AU PAYS BRETON
Jeudi 29 septembre 1898.
Chaque été, depuis douze ans, j'habite pendant deux ou irois mois l’une des contrées les plus parti-
cuhères du nays de France. C’est la côte du Morbihan, de la petite mer dont le département a pris le nom, qui commence à la sortie de Vannes et se déverse dans l'Océan, à l'estuaire de la rivière d'Auray, entre Port-Navalo et Lockmariaquer. Combien de Français, je parle même de ceux qui ont voyagé, vu des eaux et des terres étrangères, ignorent cette mer intérieure recélée dans les sinuosités du rivage breton!
On ne saurait imaginer la variété des aspects ni le charme de la petite et changeante mer. Tantôt au soleil, c'est la douceur des eaux, la poésie des grands lacs italiens ; tantôt au crépuscule, sous le ciel gris, une surjace sans rides, une grisaille de lagune néerlandaiïse ; tantôt aux contours des baies, une platebande des vases et des marécages verdâtres; mais,
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voici qu'avec la marée, un courant impétueux grossit et précipite les flots, qui se brisent en longues écumes sur les écueils cachés ou signalés. Partout desc dangers » et des pièges, des remous tourbillonnants, des barres écumantes où, seuls, les pêcheurs et les pilotes du golfe savent diriger barques et navires. Durant les gros temps, le Morbihan s'égale aux fureurs et aux périls de l'Océan; peut-être même le libre Océan sans limites est-il chemin préférable aux ziszags perfides de la passe, aux bas-fonds des rivages prochains.
En partant de Vannes, le chenal ressemble étonnamment au canal de Suez; resserré entre ses bords sablonneux, il débouche à quelques centaines de mètres du port, dans un vaste étang marécageux qu’il traverse; puis, rentrant dans un lit étroit, par une sorte de goulet gracieusement bordé de coquettes villas et de châteaux, il aboutit au Morbihan. De prime abord, l'aspect est charmant de la petite mer aux îles nombreuses, de gros décors et de formes différentes : celle-ci, étendant à perte de vue sa terre plate et pierreuse sans un brin de verdure, c'est l'ile d'Ars : celle-là, large comme la main, érigeant un unique sapin au-dessus d’une cabane à lapins, restera anonyme pour nous; plus loin, c’est la perle du golfe, « l'ile aux Moines », verdoyante et cultivée, patrie de marins et de capitaines long-courriers, où Ja propreté presque élégante des maisons, le type délicat des femmes. les mœurs et les habitudes témoisnent d’une immigration étrangère. En face Berder où, revenu de la politique aventureuse, dans une île à soi, séparé des agitations continentales, le
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comte Dillon a élevé les tourelles du château de la quiétude au milieu d’un parc de sapins, entre des constructions multiples dont s’étonnent les pêcheurs ; plus loin encore, une autre île : parmi les ajoncs de la lande se dresse un haut monticule recouvert d'herbe dure, le dolmen de Gavrinis, sous lequel, dans une vaste chambre de granit, dort le mystère des sépultures celtiques.
À. droite court la côte plaisante d’Arradon, mais à gauche, s'enfonce l’anse de Séné.
Séné ne rappelle ni Saint-Malo, ni Concarneau ; c'est ’un village dont la clameur publique, une menteuse, n'est-ce pas? accuse les marins, les sinagos, d’être les « forbans » du golfe. Disparait-il un canot, manque-t-il des avirons laissés à la traîne, a-t-on volé des casiers à homard, pillé un pare d’huîtres au mépris du garde-pêche? Ce sont les sinagos, immanquablement. J’ignore s’il faut en croire la mauvaise réputation, mais quand sur les frèles barques aux voiles carrées, teintes en rouge, tendues par le vent, je vois filer ces gars durs et solides, ils portent en soi du pittoresque, ils respirent l'aventure, l'audace, l'intrépidité.
Du reste, le courage est la monnaie courante de tous les gens d'ici, qui sont marins; un courage réfléchi, conscient, d'hommes qui redoutent le péril de mer, en ont la nostalgie à terre, et toujours le considèrent comme la condition formelle de leur existence.
Tout à l'heure, en regagnant Port-Navalo à bord d’un petit vapeur, je regardais le vieux patron à la barre. Dans la grimace de sa physionomie était figé
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le rictus de la bouche, la tension de l'œil qui sans cesse interroge l’espace à travers le soleil, le vent, la brume ou la pluie; j’eus envie de lui poser une de ces questions banales auxquelles il avait dû répondre cent fois, et je lui demandai depuis combien de temps il naviguait.
— Depuis quarante-deux ans.
— À quel âge avez-vous donc commencé ?
— À six ans. Hein! C'est tôt, mais j avais la mer dans la tête. Mon père était pilote, et dès trois ans, je jouais avec d’autres gosses dans les canots et les barques de la cale. Lorsque, âgé de six ans,je demandai pour la première fois au père de m emmener avec lui en mer, il rit de moi, mais maman se fâcha et me lança une taloche. Le lendemain, à la pointe du jour, comme le bateau devait sortir avec le jusant, je me cachai dans la chambre et ne me montrai que dehors. Le père se contenta de dire : « Tu veux de la mer; tu en auras peut-être plus que tu n'en voudras. » Depuis, j'embarquais chaque fois qu'il allaït dehors.
» Trois semaines après, à midi, toute notre toile dessus, nous sortions par une grosse brise. Le père» m'a-t-on conté, avait bu le matin vin blanc et goutte sur goutte. Le bateau craqua et il filait que je criais de joie et de plaisir. Mais, sitôt que nous fûmes dans le courant, entre Lochmariaquer et Port-Navalo, le voilà qui donne de la bande et chavire. Nous nous
accrochons au mât, à la bordure. Le courant nous
pousse moitié sur, moitié sous la houle, presque en face du grand Mont. Cependant, on avait toutvu de terre, on hésitait à envoyer le canot de sauvetage;
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