‹ Idée de continu dans l'espace et le tempsChapitre 19 sur 19 · CONCLUSION GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

CONCLUSION GÉNÉRALE

suite de Bain, use d'un procédé un peu dilTérent. Pour lui, une série de sensations successives ne suffit pas; il faut que nous en éprouvions deux à la fois pour avoir la notion de simultanéité. Cependant la coexistence de deux séries successives ne suffit pas toujours à nous donner la notion d'étendue. Ainsi deux séries de sensations d'odeur et de couleur en seraient incapables. Il faut nécessairement la coexistence de sensations tactiles et de sensations musculaires. « L'espace n'est ainsi qu'un cas particulier de simultanéité. >

Mais pourquoi, demanderai-je, réservez-vous ce privilège de produire la notion d'étendue à certains phénomènes psychologiques , pourquoi à certains mouvements de l'âme et pas à tous, sinon parce qu'au lieu d'être des mouvements purement temporels ils sont aussi des mouvements extensifs ?

Herbart avait imaginé un autre expédient. Pour lui aussi Tespace n'est qu'une espèce de succession de nos états de conscience, celle qui peut être renversée, c'est-à-dire parcourue indifféremment de A en Z, ou deZ en A. C'est avouer que le mouvement qui peut être renversé, implique une autre notion que le mouvement temporel ; c'est un mouvement dans l'espace, et pas seulement dans le temps. La notion de temps ne suffit donc pas à produire celle d'espace.

Ramener le temps à l'espace et l'espace au temps, vouloirréunirdans une même espèce, leschosessuccessives et les choses coexistantes, c'est donc une entreprise vaine, qui devait aboutir à un échec inévitable.

Ah ! si nos philosophes s'étaient contentés de rame- G«>*i« . . eux notions a une commune origine, ils au- notiow. raient dit plus vrai, mais ils n'auraient plus eu le mcrite de l'originalité. Dans ses observations psychologiques si fines et si profondes, Aristote avait déjà

fait remarquer que c'est la vue du mouvement local qui fait naître en nous ces deux notions. < On n'aurait jamais songé à étudier lespace, nous dit-il, s'il n'y avait pas eu une certaine espèce de mouvement qui est le mouvement dans l'espace (1) ». — « C'est par le mouvement que nous sentons la grandeur ainsi que la figure qui est une espèce de grandeur (2) >. — De même pour le temps : « c'est par le corps qui se meut que nous percevons l'antérieuretle postérieur danslemouvement (3) ».

Pour Aristote le mouvement est le fait primitif, le premier dans l'ordre de la connaissance ; aussi enat-il fait la théorie fondamentale de la philosophietout entière. Dès que l'esprit humain veut l'analyser, il y découvre sans peine ses deux conditions d^existence : l'espaceetletemps.PoursemouvoirdupointAaupoint B, il faut supposer l'espace ; pour se mouvoir successivement, il faut le temps. Ou pour mieux dire, c'est le mobile qui, en décrivant sa trajectoire sous nos yeux étonnés, a tracé à la fois l'image sensible de l'espace et du temps. Semblable à un maître d'école qui frappe l'imagination de ses jeunes élèves pour éveiller leurs esprits, trace sur le tableau noir de grossières figures de cercles et de triangles, pour leur donner l'idée du cercle et du triangle, ainsi la nature se contente de parler à nos yeux, de dessiner des mouvements sensibles, extensifs et temporels, pournous faire comprendre l'espace et le temps. Nouvelle preuve ou contre-épreuve saisissante de notre première thèse : l'espace etle temps 'sont bien la forme des objets qui se meuvent, avant d'être la forme de notre esprit.

(1) Phy$., 1. IV, c. 6, § 4 (B. S.-H.).

(2) De anima, 1.111, cl. §5.

(3) Phys., 1. IV, c. 17. §2 (B. S.-H.).

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