‹ Idée et réalitéChapitre 103 sur 195 · À TR RE · texte numérisé non relu

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Peu de temps après les Corbeaux, j'entrai en relations avec lui. Je me rappelle notre première entrevue dans le logement modeste qu’il occupait au haut de la maison d'une triste rue, non loin du boulevard. Le mobilier de cette demeure était sommaire : un lit de fer, une table de bois blanc occupée par des papiers et des livres, trois ou quatre chaises. En songeant aux lucratifs revenus des amuseurs, des fabricants et des contrefacteurs du théâtre, mon cœur se serra. Je mé sentis plein de respect pour l’écrivain supérieur, résigné à cette médiocre vie; j étais plein d’'admiration pour le grand artiste, et, tout de suite, jaimai l’homme à cause de sa noble misère et de sa fière indépendance.

L'injustice des sots, l'ignorance du vulg'aire peuvent porter à la misanthropie. Que de fois n’a-t-on pas reproché à Becque son caractère soupconneux et déliant, l’âpreté de ses répliques et l’amertume de ses saillies ! On a vite fait de prononcer le mot de méchan-. ceté alors que l'hostilité aux hommes part de la douleur d'un idéal détruit. Les véritables méchants sont des optimistes dont la bienveillance banale (forme de l’égoïsme) ne s’alarme jamais des errements humains. Au contraire, la sévérité dans les jugements provient d’une conception de justice, de bonté, de droiture et de loyauté qui se trouve à. chaque instant trompée. À ces déceptions répétées, l'observateur se débarrasse de ses chimères et acquiert une acuité de vision extraordinaire. L’ana-

lyse le tourmente sans cesse, et il ne peut voir un sujet, sans essayer d'exercer sur lui sa faculté. I! n'empêche que, pour passer à la misanthropie, 1l faut avoir beaucoup aimé les hommes, et c'est encore une forme de la lutte pour l'humanité. Seuls, les indiiïérents sont inutiles au progrès et à l’amélioration l'espèce.

Car ce réaliste, en entrant dans la vie, avait cœur et l'imagination d'un poète, il aspirait à vague. idéal où tendent les âmes généreuses. Il avait soif. d'un monde meilleur, d’une démocratie intellectuelle libre du joug de l’argent et du nombre ; il est tombé de haut, comme tous les hommes de sa génération. Il s’est aperçu que le meilleur est souvent proche du pire, que la justice absolue n'est atiribuable à aucune forme de société, que l'empirisme seul gouverne les hommes et les choses et il s'est trouvé rejeté dans l'observation qui en est la forme littéraire. Rien de plus curieux, de plus vibrant que sa conversalion. La tête au masque expressif rejetée en arrière, l'œil brillant, le front haut et tourmenté, les cheveux drus, plantés droit, la bouche gouailleuse sous la moustache courte un peu rude, il va son train, d’une voix chaude, avec des mots à l’emporte-pièce, scandés par un rire amer. Tout est ardent, le ton, la physionomie, le geste : il a la passion de la lutte et l'amour du combat. Derrière un portant de la scène, il entend qu'on siffle sa pièce t « Bravo! sifilez donc encore! Ca y est, j'ai touché juste. » Il a de beaux dédains pour la bêtise stupide des foules, il a la fierté et le respect de son art et ne concédérait point un iota au snobisme. À la première des Corbeaux, au foyer

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