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Paris est une foire aux horreurs de pierre; les places publiques, les carrefours, les rues, sont ou-
tragés par l'érection de bonshommes ridicules, par 10°
pullulement de figures marmoréennes, Lyrans du pays du mufle, lapidaires symboles de la bêtise publique. J’enrage quand je passe devant ces terre-plein usurpés aux vespasiennes et jévoque une levée d’iconoclastes qui duranttoute une nuit continueraient
infatigablement un jeu de massacre. À bas les. statues ! guerre au maigrelet éphèbe, à l’'équivoque chasseur de restaurant qui représente Shakespeare,
au gros homme qui a la colique sous le nom de Gambetta, en face l'arc de triomphe du Carrousel! guerre à la Marianne proboscidienne, à la pièce montée sur tourte populaire de la place du Château-d'Eau, au hideux Voltaire de la mairie du neuvième, au tin-
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tamarresque Émile Augier, ours de pierre attaché devant l’Odéon !
Toutes ces verrues, ces bosses, ces grimaces, ces ballonnements, ces hydropisies, vous ne sauriez les éviter, vous êtes condamnés à les voir sur un socle, tantôt à regretter d'y lire un nom aimé, tantôt à y trouver la mémoire d’un paltoquet ou d’un inconnu.
Au palais des Machines, passez la revue de l’armée de pierre, de plâtre et de terre, parcourez les rangs des têtes en fromäge blanc et des figures en saindoux ; de ces bonshommes de pâtisserie, de sucrerie, il yen a de coloriés, de dorés, d’armés, de photographiques et de modelés, où sont pétris plus ou moins habilement des callypigies, des torses, des bras nerveux, des muscles et des reins. Mais où estil, le sculpteur qui a vu, qui a exprimé l'âme du sujet ?
Celui-là, c'est Rodin; il a trempé ses réflexions dans la lecture de la Comédie humaine et pour faire revivre Balzac en soi, il a vécu avec lui. L'âme de Balzac ardemment sollicitée s’est manifestéé à l’arüste et lui dit :
« Ge que tu garderas de moi, ce n’est pas l'apparence, cest l'idée; ce que tu feras sortir de la matière, ce n’est pas mon corps engourdi par limmobilité de la table de travail, ni mon ventre, ni mes cuisses épaisses, mais ma personnalité. Tu me montreras tel que j'aurais souhaîïté être, tel que je suis devenu, par ma volonté et mon génie, tel que doivent me concevoir et me contempler mes amis d’aujourd’hui, de demain, de toujours. Ainsi la flamme qui animait
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ma chair dissoute, qui veille dans mes œuvres, qui ne s'éteint pas, tu l’auras recueillie dans le marbre, forme matérielle de mon immortalité. »
Dès lors le sculpteur ne douta plus, ne chercha plus, il était illuminé. Il travaillait en pleine foi et la flamme circulait sous ses doigts. Elle luit dans le masque titanesque, idéal et extasié, dans les veux du créateur regardant vivre et se produire la société qu’il a créée à son image, dans la bouche volontaire, impérieuse, implacable, dans les contours puissants du cou et des épaules, dans cette tête enfin qui émerge non pas des plis harmonieux d’une étoffe, mais du tronc énorme et rugueux de l'arbre de la science du bien et du mal.
O mes jeunes amis, si vous voulez aguerrir votre âme pour les bonnes causes, apprendre à mépriser comme il faut la foule des bourgeois, toutes les foules, allez passer une heure devant la statue de Balzac! De tous les modes de la sottise humaine, le plus aigu est assurément l'esprit plaisantin. Ne tordez pas le cou à ce merle. Laissez-le siffler. Laissez couler la rancuné basse et fielleuse des philistins avec la joie de méconnaître une œuvre ; l’incompréhension de certains est le signe de la valeur. Je suppose que les Jeans de lettres, sous les auspices de M. Henri Lavedan, ne tarderont pas à restituer le bonhomme ventripotent, rabelaisien, ah! combien regretté! en robe de chambre, à ériger le drolatique contre l'Homère créateur de la Comédie humaine.
La liste des artistes et des œuvres bafoués dans leur nouveauté par une foule imbécile et plus tard suivis d’une admiration générale contient l’art et la
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littérature de ce siècle; elle porte les noms de Delacroix, de Millet, de Courbet, de Manet, de Victor Hugo, de Gustave Flaubert, des Goncourt, de Richard Wagner et de Balzac lui-même. Cette nomenclature aurait de quoi réconforter Rodin, s’il avait besoin de consolations, mais deux personnes déjà se disputent l'acquisition de la statue refusée ; ilse pourrait même qu'elle füt rachetée par souscription d'amis de l’arste. Donc le maître glorieux, me semble plus que jamais digne d'envie puisque, dans la possession d'une renommée incontestable, il porte assez haut, assez avant, l’art et l'idée pour mériter certaines haines, provoquer pareils blâmes et garder autant d’admiratiôn,
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