‹ Idée et réalitéChapitre 180 sur 195 · TT · texte numérisé non relu

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Die [DÉE ET RÉALITÉ

Si le projet de l’empereur de Russie trouve au fond peu d’approbations, s’il n’a aucune chance d'être appliqué, ce n’est pas qu'il soit impraticable (nous voyons de grandes nations qui se contentent du strict nécessaire des armements et ne sen trouvent pas trop mal) ; mais le désarmement est mesure révolutionnaire parce qu’il ôterait la force aux systèmes de gouvernements, à certaines organisations hiérarchiques, aux castes qui, dans une paix armée, vivent de la guerre, de sa crainte ou de son espoir. Concevezvous une Allemagne sans grandes revues militaires, sans cliquetis d'éperons, sans toasts faisant la lecon à l’Europe :

Les hommes, pour la plupart, dénués d'idées générales ne sont capables que de préjugés. Leur opinion commune se compose de lâche respect et d'hypocrisie

vile. Quiconque, en France, eût prononcé le mot de .

désarmement se fût attiré une clameur de haro contre son antipatriotisme. Je doute même que la motion ait trouvé endroit où s'exprimer. N'est-il pas piquant que notre allié le plus cher nous invite au repos des armes et à la carrière pacifique? Comme nos nationaux s’indigneraient si le conseil ne venait pas de Russie ; comme nombre d’entre eux s'irritent contre celui dont ils étaient si pleinement engoués!

Je le demande, — comment le désarmement peut-il nous léser : la majorité des Français, fermement attachée aux bienfaits de la paix, ne serait-elle pas

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satisfaite et allégée par la diminution des charges de la guerre ?

Cette volonté pacifique existe chez tous les Français, et tels qui à l’occasion affectent des airs belliqueux noseralent pas, de sang-froid, se prononcer contre la paix. Il n’est pour pousser aux aventures que les hurluberlus sans emplois, les droguistes d’orviétan patriotique, les banquistes et les charlatans à gueules tonitruantes qui besognent sur la sottise publique. Encore ceux-là mêmes, si on les prenait au mot pour leur offrir le gouvernement, reculeraient devant les conséquences de la guerre infâme et maudite.

Ce désir universel de la-paix, cette horreur de tout ce que la guerre comporte de misères et de ruines, pourquoi les démentir par les dépenses énormes de matériel, par l'entretien sous les armes de centaines de milliers d'hommes enlevés au travail et à la production. Ces charges militaires s'élèvent à un milliard, soit à peu près un tiers du budget total de la France. Si on suppute les dépenses annuelles du même chapi-

ee tre à peu près égales en Allemagne, en Autriche et 4 . en Russie, on trouve depuis vingt-sept ans, un total + LL. de cent huit milliards d'armes et d'armements, sans À : po compter ce que le service militaire des plus jeunes et 4 D des plus robustes du pays enlève à la production et à È à là fortune publique. Cent huit milliards ! Supposez 1 D . que cette somme, stérilisée en préparatifs hostiles, + + ait été appliquée à la solution des questions sociales, ‘4 oO aux caisses de retraite, à l'assistance, aux associaoo . tions professionnelles. Une société qui disposerait

d'un milliard annuel en faveur du travail'et de l’assis-

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tance ne verrait-elle pas aussitôt la fin de la misère et des misérables ? Mais cet impôt, tiers du budget qui paraît normal destiné à la guerre, semblerait inique et révoltant s'il contribuait à l'avènement de la paix

ociale et à la réparation des injustices de la Fortune.

L'obstacle au désarmement: par tradition, par éducation, par principes, par religion, nous sommes profondément imbus du droit de la force; tantôt nous le subissons, tantôt nous nous. réjouissons de l’appliquer sur autrui; nous sommes hiérarchisés, disciplinés, policés d’une façon unitaire, selon l'organisation latine, monarchique et césarienne. Diminuer notre armement : ah! le bon billet du tsar ; mais nous nous saignerions plutôt à blanc pour renforcer nos armées. La République n’a rien effacé de l'empreinte de la forte main de Napoléon [°r sur notre organisme social et militaire : les institutions alicuines n'ont pu encore créer la: vraie liberté ni affranchir l'individu ; elles demeurent letires mortes, faussées par l'esprit de caste avec lequel la pluralité des Français considère les formes rattachées par quelque lien au passé.

N'en voyez-vous pas la preuve dans la manière dont chaque jour on parle de l’armée, de son état, de son . rôle, de son honneur et de ses droits. Je causais récemment dans une petite ville de province avec un chef d'escadron, militaire très franc, très droit, et, au cours de la conversation, il me manifesta un sentiment qui est celui d’un grand nombre d'officiers : « À lire les journaux, à écouter les discours publics, me dit-il, je m'aperçois que vous gardez, presque

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tous, de l'armée, une conception surannée, rétrograde et absolument fausse. Vous vous figurez une armée césarienne, campée au milieu de la nation, séparée d’elle, une caste militaire. Mais, en vérité, les régiments modernes sont tout différents de ceux qu’Alfred de Vigny appelait si fortement des couvents qui marchent; maintenant ils ne sont plus fermés ni fixes, ni recrutés par un mode spécial; ils changent, se renouvellent sans cesse et sont formés par le concours de tous les citoyens. La dissemblance profonde entre l’armée nationale et celle d'autrefois consiste en ce qu'il n’existe plus un privilège de l'honneur fondé sur l'exception du sacrifice et du danger, puisque chaque Français est soldat, puisque tous les hommes valides partageront, en cas de guerre, les mêmes périls et seront voués aux mêmes hasards.

» En ce qui concerne les officiers, continua mon interlocuteur, rien n’est plus déplacé ni plus malencontreux que la facon dont certains s’improvisent leurs défenseurs pour régler selon la passion politique et religieuse les questions de solidarité et d'honneur circonstanciel. Qu'est-ce que le renom collectif de quinze mille officiers peut avoir à faire avec les torts de celui-ci ou de celui-là ? La trahison d'un Bazaine, le crime d’un Anastay n'ont pas rejailh sur nous; donc nous avons surtout à nous plaindre de ceux qui nous prêtent des scrupules et des susceptibilités spéciales à propos d'incidents qui ne nous touchent pas collectivement. Nous n'avons pas besoin d'être défendus, nous voudrions imposer silence à nos avocats ‘Sans mandat et nous sommes obligés de tout entendre et de ne rien dire.

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