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LE CAPITAINE DREYFUS AU CHERCHE-MIDI

Lundi 10 décembre 1894.

Un homme est en ce moment à la prison du Cherche-Midi, accusé du crime le plus odieux. L’incrimination de trahison est si terrible qu’on ne peut mettre en doute sa culpabilité et que le soupcon équivaut à la condamnation. On ne saurait argumen ter, Sans un serrement de cœur, sur le cas du capitaine Dreyfus. Ne prouve-t-il pas que toute profession, toute sélection même est sujette aux accidents de la canaillerie humaine ? La corporation des officiers n'est pas défendue contre toute intrusion néfaste : elle a contenu le lieutenant. Anastay, voleur et assassin, guillotiné place de la Roquette. Devait-on prévoir un traître parmyrles meilleurs sujets d’une arme spéciale, entre ceux auxquels étaient confiés les secrets de la défense nationale ?

On voit que les crimes comme les mérites sont individuels dans une réunion d'hommes du même

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état ; 1l existe à peu près autant de consciences différentes que de personnalités.

Cependant, en cette déplorable affaire, où aucune cerütude matérielle ne semble encore acquise, où nul fait clair et précis ne nous a été communiqué, il appartient au chroniqueur de faire effort de vérité en présentant les éléments contradictoires, puisque, tout de suite, l'inculpé a été mis sur la sellette, jugé et condamné au tribunal de l'opinion.

Les termes de l’accusation — je parle de ceux qui nous vinrent de source officielle ou officieuse — ont singulièrement varié depuis un mois. D'abord, à la nouvelle de l'arrestation, on écrit que Drevfus livra à une puissance étrangère, catégoriquement désignée, les plans de mobilisation. Le second jour on affirme qu écrasé de remords, les larmes aux yeux, il avoua son crime au ministre de la guerre. Le troisième jour on dément les prétendus aveux du coupable ; le quatrième on nie qu'il ait vendu les plans de mobilisation d’un corps d'armée: il aurait seulement livré la liste | denosenvoyés secrets; le cinquième jour le ministre fi de la guerre se prête à une interview où, sans affir- | mations positives, il conclut à la solidité de l'accusation ; le sixième jour, le bruit se répand de l'arrestation des complices civils du capitaine Dreyfus ; le septième jour on n'imprime rien, on ne salt plus que dire. L'information se poursuit silencieusement en longueur. Bientôt il appert que le capitaine Dreyfus n a point eu de complices civils et qu aucune raison tangible d'intérêt ne le poussait au crime, De toutes les articulations publiées, il n'a été retenu qu une lettre d'envoi non signée, dont l'écriture, sur laquelle les

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