LE PÉRIL DE LA MER
Samedi 12 mars 189$.
Le goût de la mer a ses racines secrètes dans les natures, les caractères et les âmes. Nombre de gens, on seulement redoutent un voyagé, une traversée, mais ne peuvent même pas supporter le séjour sur la Côte. À l'aspect de la mer, ils sont saisis d'une appréhension invincible et le voisinage de l’eau les inquiète, les trouble, leur cause de douloureuses an2 goisses. Ils tremblent devant l'inconnu de l'horizon, à la pensée instinctive de périls qu'ils n’affronteront peut-être jamais.
D’autres personnes, au contraire. éloignées du littoral par un travail sédentaire, aiment passionnément la mer, regrettent de ne pas la voir à tous les moments de leur existence et aux premiers jours de loisir retournent camper sur ses rives. Le spectacle du paysage marin, puissant et mouvementé, les ra vit; l'océan en furie les frappe d'émotion religieuse et 1ls écoutent les voix nocturnes des flots comme le verbe
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| IDÉE ET RÉALITÉ 203 mystérieux d’un formidable tribun. Ge que l'océan garde de danger, de tragiques histoires, d'insaisis-
sable et d’imprévû réveille le désir de l’aventure, des
risques lointains, etaggrave le mépris du terre à terre.
Les hasards d’une existence tourmentée me transportèrent tout jeune aux antipodes de notre monde. Cinq mois, cent cinquante-trois jours de traversée, m'apprirent les violences des flots de chaque océan. Durant neuf ans, je vis la mer tous les jours ; elle n’a point lassé mes regards. Revenu entre les parois de pierre des capitales, mes yeux ont eu faim d'espace,
de l'horizon immense et du tumulte des flots.
Chaque saison, sitôt qu'il m'est permis de quitter la Ville, je vais-en quelque point du littoral. L'hiver, c’est aux bords de la Méditerranée, le lac bleu, le grand lac des sirènes qui naguère, en une heure de colère, dévora le poète Shelley. C’est sur cette rive qu’en ce moment monregard suit la mer plate et que mon rêve franchit à l'horizon les portes de l'Orient et pénètre dans une contrée d’oubli et de douceur
infinie, de mollesse, de paresse el de paix, — le pays
qu'en réalité je ne connaîtrai jamais.
Depuis dix ans, durant deux ou trois mois d'été, je me trouve sur. cette terre riveraine qui a emprunté son nom à la mer : l'Armorique. C’est une patrie d'élection. J'aime ses côtes sauvages et gracieuses, aux rochers formidables, aux écueils impitoyables,
cette enceinte terrible et douce dans les fissures de
laquelle coulent, sous la sombre verdure des bois, les
rivières charmantes : la rivière d’Auray, l'Odet. Je
connais la mer intérieure de Port-Navalo à Vannes, et l'île aux Moines, la perle des îles de ce Mor-
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