‹ Idée et réalitéChapitre 83 sur 195 · EL · texte numérisé non relu

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Mais, à cette époque, je venais d’un autre point de la Bretagne, grandiose, varié et émouvant. Nous passions l'été sur une pointe de terre rustique, à l'entrée du goulet du Morbihan, en face de Quiberon, de Locmariaquer et de la rivière d'Auray. Rien n' égale les surprises, l'inconnu, la nouveauté toujours nou-

velle de cette mer intérieure du Morbihan, entre

Port-Navalo et Vannes, avec ses îles coquettes et délicieuses comme l’île aux Moines, préhistoriques, druidiques et légendaires comme Gavrinis, avec ses tourbillons, ses gouffres, ses écueils, ses pièges. Nous habitions un hôtel extraordinaire, vaste construction où le genre rocaille s’alliait à l'ogival, la Renaissance à la maçonnerie de campagne, la

salle à manger monumentale à la salle d’auberge,

capharnaüm qui tenait du château, du casino, du chalet et de la masure abandonnée. L'hôte n'était pas moins anormal que la demeure; imaginez Sous le feutre mou, vêtu de velours décoloré, chaussé de bottes plus immuables que celles de Charles XIT, un oros homme court, bedonnant, à longue barbe graisseuse, au chef hirsute. Prince, oh non! déchet de la bohème, fils de bourgeois provinciaux, il s'était essayé à tout et à rien, durant douze années de quartier Latin, entre l'École des beaux-arts et l'Ecole de médecine, sans une étude de peinture, sans un examen à la Faculté, Ni médecin, ni peintre, on l'avait à la fin ramené en sa province et marié. Nul ne saura comment il édifia ce vaste caravansérail à l’extrémité du Morbihan, loin des routes, dans quelle improbable espérance il enfouit dans les pierres son bien et celui de sa femme.

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Celle-ci, bourgeoise solennelle, poule gloussante, restait effarée devant son mari, et ne revenait pas de sa stupéfaction profonde.

Voilà des hôteliers peu ordinaires. Lui avait tôt fait de chasser les voyageurs de son hôtel lointain : Il colorait les aphorismes d’Homais des fureurs d’un démoc soc provincial. Pendant les quatre semaines d'août, l’économie du « petit trou pas cher » attrait quelques petits bourgeois. Il leur annonçait la prochaine Révolution et l’extermination des « infâmes calotins ». Certains jours, au matin, il parcourait les chambres, sollicitant de chacun une avance pour les dépenses de provisions au marché. Sitôt muni, ilpartait pour Vannes et on ne le revoyait pas de la semaine. Lors nous vivions, comme à bord d'un bateau, d'œufs, de salaisons, de poisson, de ce quil était possible de se procurer dans le village.

Nous appelions ce gîte : «la tour de la Faim », mais que nous importaient les petits inconvénients du vestiaire! Le site marin est admirable : sans cesse l'Océan nous portait de Saint-Gildas à Port- Navalo, de Quiberon à Belle-lsle; nous entrions avec le flot dans la rivière d’Auray qui en ses multiples aspects de rochers, de landes, de verdures, de bois profonds, de pauvres demeures, parfois d'antiques châteaux aux parcs immenses, — ici impétueuse et périlleuse, plus loin adoucie et épandue en un large lac, plus loin rétrécie en murmurant ruisseau aux rives de jardin, — est la plus impressionnante, la plus jolie, la plus belle des rivières. A l'entrée, des îles où s’isolent les mortels fortunés ; des barques la sillonnent, de gros bateaux, des

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