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Il en est de la philosophie comme de toutes les grandes choses, les esprits se partagent à son sujet. Les uns la placent au premier rang dans leur estime et dans leurs études; les autres la relèguent au dernier plan. A entendre ceux-ci, l’étude de la philosophie serait de toutes les occupations la plus inutile et la plus vaine, et la philosophie ne serait même pas une science. Car la science repose sur des principes certains; or la philosophie se compose de trois parties dont l’une, la logique, se perd dans les oscillations du doute, l’autre, la
métaphysique, s’évapore dans les régions du vague, la troisième enfin, qui est la morale, s’égare dans le dédale d’une interminable série de cas de conscience insolubles.
Quelques esprits vont même jusqu’à réclamer la suppression totale d’une étude que l’on fait responsable de toutes les erreurs enfantées, dit-on, par la raison humaine, et de tous les crimes commis dans l’ordre moral, politique et religieux. La révolution de 1789 n’est-elle pas Yœuvre et le chef-d’œuvre des philosophes?
La troupe des détracteurs de la philosophie se grossit encore de cette foule qui sait lire, écrire, calculer, qui possède même une teinture de ce qu’on nomme les lettres, les humanités; qui a eu le malheur d’être condamnée à consacrer jadis dix mois entiers à l’étude de la logique et de la métaphysique, mais qui, faute d’application, peut-être aussi par la négligence du maître, n’a compris ni les vérités qu’on a prétendu lui démontrer, ni les réponses qui devaient résoudre les difficultés et dissiper les doutes. Ces jeunes gens, devenus hommes, demandent à quoi sert la philosophie. Ils déclarent carrément le syllogisme et l’ontologie parfaitement inutiles pour les affaires, pour le commerce, pour l’industrie, pour l’adminis-
DE LA PHILOSOPHIE. B
tration, pour la guerre, pourlanavigation, pour la fortune enfin, et pour le plaisir.
La philosophie compte ainsi trois sortes d’adversaires.
Avant tout se présente l’esclave des sens et du métal, le matérialiste, et généralement tous ceux qui croient que l’homme est né uniquement pour gagner et pour jouir.
Viennent ensuite certains lettrés et certains érudits, l’amateur de romans et l’amateur de parchemins, auxquels il est juste de joindre le chimiste et le calculateur, à moins qu’on ne préfère ranger ces derniers parmi les positivistes et les industriels.
Le romancier trouve la logique trop gênante, la métaphysique trop vague, et surtout la morale trop embarrassante. L’érudit n’estime et ne sait que ce que d’autres ont dit; il professe le plus souverain mépris pour quiconque se permet de penser et d’écrire sans s’appuyer sur un certain nombre de textes, et parmi ces textes, les moins connus sont, à ses yeux, les plus intéressants. L’érudit fait peu de cas de ce que tout le monde sait.
Enfin, s’il faut écouter certains hommes de foi, la théologie suffit au savant, et avec le catéchisme, le vulgaire en sait assez. La philosophie n’engendre que l’orgueil et l’erreur.
Nous ne chercherons pas à justifier la philosophie, nous n’essayerons pas de la venger des injustes mépris que lui prodiguent des ennemis si contraires entre eux.
Il suffira de dire ce qu’elle est, et les préjugés s’évanouiront aussitôt.
La philosophie est l’étude de la sagesse. La sagesse est la science des choses par leurs causes les plus hautes. On reproche à cette définition d’être vieille. C’est un tort qu’elle partage avec la vérité.
Ce qui fut vrai au temps de Virgile l’est encore aujourd’hui : Heureux celui qui a pu reconnaître la cause et la raison des choses !
Le poète n’a fait que rendre la pensée d’ Aristote qui veut que la sagesse soit la science des causes les plus hautes, c’est-à-dire des causes premières. Mais quelles sont ces causes suprêmes? Ce sont les idées, répond Platon; la sagesse n’est autre chose que la science des idées.
Toutefois, il est permis, nécessaire même, de remonter plus haut encore. Les idées ne peuvent devenir causes qu’à une double condition, dont la première est d’être entendues, conçues quelque part, et la seconde d’être réalisées, exprimées par quelqu’un.
Séparée de l’être capable d’entendre, de
vouloir et de faire, l’idée n’est rien et ne peut rien produire. Il faut donc une cause supérieure aux idées; quelle est-elle, sinon l’être souverain, premier principe et fin dernière de tout ce qui est, de tout ce qui existe, et de tout ce qui peut exister?
Ce premier principe, nous l’appelons Dieu, et un peuple dont il n’est pas permis de mépriser la sagesse, avait appris à le nommer Jéhovah ou Celui qui est.
Aux yeux du vrai sage, tout ce qui est, vient de Dieu, et doit y retourner : tout se rapporte à Dieu, premier principe, à Dieu, fin dernière : Hinc omne principium , hue refer exitum. (Horace.)
Cette vérité une fois reconnue, le philosophe a découvert cette cause la plus haute, unique objet de ses recherches, il ne lui reste plus qu’à vivre conformément à ce qu’il sait. La philosophie est donc la lumière de la vie. L’homme est homme par la raison et par la volonté, bien plus que par les sens ; sa perfection, son bonheur, sa gloire, consistent donc à être sage , voilà pour la raison ; à être bon, voilà pour la volonté : en deux mots, penser et vivre conformément à raison, voilà le philosophe et voilà l’homme. Nous savons que l homme peut et doit mont 1 1 plus haut
encore, mais ici nous faisons abstraction de sa destination surnaturelle, et nous disons : N’eussiez-vous pas été appelé à une perfection plus haute, vous êtes cependant tenu à placer Dieu au premier rang dans votre pensée et dans votre affection; c’est Dieu qui seul doit être le principe et le terme de votre vie, de votre action, de votre être tout entier.
Revenons à la définition de la philosophie. Tous les mots demandent à être pesés. Et d’abord, qu’est-ce que la science? C’est la a connaissance qu’on a de quelque chose » (Acad.); c’est « un ensemble, un système de connaissances sur quelque matière » (Acad.). La science, d’après S. Thomas, est « assimilatio intellectus ad rem scitarn per speciem intelligibilem , quœ est similitudo rei intellectœ , ». une assimilation de l’entendement avec la chose connue par l’espèce intelligible (c’est-à-dire par l’idée), qui est la similitude de la chose entendue.
D’après cette belle définition, connaître serait se représenter un objet, se le rendre présentàl’esprit, lui donner dans notreintelligence comme un nouvel être, une nouvelle manière d’exister; ce serait concevoir l’objet (concipere, con-capere ), l’engendrer, pour ainsi dire, et lui donner dans notre esprit une vie purement intelligible,
Qu’on nous permette d’expliquer par un exemple l’ordre et la suite des opérations diverses de l’esprit sur son objet. Je pense à un cercle. Ce cercle est présent à mon esprit, il est devant mon esprit ( prœ-ens d’où prœsens ); je le vois (eiSw), je m’en fais une idée, j’en ai en moi la vue (t8éa) ou l’apparence (eTSoç), que je saisis ( apprehendo ), que je perçois, que je prends au milieu d’une foule d’autres objets ( per-cipio ), que je conçois ( concipio , con-capio ), que je recueille en moi par l’intelligence (mtelligo , lego inter ou intus, recueillir au dedans).
La cire prend la forme du cachet, l’œil reçoit la ressemblance de l’objet aperçu; ainsi, mais d’une toute autre façon, d’une manière toute spirituelle et purement intelligible, l’esprit, en connaissant, se représente l’objet connu, et lui devient semblable par l’idée qu’il s’en forme en lui-même. De même que le sens est, d’une certaine façon, tous les objets sensibles; que la vue devient successivement une pierre, un arbre, un animal, selon que l’image ou la forme sensible de la pierre, de l’arbre, de l’animal, vient à se représenter dans l’œil et à le modifier ; ainsi l’entendement est, d’une certaine façon, tous les intelligibles, selon qu’il se re-
présente l’idée, la formeintelligible, c’est-à-dire la ressemblance de la chose connue : Assimilatio intellectus ad rem scitam per speciem intelligibilem, quœ est similitudo rei inlellectæ.
Tirons de là, en passant, une conclusion pratique. On peut appliquer à la pensée ce qui est dit du commerce que nous avons avec nos semblables : Dis-moi qui tu liantes, et je te dirai qui tu es. Dites-moi quel est habituellement l’objet de vos pensées, je vous dirai ce que vous êtes. Vous pensez à l’or et à l’argent, vous ne rêvez que richesses? Vous êtes de terre et de métal. Vous ne songez qu’aux jouissances du corps, vous n’avez en tête que le plaisir des sens? Vous êtes cet homme animal dont parle saint Paul : Animalis homo non percipit. Vous ne roulez dans votre esprit que projets ambitieux; vous vous prenez, dans vos rêveries, pour le maître du monde et pour l’arbitre des humains? Hélas ! vous n’êtes que l’esclave de l’opinion : vil courtisan de la faveur, vous comptez autant de maîtres, autant de tyrans qu’il est de têtes et de sentiments dans la foule dont vous mendiez le suffrage.
Dédaignant ce qui ne flatte que le sens, vous élevant au-dessus de la terre, du corps, et de l’opinion, votre conversation est dans les cieux: Dieu est l’objet habituel de vos pensées. Pour-
suivez : par votre intelligence vous deviendrez de plus en plus semblable à Dieu. Or, tel est dans l’ordre naturel, l’objet, le but et le terme de la philosophie. Socrate, Platon, Aristote ne l’ont pas comprise autrement.
Jusqu’ici nous n’avons envisagé la science que comme une simple connaissance. Mais ce mot a un sens plus étendu et plus élevé, d’après lequel il désigne un ensemble de vérités connues; ainsi entendue, la science peut se définir la connaissance des choses dans leurs rapports avec leur principe et leur fin.
Si cette connaissance se restreint à une certaine classe d’êtres, c’est la science; mais ce n’est pas la science des sciences, ce n’est pas la sagesse. Car on peut connaître le principe et la fin d’un certain ordre de choses, sans remonter jusqu’à la cause première et dernière. Dieu, il est vrai, est le principe et la fin de tout ce qui est, du brin d’herbe et du grain de sable aussi bien que du séraphin; mais les êtres inférieurs ont dans ceux qui leur sont immédiatement supérieurs, la raison d’être et la cause secon-. daire et prochaine de leur existence et de leurs propriétés spéciales. Je puis donc étudier la géologie, la minéralogie, la botanique, la zoologie, l’astronomie, l’arithmétique, la géométrie, et en général toutes les sciences physiques
et mathématiques, sans être obligé de remonter au delà de leurs premiers principes immédiats et de leur fin prochaine, sans remonter jusqu’à Dieu. Je suis alors mathémalicien, astronome, naturaliste, physicien, chimiste, je ne suis pas philosophe; je ne goûte pas, je n’aime pas, je n’étudie pas, je ne possède pas la science des sciences, je ne suis pas le sage, car je ne me suis pas élevé jusqu’à la cause première et finale, je n’ai pas découvert la raison dernière et principale des choses. Celuilà seul est le sage qui, s’élevant jusqu’au premier principe de tout ce qui est, et s’étendant jusqu’à la fin dernière de tout ce qui peut être, embrasse et domine par le regard de la pensée tout ce qui se trouve compris entre le premier principe et la fin dernière, c’est-àdire tout ce qui est.
Quand je dis : tout ce qui est, je n’entends pas les choses vues en détail et une à une; ce détail appartient aux sciences secondaires, qui elles-mêmes pour arriver à connaître le partiel, le petit, le divisible elle divisé, doivent descendre de plus en plus. Aussi une science est-elle d’autant plus longue à étudier et à retenir qu’elle est plus basse et plus minutieuse. Alors, en compensation, elle est de plus en plus à la portée des intelligences ordinaires, qui.
peu capables de réflexion, n’usent guère que de la mémoire. Sans mépriser les détails, car tout ce que Dieu a fait est admirable, le sage les néglige, ou du moins il ne s’y arrête qu’en passant, et tout juste autant qu’il faut pour saisir le rapport des petites choses avec les grandes; puis, se dégageant de la multitude des individus et des espèces, il contemple le rapport de l’ensemble avec Celui qui est le principe et la fin, l’alpha et l’oméga.
Définir, d’après l’étymologie du mot, c’est indiquer les limites d’une chose; c’est aussi et surtout montrer le but, le terme auquel elle se rapporte. Nous venons de signaler le but de la philosophie, et le terme qui lui est proposé. Recherchons maintenant ses limites, ou ce qui la distingue et la sépare des autres genres ou des autres modes de connaissance.
Il est deux manières de connaître; je puis connaître par moi-même, ou par autrui.
Par moi-même, je puis connaître tout ce qui se trouve à la portée de ma raison et de mes sens.
C’est par moi-même et sans qu’il me soit besoin de recourir à autrui, que je connais l’existence de mon corps et les impressions diverses qu’il éprouve. Ces impressions à leur tour me signalent l’existence et l’état présent des corps
distincts du mien. En un mot, je me suffis à moi-même pour connaître ce que je vois de mes yeux, ce que j’entends par l’ouïe, ce que je sens par l’odorat, ce que je goûte, ce que je touche. Il est parfaitement inutile qu’on m’apprenne que le soleil existe et qu’il est lumineux, que le tonnerre gronde, que le vent siffle, que la rose est d’une agréable odeur, que le miel est doux, que le feu brûle, que la neige est froide, et que la lame d’un glaive est tranchante. J’apprends tout cela par l’expérience sensible; et, sur l’avertissement des sens, je remonte, par la raison, de l’effet à la cause, et du phénomène à la substance.
J’ai dit : parla raison; sans cette puissance, en effet, je sentirais , je verrais, j’entendrais, comme l’animal, et jusqu’à un certain point je connaîtrais, mais je ne saurais pas. L’animal voit, il entend, il se brûle, il a faim, il a soif: il ne sait pas qu’il a faim, qu’il a soif, qu’il se brûle, qu’il entend et qu’il voit. 11 connaît, si l’on veut; ainsi le chien connaît son maître, mais il ne sait pas, il ne se rend pas compte de ce qu’il sent.
Si, par moi-même et sans aucun secours étranger, je puis connaître ce qui tombe sous mes sens, je possède en ma raison une faculté de connaître encore plus indépendante que
ne le peuvent être les sens dont la fonction et l’exercice se rattachent à des organes aussi fragiles que délicats. Seul et par ma propre raison, je connais, sans qu’il soit besoin, sans même qu’il soit possible qu’on me l’enseigne, d’abord le fait de mon existence et tout ce qui se passe en moi : je sais ce que je pense, ce que je veux, ce que j’éprouve, ce que je ressens ; puis, je connais l’existence et l’état apparent des êtres dont mes sens me déclarent la présence; je connais enfin toute une série de principes et de rapports purement intelligibles (1), tels que les axiomes de ce genre : Une même chose ne peut pas en même temps être et n’êlre pas; deux choses égales à une troisième sont égales entre elles; rien n’est sans une raison suffisante; le tout est plus grand que l’une de ses parties et égal à la somme de toutes les parties dont il est composé ; deux et deux font quatre, etc. L’énumération serait longue, et bien des gens seraient surpris de la multitude des vérités dont la somme constitue le fonds commun de toute intelligence. On nesefait pas idée de ce que sait l’homme le plus ordinaire,
(1) Je déclare ces rapports purement intelligibles par opposition à ce qui est sensible. Ce n’est pas ici le lieu d’examiner s’ils existent quelque part et où ils existent.
même dans les conditions les moins cultivées et chez les peuples les moins civilisés. 11 faudrait des volumes pour exprimer tout ce que sait un paysan des montagnes les plus isolées, ou un sauvage des forêts de l’Amérique et de l’Océanie.
C’est qu’à l’ensemble des notions premières, il faut ajouter encore une série interminable de conclusions que chacun, selon la portée et la vigueur de sa propre raison, peut déduire des premiers principes, par lui-même et par le seul travail de son intelligence personnelle.
Il est toutefois des réalités que je ne puis atteindre ni par ma raison, ni par mes sens. Telles sont les choses qui se passent dans un temps ou dans un lieu où je ne suis pas présent. Tel est encore l’état intérieur de ceux mêmes avec lesquels je vis. Je ne puis savoir ce que vous pensez, ce que vous voulez, ce que vous éprouvez au dedans de vous; j’ignore si vous êtes dans la joie ou dans la tristesse. Tout cela m’échappe, à moins que vous ne le traduisiez au dehors par quelque signe sensible.
Ajoutez enfin tout ce qui appartient à l’intime de Dieu, ce qu’il est en lui-même, ce qu’il pense, ce qu’il veut, ce qu’il fera.
La question est de savoir si je puis connaître ces divers genres de vérités, et comment.
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Je puis apprendre ce qui s’est passé avant moi ou loin de moi, par le témoignage de ceux qui se sont trouvés en présence de ces faits ou de ces choses.
Je puis savoir ce que vous pensez, ce que vous voulez, ce que vous éprouvez, si vous me le manifestez, soit par la parole, soit par tout autre signe sensible à la fois et intelligible.
Je puis enfin connaître des secrets divins ce qu’il plaît à Dieu de m’en révéler.
Voilà donc en dehors de moi deux sources de science, le témoignage humain, le témoignage divin. Sur le premier se fonde une science qu’on peut appeler V Histoire; sur le second se fonde une autre science connue sous le nom de Théologie.
Il en est qui contestent le titre de science à l’histoire, et surtout à la théologie. Mais si la science est la connaissance des causes et des rapports, pourquoi refuser ce nom à l’histoire, qui ne peut raconter les faits sans indiquer par là même les causes des événements subséquents et les rapports qui les enchaînent les uns aux autres? Comment surtout et de quel droit peut-on méconnaître le caractère scientifique dans la théologie, qui apprend de Dieu même la cause et la raison supérieure et secrète de ce qui est et de ce qui s’est fait, se fait et se
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fera dans l'ordre naturel aussi bien que da l’ordre surnaturel?
Mais, dira-t-on, sous le nom de science, j’entends ce que l’homme peut connaître par lui-même et sans le secours surnaturel de Dieu.
Et c’est en cela précisément que vous êtes étonnant ! Prenez en effet la science pour une simple connaissance de la vérité; prenez-la, si vous le préférez, pour la connaissance d’un grand nombre de vérités, de leur enchaînement et de leurs rapports, vous ne pouvez disconvenir que Dieu, par la révélation, ne vous fasse connaître la vérité, et non-seulement la vérité, mais tout un ordre, tout un ensemble de vérités et de rapports parfaitement enchaînés. Lors même que vous n’auriez que la foi, et que vous vous borneriez à croire l’ensemble des divines affirmations ou les dogmes révélés, sans chercher à en tirer aucune conséquence; par cette foi, vous posséderiez une science véritable dans tous les sens de ce mot.
Aussi ai-je peine à découvrir une opposition et une distinction réelles entre la science et la foi. Dites que la science est un genre comprenant deux classes de connaissances, l’une et l’autre également certaines, etfondées celleci sur l’évidence et celle-là sur la foi, j’y con-
sens; rangez sons le nom de philosophie tout ce dont l’homme peut se rendre compte par la seule raison, tout ce qü’il peut déduire des principes évidents, puis partagez en deux catégories les vérités que vous ne pouvez découvrir par la seule raison et qu’il faut admettre par la foi au témoignage : dans l’une, que vous nommerez l’histoire, comprenez tous les faits que le témoignage humain peut transmettre, et dans l’autre, que vous appellerez la théologie, réunissez toutes les vérités, les dogmes ou les faits, qui vous sont affirmés par le témoignage divin, et vous avez une division de la science qui paraît très- acceptable. Cette question, du reste, ne saurait se trancher en deux mots. Ailleurs, nous pourrons y revenir. Mais il nous a paru nécessaire de protester, du moins en passant, et contre le despotisme arbitraire de ces hommes qui, posant, les uns en philosophes, les autres en savants, s’attribuent le monopole exclusif de la science ; et contre le servilisme trop complaisant de certains catholiques, qui acceptent sans façon l’arrêt par lequel on voudrait reléguer leur foi hors des régions scientifiques.
Du reste, si pour consentir à donner le nom de science à un ensemble de propositions, il vous faut absolument introduire la raison et le
raisonnement dans la recherche et dans la connaissance de la vérité, la théologie peut encore réclamer ce titre. La raison, en effet, intervient dans sa sphère d’abord pour démontrer et pour vérifier ses bases, c’est-à-dire la possibilité et le fait même delà révélation. Jusque-là, il est vrai, ellene sort pas du cercle de la philosophie et de l’histoire. Je reste sur le terrain philosophique quand je recherche si Dieu peut révéler; car la raison seule, sans la révélation et sans la foi, peut démontrer la possibilité de la révélation même et sa crédibilité ; je reste sur le sol de l’histoire quand je recherche le fait même de la révélation, car; à moins que Dieu ne me parle à moi-même, ce n’est que par le témoignage humain que je puis apprendre si Dieu a révélé et ce qu’il a révélé.
Mais la possibilité et l’existence de la révélation une fois établies par la philosophie et par l’histoire, je puis et je dois user encore de la raison, d’abord pour entendre ce que Dieu m’affirme, et pour saisir ce qu’il me propose. — Assurément, je ne puis pas tout comprend re : je ne puis, par exemple, m’expliquer comment il y a trois personnes en un seul Dieu ; mais encore faut-il que je saisisse et que j’entende cette affirmation : En un seul Dieu, il y a trois personnes. Ce n’est pas assez; la raison peut et
doit pousser plus avant. Combinant ensemble les propositions révélées, elle en déduit, par le simple raisonnement, unefoule de conséquences. Partie des données de la foi, elle arrive à des applications fécondes, et, des obscurités mêmes du mystère, elle fait jaillir des éclats de lumière dont la splendeur illumine les sphères intelligibles de l’ordre même purement naturel.
La théologie donc réunit tous les titres capables de lui assurer un rang parmi les sciences. Quel est ce rang? nous le dirons ailleurs. Il est déjà facile d’entrevoir que ce rang ne peut pas être le second , et que ce sera bien assez pour la philosophie de marcher à la tête des sciences qui ne dépassent pas les bornes delà raison.
Ces explications nous permettent d’assigner les limites qui distinguent la philosophie de toute autre science.
Rappelons encore la définition de la philosophie et pomprenons-la. C’est, d’après Platon, la science des idées ; c’est, d’après Aristote, la science des premières causes. Mais l’un et l’autre demeurent dans l’ordre purement naturel. Or les philosophes chrétiens savent que Dieu a révélé, et que de cette révélation résulte une sagesse, ou une science des causes, supérieure
encore à la plus haute sagesse humaine. Ils ont donc marqué plus nettement la différence qui sépare la philosophie naturelle de la théologie surnaturelle. Il suffisait pour cela de déterminer le point de départ de chacune de ces deux sciences. La philosophie procède de la raison, la théologie procède de la révélation, ou, si Ton veut, de la foi à la révélation.
On a donc appelé la philosophie scientia ex ratione, la science déduite de la raison (1).
A ce point de vue, la philosophie comprendra tout ce que l'homme peut connaître par lui-même et par les seules forces de sa raison, et elle se distingue sans peine de l’histoire et de la théologie.
Signalons seulement une triple différence. La philosophie diffère de l’histoire et de la théologie par le principe , par l’objet, par la méthode ou le procédé :
1° Par le principe. La philosophie procède de la raison même de l’homme; l’histoire procède du témoignage humain; la théologie procède du témoignage divin ou de la révélation.
2° Par l’objet. La philosophie n’embrasse
(1) On objecte que cette définition convient aussi aux mathématiques. Nous dirons ailleurs dans quel sens les math pratiques rentrent en effet dans la philosophie.
que les vérités rationnelles, les principes et leurs conséquences; elle ne sort pas de l’ordre purement naturel; l’histoire se borne aux faits; la théologie considère les vérités surnaturelles.
3° Par la méthode ou le procédé. Le philosophe emploie surtout le raisonnement, et l’on peut dire de lui, quand il ne raisonne pas, qu’il est alors simple observateur, ou historien, plutôt que philosophe proprement dit.
L’historien ne s’avance que sur les données de la foi humaine; et s’il lui arrive de raisonner soit pour établir les faits , soit pour en rechercher les causes, en déduire les conséquences, ou en apprécier la valeur et la portée politique ou morale, alors il est philosophe.
Le théologien s’appuie uniquement sur la foi divine. Pour lui, comme pour le prophète, la méthode se résout en cette formule : Dieu l’a dit, donc cela est : Hœc dicit Dominus.
A chaque instant, je le sais, le théologien raisonne, soit pour démontrer que le dogme, loin de contredire la raison, s’accorde parfaitement avec ses principes , soit pour déduire les conséquences des propositions révélées, soit pour réfuter les objections que lui oppose une fausse philosophie, — mais alors le théologien devient philosophe.
Souvent aussi la théologie entre dans la ré-
gion des faits. La révélation même est un fait, et c’est seulement par l’histoire qu’elle parvient à la connaissance de ceux à qui Dieu ne parle pas directement. Alors le théologien se fait historien.
Nous avons marqué les limites qui séparent ; la philosophie des autres sciences. Reste à indiquer la ligne de démarcation qui la distingue ; des arts.
Il suffira de rappeler la différence entre l’art et la science. Saint Thomas, avec cette précision de langage qui caractérise la scolastique, appelle la science ratio intelligibilium , et l’art ratio factibilium. La science donne la raison et le principe des vérités intelligibles ; l’art donne la manière et la règle à suivre pour bien faire.
La science demeure dans la spéculation.
Aussi, lorsqu’elle descend à la pratique , les hommes hésitent sur le rang qui lui convient. C’est ainsi qu’au sujet de la logique et de la morale, on se demande si la première ne devrait, pas s’appeler l’art de bien raisonner, et la seconde l’art de bien vivre.
L’art donc tend à la pratique. Il dépend de la science qui pose les principes et montre la fin ; mais , à son tour , la science sans l’art ne serait qu’une spéculation vaine et oiseuse.
La sagesse, et par conséquent la philosophie, est la science des sciences; c’jest elle qui donne la raison dernière, le principe et la fin de tout ce qui est compris dans la sphère rationnelle; mais elle doit, sous peine d’inutilité , engendrer l’art des arts , qui n’est autre que la vertu. '
Que vous sert de tout savoir, si vous ne savez pas vivre? Soyez sage , soyez juste : tel est l’idéal humain. La philosophie est donc une grande chose, et de toutes les occupations humaines, elle est assurément la plus noble et la plus digne de l’être intelligent et libre. Sa mission, son but, son résultat légitime n’est et ne peut être que la perfection de l’intelligence par la sagesse, et de la volonté par la justice.
Mais la philosophie sera bien plus complètement vengée, lorsque nous aurons signalé avec quelque détail les objets dont elle s’occupe et le plan qu’elle suit dans sa marche , lorsque surtout nous aurons indiqué ses rapports avec les sciences et les arts, et par là avec tout ce qui peut intéresser l’homme , comme individu, comme citoyen et comme religieux.
On peut dire de l’ordre proposé pour les étu- j des philosophiques qu'il varie selon les systèmes sur l’origine des idées. Sans entrer au fond de la question, indiquons quelques-unes de ces divisions.
Il en est une d’abord que personne ne contestera. Les diverses parties de la philosophie sont ou spéculatives ou pratiques. A la spéculation revient la Métaphysique avec ses trois branches, la Cosmologie, la Psychologie, et la Théologie naturelle.
La Logique et la Morale appartiennent à la pratique.
Mais cette classification ne décide pas de l’ordre à suivre dans la recherche de la vérité et dans l’étude de la sagesse. Venons donc aux partis qui divisent les philosophes, On distingue, de nos jours, les posilivistes et les spiritualistes, les rationalistes et les traditionalistes, les ontologistes et les psychologistes. Ces appellations existent, elles ne sont pas de notre invention. Mais quand il s’agit de formuler la
CE LA PHILOSOPHIE
doctrine que professent les partisans de ces divers systèmes , il est rare qu’on ne les entende pas se plaindre de n’avoir pas été compris. Disons donc ce que nous entendons, nous, sous ces désignations diverses.
Par positivistes nous prétendons indiquer ceux qui, reléguant Dieu et l’ordre spirituel en général dans les sphères de l’idéal et de l’abstraction , ne tiennent pour positif et pour réel que ce qui tombe sous les sens.
Ceux-là font consister toute la philosophie dans l’étude des corps. La cosmologie dans ses applications les plus matérielles, la physique et la chimie avec les mathématiques, constituent à leurs yeux toute la sagesse et toute la science. Ils méprisent la logique, ils dédaignent la métaphysique, ils ne connaissent pas la morale. L’âme n’étant pour eux qu’une modification du cerveau, une résultante des forces corporelles, la psychologie demeure supprimée; et Dieu étant encore in fieri , Dieu se faisant, Dieu n’étant qu’un perpétuel devenir , on ne peut avoir et jamais on n’aura de théologie.
Les spiritualistes s’identifient communément avec les rationalistes et avec les psychologistes. Ils se sont donné le nom assez ambitieux de spiritualistes , par opposition à ceux
qui devraient avoir du moins le courage de leur opinion et s’avouer matérialistes. Le spiritualiste donc admet l’existence des esprits, et se déclare psychologiste, par opposition peutêtre à l’ontologiste. Selon lui, le point de départ de toute connaissance estl’âme elle-même se repliant sur soi et s’écriant : Je pense, donc je suis. Les parLisans de ce principe ouvrent la philosophie par l’étude de l’âme , c’est-àdire par la psychologie.
Les rationalistes soutenant que l’homme ne doit admettre que ce qu’il peut démontrer par la raison, devraient commencer par étudier cette faculté dans ses opérations, et par conséquent leur cours devraitdébuterpar la logique. C’est toutefois ce qu’ils ne font pas. Ils sont généralement psychologistes.
Les traditionalistes prétendent que nous ne pouvons connaître qu’à la condition de recevoir par l’enseignement, par la parole, les notions et les vérités premières. Pour eux la philosophie devrait s’ouvrir par un exposé historique des vérités que transmet la tradition universelle.
Enfin, les ontologistes se sont donné ce nom parce que, selon eux, l’Etre divin immédiatement et premièrement perçu est la première et même la seule idée par laquelle et dans la-
quelle nous percevons et entendons tout ce qu’il nous est donné d’entendre et de percevoir. La philosophie, d’après ce système, doit se résumer tout entière dans l’étude de 1 ’Être simplement dit. Car c’est en cet Être, ou plutôt en Dieu même, connu simplement comme être, que nous percevons et connaissons tout ce que nous percevons. D’après ce système, c’est par l’ontologie , immédiatement suivie de la théologie naturelle, que devrait débuter le philosophe.
Autrefois- (nous avons sous les yeux un cours de philosophie, du P. Oviedo, imprimé en 1640) on commençait par la logique. Puis venait, sous le nom d ephysica, une série de questions sur la nature matérielle. On étudiait les principes de l’être corporel, la matière première, la forme substantielle, l’union entre la nature et la forme, enfin le tout substantiel. On passait ensuite à l’étude de la nature et des causes. On examinait le lieu et le temps , l’action mutuelle des corps et leurs qualités. Alors venait l’étude de l’âme et de ses facultés. Le cours se terminait par la métaphysique où l’on traitait de l’être , de ses attributs et des catégories ou prédicaments. Dieu est comme supposé dans ce cours. Il en est question souvent, mais jamais directement ou ex professa. C’est que la
philosophie n’était que le préambule de la théologie surnaturelle, et qu’on réservait le traité de Dieu pour l’ouverture et le fondement de cette science supérieure. En effet, dans sa Somme, saint Thomas considère Dieu au poiut de vue purement rationnel, aussi bien que d’après les notions révélées. Du reste , la Somme du Docteur angélique ne contient pas moins de philosophie que de théologie.
Le plan le plus généralement suivi depuis près de deux cents ans est au fond celui d'Aristote et de l’École. Mais la philosophie n’est plus un simple commentaire des livres d’Aristote, et l’ordre communément adopté est plus net et plus précis ; on divise l’enseignement en trois parties principales : Logique, Métaphysique et Morale.
I. La logique est, suivant les uns, l’art de raisonner ; suivant les autres, la science de la certitude. Ces deux définitions peuvent s’accorder.
La logique est un art, car elle enseigne les règles et la pratique du raisonnement.
Mais elle est une science aussi, surtout depuis que, par suite des attaques du scepticisme, on s’est vu contraint de démontrer les principes mêmes de la certitude.
II. La métaphysique est la sciénce des choses pu tant que purement intelligibles.
Elle est universelle ou spéciale.
La métaphysique universelle considère l’être en général. Aussi se nomme-t-elle l’ontologie : — Raison de l’être, science de l’être (ov, Xoyoç) .
La métaphysique spéciale considère les êtres pris séparément. — Nous dirions qu’elle se divise selon les diverses espèces d’êtres, si Dieu n’était pas au-dessus et en dehors de toute espèce et de tout genre.
Tput ce que la simple raison peut connaître sans le secours de la révélation, se trouve compris dans l’un de ces trois mots : les corps, les âmes, Dieu.
De. là trois parties de la métaphysique spéciale : Cosmologie , science du monde corporel ; Psychologie, science de l’âme; Théologie, science de Dieu.
III. La morale est la science des moeurs, ou encore, l’art de bien vivre.
La question est maintenant de savoir par où l’on doit commencer l’étude de la philosophie.
Il en est qui placent au début l’étude du premier être, la considération de Dieu, en un mot, la théologie naturelle.
D’autres imposent à la jeunesse un programme qui s’ouvre par la psychologie.
Les uns et les autres semblent oublier que, pour démontrer une proposition et pour ré-