo ! me dit la vicomtesse , vous voilà en bonne voie d'inspiration , en sublime état de rêverie. Ce n'est pas précisément chose polie \ mais comme j'y entre pour quelque chose et que j'ai un certain droit à y exercer, j'applaudis à la distraction. »

Cette fois, j'entendais àpeine. Les récits de la vicomtesse m'ayant transporté sur les hauteurs de l'infini et dans les sphères invisibles^ il ne m'était plus })0s-

sible de redescendre sur le terrain du badinage et dans le monde positif.

« Madame î repris-je avec force : une question , je vous prie ! et , de grâce ! la mérité ! Votre amie et son existence : ne sont- ce pas des fictions?... Votre esprit si vif, si brillant^ n'a-t-il pas tout créé lui seul ? »

Le visage de la vicomtesse s'est rembruni j le mécontentement s'y est peint. Son accent plein de naturel,, prend une dignité imposante . Elle lève les yeux au ciel j et^ la main étendue vers moi :

« Je vous le jure sur l'honneur : me dit-elle d'une voix ferme : mon amie, qui m'est toujours chère, m'a raconté sa vie elle-même ; et , connaissant son caractère, je crois à elle comme à moi.

PRKFACE.

Quant à la un de mon récit, je le tiens de personnes dignes de confiance et incapables de tromper. Si , d'ailleurs, la haute et mystérieuse donnée qui sert de base aux faits racontéS;, vous paraît du domaine des visions et des mensongeSj je vous fournirai la preuve authentique et incontestable qu'elle est une réalité y et que , dans certaines contrées de l'Allemagne, elle y est article de foi. Je vous le répète. Monsieur : mon récit n'est point unefoble. »

11 ne pouvait plus rester le moindre doute en mon esprit après cette attestation formelle. La noble vicomtesse était du nombre de ces âmes élevées^, de ces belles natures sans tache auxquelles la Providence a départi, à la fois, l'esprit, la loyauté , l'honneur et la vertu. Je

m'inclinai profondément et je répondis :

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