‹ Idée et réalitéChapitre 71 sur 195 · CHARLES LAMOUREUX · texte numérisé non relu

CHARLES LAMOUREUX

Samedi 17 juillet 1897.

qu'il donna d’abord au théâtre du Château-d’Eau, puis à l'Eden de la rue Boudreau, plus tard au Cirque-d'Hiver, enfin au Cirque des Champs-Elysées. Si nous nous rappelons l’histoire curieuse et mouvementée de ces concerts et du chef qui y présida, nous voyons un artiste fonder une œuvre et exercer sa maîtrise sans nulle préoccupation mercantile, sans aucun souci de bénéfice; il ne s'inspire que de son admiration pour de très nobles ouvrages méconnnus et repoussés. La musique qu'il aime, qu'il interprète et s'efforce de vulgariser, devra vaincre les préjugés ridicules, les résistances du public ignorant, la coaltion des musicâtres, les colères civiques et les fureurs

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sa personne, jusque dans celle des siens, et vail-

lamment il ri sa généreuse carrière pour les chefs-d'œuvre de Richard Wagner et la conquête des auditeurs français.

Il faut se remettre à seize ans en arrière et se représenter l'état du public parisien lorsque Charles Lamoureux fonda au théâtre du Ghâteau-d’Eau les « Nouveaux Concerts ». Le nom seul de Richard Wagner sur une affiche provoquait des protestations et des elameurs. Les sectaires d'un chauvinisme abétissant ne voulaient rien entendre de la Té{ralogie, de Tristan; 1ls ne considéraient que l’auteur d'une Capilulalion, comme si ce méchant pamphlet devait à jamais effacer le génie universel du musicien. De plus, toutes les plaisanteries ineptes sur la musique de l'avenir, synonyme de cacophonie et d'incohérence, étaient assidüment reproduites par certains qui se sentaient menacés dans leurs intérêts, dans leur pratique d emprunts et d'imitation.

Dès le début, Gharles Lamoureux affirme ses préférences et sa volonté par le programme de séances dominieales qui ne furent jamais égalées ; il interpréta entièrement, orchestre et chant, sur la scène du Château-d Eau étonnée, le premier acte de Tristan el Iseull, et cette interprétation avec sa nouvéauté se signale par des qualités de fidélité, de correction impeccable, de pur style, honneur du chef d'orchestre.

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Tristan et Zseuil! En 1881, alors que le nom seul de Wagner déchaïnait des tempêtes, songez quelle bataille c'était chacun de ces concerts du dimanche, que de sifflets, de cris, d'injures contre nos applaudissements !

Les collaborateurs de Charles Lamoureux à ces heures valeureuses ont gardé la mémoire de son enthousiasme, de son énergie, de sa résolution que nulle bagarre ne pouvait détourner. Emmanuel Chabrier, qui l’assistait aux études préparatoires et était le répétiteur du chant, m'a souvent conté combien il était touché par la bonne humeur, la ténacité, le zèle artistique de son chef. Il aimait à citer le trait suivant comme un exemple de désintéressement. A l’une des séances, on avait fait une grosse recette. «Tant mieux ! dit Lamoureux; ca nous permettra de donner un plus beau concert dimanche prochain. »

C'est deux ou trois ans plus tard, à Bayreuth, que je rencontrai Charles Lamoureux. La Mecque musicale, aujourd hui l’une des stations de la mode et du snobisme cosmopolite, était à cette époque un pèlerinage artistique dont les fidèles étaient regardés en France, sinon comme ennemis de la patrie, du moins comme bizarres et suspects. Nous nous trouvions là une vingtaine de Français que la communauté de goûts et d'admiration avait décidés au long et coùteux voyage. Chaque soir de représentation, à l'issue du spectacle, nous nous réunissions à la brasserie Angermann, dont les servantes avaient recu les noms de Kundry, de Brangaine et de Freïa, C'était le lieu et l'heure de discussions passionnées sur l'interprétation soit de Tristan, soit de Parsifal,

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et nous projetions de joindre nos efforts pour l’avènement à Paris de ces œuvres sublimes, J'ai gardé un souvenir matériel de ce temps presque légendaire, une photographie tirée par l’un de nous qui représente les premiers wagnériens français rangés sous les arceaux du théâtre de Bayreuth.

Au culte de chefs-d’œuvre qui se renouvelait sur le théâtre de leur origine, dans une foi agissante qui s harmonisait avec le développement de sa personnalité artistique, Charles Lamoureux conçut le projet de montrer à Paris l’un des ouvrages du titan de Bayreuth et il choisit Zohengrin, opéra romantique, dont la nature du poème et les conditions de composition ne différaient pas sensiblement des habitudes de spectacles et d'auditions du public français. L'histoire de l'unique représentation de Lohengrin devrait être écrite par le menu, comme preuve ineffacable du sort des précurseurs, de la stupidité des foules, de la malignité des aigrefins, de la haine des politiciens contre toute initiative d'art. M. Lamoureux résolut donc, en 1886, d'établir son théâtre lyrique à l'Eden de la rue Boudreau où étaient déjà transférés ses concerts. C'est à que commencèrent et s’achevèrent les répétitions durant lesquelles se manifesta au dehors une opposition furieuse contre la représentation de Zohengrin; Elle était traitée de crime de lèse-patrie par certains journaux qui incitaient le peuple de Paris aux manifestations violentes et désignaient la personnalité du directeur aux outrages. Chaque jour, M. Lamoureux recevait des lettres injurieuses et comminatoires, anonymes ou signées. De misérables fous allèrent

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