TANIA
— »-Îl y eut plus de spontanéité d'humanité en Fe Vaillant qui, à ce dernier matin, sortit clamant sa révolte d'une voix éclatante, comme un coq chante fe à l'aurore, — qui s’avanca la tête tendue vers le cou- ë teau, buvant avidement la libre mort
— » Vaillant vous émeut à cause de son origine, de son honnêteté, de sa triste vie, parce qu'iln ie tué personne, parce qu'il semble le symbole décapité id de la misère insurgée. Là
— » Je conçois qu'on veuille cacher la guillotine ia au fond d'une prison, La justice et la vindicte pu- î blique ne font pas belle figure aux exécutions, durant F.
les préparatifs 6ù des brutes s’agitent dans l'ombre, bassement, sournoisement, pour uneignoble besogne, — à l'heure trouble où toutes les forces d’un monde aboutissent à la chute sur. une seule tête d’une masse tranchante. Quel que soit l'accusé, fût-il. le plus odieux des criminels, il grandit devant la bascule où la société s’abaisse à la lâcheté du suprême châtiment. Ne demeurest-il pas vain pour les crimes politiques? Les anarchistes meurent trop bien; il faudra les bâillonner sur le chemin de la guillotine si 1 on veut qu'ils n’aient pas d’échos.
» Qui pourrait déterminer les prineipes du droit et la justice absolue entre tant de formes contradictoires, tour à tour maîtresses du mondé, criminelles à certaine époque, un peu.plus loin triomphantes et régulières. Il v a dix-huit siècles que les princes, les prêtres, les financiers et les pharisiens infligèrent le supplice infâme à l’homme divin qui le premier proclama au monde la pitié et l’amour. Il fut détesté, bafoué, cloué à la croix et sa doctrine conquit l’univers. Depuis lui, visionnaires ou héros, tous ceux quise dévouèrent à la mort pour un idéal, le soldat pour le drapeau, le royaliste pour son roi, le croyant pour son Dieu, tous ceux qu'un sentiment d’altruisme portait au sacrifice de soi-même, imposèrent le respect aux hommes égoïstes. On peut réprouver l'acte de ces idéologues, contester leurs idées, en combattre les conséquences. N'importe! leur mort lès magnifie!
— » Je préfère les dévoués obscurs. Quelle joie de disparaître jeune, frappé dans la foule anonyme, plein d’ardeur et d'illusion, pour ce qu’on croit une
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belle cause, sans avoir connu l'hiver des déceptions,
les angoïsses morales et physiques, les morsures
de la douleur, les salissures de la maladie et les dé- chéances de l’âge! Car le plus difficile enfin n’est pas de bien mourir, c’est de bien vivre.
Une de mes dernières chroniques fut consacrée à madame Gauthey. Cette dame, dont Emile Henry portait en amulette une mèche de cheveux blonds, avait déclaré-à un de nos confrères qu'elle regrettait de ne s'être pas donné au tragique enfant et de ne Jui avoir pas rendu la vie meilleure par l’amour. La tendre pitié, la générosité, la vaillance de la jeune femme m'émurent. Le geste de madame Gauthey me sembla beau et je le fis connaître, Mon confrère Edmond Lepelletier répondit le lendemain à mon article et demanda l'opinion du mari de madame Gauthey. Celui-ci m’adressa la lettre suivante :
Lans d
« Paris, 27 mai 1894.
» Monsieur,
» Je ne lis qu'incidemment l'Æcho de Paris, eten la circonstance je le regrette ; car ce n'est qu'hier que jai eu connaissance de votre chronique parue le 19 mai, et consacrée à la « beauté du geste » de ma femme ; puis la réponse à votre article parue le lendemain sous la signature de M. Lepelletier.
». Le but de la présente est de vous exprimer
l'opinion du mari cornard platonique sur ce geste d'épouse. » | D'abord, dès le début, je connaissais la passion
qu'Emile Henry éprouvait pour ma femme. Je la con. naissais par son attitude à la maison où il venait chaque soir, attitude si mélancolique et si navrée ; je la connaissais aussi par sa prose et par ses vers, et tant que durèrent nos relations de ni amitié je ne lui interdis la maison ni ne lui en fis la moindre allusion. Pourquoi? C'est que la philosophie de lanarchie a substitué en moi une morale bien différente et bien supérieure à celle que possèdent les partisan de l’amour légalisé, réglementé et agrémenté aussi de temps à autre par le revolver ou le vitriol.
» J’estime . tout que la femme s’appartient complètement et que le mari ou l'amant n’a pas le droit de s’interposer devant une passion sincère, suscitée par la femme de son élection.
C'est à nous, hommes, d’être et de rester l’amant que notre compagne désire, de matérialiser le beau chevalier de ses rêves, d’être le type entrevu dans ses songes et qui vibre le mieux au diapason de ses affinités et de ses aspirations.
» Di Nous ne sommes pas à la hauteur de cette tâche, c'est que nous ne savons pas aimer ou que nous ne pouvons pas aimer. Dans les deux cas, nous méritons d’être cocus.
Voilà l'opinion que désirait connaître M. Lepelletier, et je vous autorise à la livrer à la publicité. Nombre de journalistes ont trouvé ma placidité stupéliante et cru un moment que mon ménage était dérangé. Rien de tout cela.
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