DÉSARMEMENT
Jeudi 15 septembre 1898.
Entre le sublime Tolstoi dont l’Europe intellectuelle acclamait, le 9 septembre, la soixante-dixième année, entre le père de la pensée slave et son jeune empereur offrant la paix au monde avec le désarmement, se reconnaît la filiation morale.
Dans la douceur et l’amour, dans la belle pitié et l'humanité débordant de l'œuvre de Tolstoiï, est emportée la légende des guerres et des héros accidentels. C'est une manière nouvelle de considérer l'épopée des batailles et la fantasmagorie des héros ; c'est, opposée à tous les contes de la mère l’oie au bétail des peuples, aux divinisations systématiques de la force brute, aux lâchetés à genoux devant la raison du plus fort, — c’est la vision d’un homme libre, d'un homme de génie qui fut un soldat.
Humaine et réelle, cette vision prête la vie intense, cette beauté, splendeur du vrai aux chapitres de Za
Guerre et la Paix, l'un des trois ou quatre livres,
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sinon le livre du dix-neuvième siècle. Mais où la vérité simple, puissante et terrible épand-elle plus profondément la haine, l'horreur et le mépris des aventures de la force qu'aux Souvenirs du Siège de Sébastopol? Parmi tant de jeunes hommes enrégimentés pour la patrie et pour le tsar, que de morts sans combats à côté des champs de bataille par le froid, la faim, la dysenterie, dans les contorsions de lentes agonies ; que de régals de toutes parts offerts aux corbeaux! Gloire, où es-tu ?
L'histoire, complice de la force, serve admiratrice des soldats heureux, érige la statue des héros pétrie avec les larmes et le sang au charnier des batailles ; elle prête à ses élus l'intuition, la divination, le conseil et l'action géniale ; elle leur attribue les plans arrêtés, les desseins, les résolutions qui font les victoires ; elle s'incline à ses favoris de même sorte que fait le cardinal Alberoni pour le maréchal de Vendôme dans le récit de Saint-Simon. Mais le roman du génie clairvoyant, voilà la façon d'écrire l'histoire, lhumanité et la réalité, voilà Tolstoï dans /a Guerre et la Paix : les hommes dépendent de leur milieu et sont assujettis aux circonstances ; 1ls subissent les événements et ne les créent pas : les plus heureux, les mieux doués, semblent ceux qui savent adapter leur conduite au hasard, et le vainqueur de Napoléon [°' en Russie est Kotowsov, un vieillard somnolent, fatigué, capable par l'expérience et le métier de
* profiter des circonstances et de saisir l’occasion d'un avantage.
De ces éléments impersonnels et hasardeux, du tableau de la guerre dépouillée de ses ornements, de
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ses artifices, de la détestation des misères, des violences, des cruautés qui s’y lient inévitablement,
Tolstoï conclut aux arts de la paix, à la prédominance
de l’idée sur les. faits, à la victoire de l’amour sur la violence. Sa propre vie ne met-elle pas en action toute sa pensée, ne contient-elle pas étonnamment la dualité de son livre le plus célèbre? L'auteur de Zq Guerre et de la Paix a été soldat ! La balle anonyme d'un fusil ennemi eût pu supprimer la plus noble expression du génie slave, et pourtant cent mille soldats ne valent pas Tolstoï. Après avoir servi, comme il devait, il a doté son pays d'œuvres admirables, de l’âme la plus généreuse, dans une mission de moralité, de lumineuse charité, d’une beauté si pure, d’une éloquence si haute, que seul en Russie il a pu librement écrire contre le service et l’organisation militaires,
Or, admirez l'influence victorieuse des idées. Ge solitaire, ce philosophe, cet artiste, ce révolté, — quel est son disciple insigne avec sa plus haute conquête ? L'empereur de toutes les Russies, l’autocrate du plus vaste Empire du monde. Ce jeune souverain ne croit plus à la nécessité des grandes armées pour la grandeur et la prospérité d'une nation, pour Ja gloire d’un règne; il a compris que les armements concurrents appauvrissent les peuples, créent un état de paix aussi ruineux que la guerre ; il a ressenti l’aversion de ce système guerrier qui confisque les ressources, le travail, l’activité de millions d'hommes,
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qui absorbe les plus certaines richesses des nations en vue d'hécatombes aux dates de plus en plus lointaines. Aux tueries des guerres, aux dépenses stériles des armées, il répugne, le tsar jeune et charmant ; il propose à toute l'Europe, surtout aux amis qui se ré- Jouirent de son alliance, les présents de la Paix, — de la paix à jamais consacrée par le désarmement. Ce fut dans toute l’Europe un sentiment de stupeur à cette motion inattendue. Empereurs et rois, tout en faisant aimable contenance, pensèrent que pour offrir de renoncer à l’appui et au commandement des armées, au prestige intérieur et extérieur, à l'espérance de la gloire, au renfort de la souveraineté, leur cousin avait la tête à l'envers : les vieux diplomales sourirent avec des compliments dilatoires. OPIpant à part soi que ce tsar-là était un illuminé, de la secte des idéologues si profondément haïe par Napoléon I‘. Seuls, les philosophes d'esprit libre dirent que le jeune empereur avait marqué son règne des plus généreuses paroles prononcées du haut: d’un trône et que la déclaration signifiait autrement que
les airs chevaleresques du César Allemand, la main
sur la poignée de son épée sonore. Utopie, non pas, puisque si les peuples voulaient comprendre. s'ils conjuraient de renoncer à s’entretuer pour des intérêts dynastiques et des questions indifférentes, il n’y aurait plus de guerres dans le monde.
« Pour l'anniversaire du septuagénaire Tolstoi, l'empereur Nicolas II lui a dédié la proposition de paix désarmée à l’Europe, et ce jour-là, le grand soli-
taire, l’apôtre de la vie simple, a pu s’écrier : « Je n'ai
» pas perdu mes journées. »
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