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LA FOULE

Lundi 1er janvier 1894.

C'est le ventre qui fait les révolutions; cest une

question de salaire et de concurrence qui arma les uns contre les autres les ouvriers français et les ouvriers italiens d’Aiguesmortes, qui jeta dans les fossés des marais les paquets de morts et de blessés. À la lecture des débats, à l'exposition de fureurs sauvages, de l’acharnement sur les blessés et les prisonniers, vous sentez combien les hommes sont naturellement loups les uns pour les autres. Ges conflits de manœuvres vous semblent de loin bien mesquins et vous ne trouvez pas de quoi fouetter un chat là où des créatures humaines sont couchées par terre, les flancs troués, les membres brisés. Pourtant, considérez autour de vous la haine des petits boutiquiers contre les grands magasins, paradis des consommateurs ; voyez stratagèmes, basses rancunes, Î

2e IDÉE ET RÉALITÉ

artifices entre commercants concurrents et vous comprendrez mieux les batailles des collaborateurs ennemis. Avez-vous jamais parcouru les mornes étendues marécageuses, coupées de fossés, de risoles, ces lagunes désolées où entre les flaques d’eau luisent, blancs fantômes alignés, les monticules de sel. Du midi à l’ouest, j'ai promené mes pas flâneurs à travers les salines; j'ai traversé les salins d’Hyères, au bord de la mer de joie, baie presque toujours ensoleillée en face des Îles. Près l'Océan, de la crête des murailles de Guérande, entre les tourelles, joujou de place forte ancienne, petit Nuremberg français, mes yeux ont embrassé une contrée désolée, de mélancolie singulière, où les levées de sel rompent seules la platitude dé l'horizon... Et j’ai pensé aux misérables qui, dans le fort de l'été, les reins sans cesse pliés, les yeux brûlés, peinent sous l’ardeur du soleil, à ti à amonceler, à approprier le sel. Quel est le sort 1 5 digne d'envie, entre ceux poussant la pioche et le pic dans les entrailles de la terre ou ceux qui s’exposent en plein midi aux atteintes dévoratrices de Phœbus? Telle est l'alternative que je propose aux riches et aux heureux du jour. Le monde antique en avait trouvé la solution : il destinait aux travaux de la mine et des marais salants les esclaves. Or il n'existe plus d’esclaves, n'est-ce pas ? Tous les hommes sont libres, égaux et électeurs. C’est inserit dans tous les actes, sur tous les monuments publics.

Mais les ouvriers ne philosophent pas : ils triment, et l'unique pensée qui se dégage de leur cerveau obscur, est le calcul du salaire. Vingt sous de plus |

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