HENRY BECQUE
Lundi 18 octobre 1897.
La pièce d'Henry Becque, les Corbeau, eût dû, depuis longtemps, entrer au répertoire de la Comédie- Française ; elle est, à n’en pas douter, l’œuvre la plus forte de ce temps, l’une des plus significatives de tout le théâtre français. Lorsque, trop tardivement, aux derniers temps de leur direction, MM! Marck et Desbeaux vinrent prendre mon avis sur leur prochaine saïson, je leur indiquai cette restitution nécessaire devant le public. Nous avions été les premiers à sentir et à affirmer la puissance et la grandeur tragique des Corbeau. :
C'était au Théâtre-Francçais, à la première représentation d’une comédie, et je connaissais à peine le nom de l’auteur. Dès le début du premier acte, je fus frappé d’étonnement. La succession des scènes montrait l’intérieur d’une famille bourgeoise ; mais les personnages, au lieu de s’y mouvoir automatiquement dans le cercle ordinaire, vivaient d'une vie intense et réelle. Au lieu de débiter les
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creuses formules du dialogue conventionnel, ils parlaient un langage reflétant ce que nous aurions dit nous-mêmes en pareille circonstance. Mon étonnement s’accrut de passion profonde, quand, par la mort subite du père, la famille fut jetée en proie aux corbeaux, quand les notaires firent main basse sur la succession de la veuve et des trois filles, et que tout l'argent liquide fut englouti dans les frais de justice. L'action nous présentait les gens d’affaires acharnés sur les dépouilles, se partageant le bien de femmes sans défense, audacieusement et cyniquement. Il me semblait que, dans le cabinet d’un homme de loi, j'assistais à ce qu'on nomme, ironiquement sans doute, une liquidation. Puis venait la désagrégation de la famille privée de son chef : la mère, dépourvue d'énergie et de résistance, se consumant en vaines pleurnicheries ; les filles vouées à la misère, à la honte, aux pires expédients : la plus jeune, qui a cru aux serments d'un séducteur, repoussée du moment qu'elle n’a plus dé dot; la cadette prête à courir les aventures du théâtre, énamourée d’un pianiste ridicule ; l’aînée, la plus charmante des trois, au cœur et à la tête solides, se sacrifiant jusqu’à épouser un vieux corbeau, ancien associé de son père, riche de ce désastre familial, offrant sa chair fraiche à l’affreux oiseau pour assurer aux siens le pain et le gîte. Alors le carnassier, posant la griffe sur sa victime volontaire, poussait un long croassement de triomphe et, d’un battement d'ailes, effarouchait tous les petits parasites bourdonnant autour de la pauvre gente, La victoire du grand déprédateur et l'écrasement des moindres larrons, n’était-ce pas la moralité même de
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