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LA PEUR DU RIDICULE

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Samedi 2 octobre 1897.

La peur du ridicule est un sentiment national, particulier à la France, qui ne sévit pas en d’autres pays et y est absolument inconnu. À aucun degré il n existe au pays de John Bull : c’est une incontestable supériorité des Anglais sur nous de ne pas dépendre du qu'en dira-t-on pour la matérialité de l'existence, les vêtements, le confort, les voyages, etc.

. La peur capitale de nos Francais est de prêter à rire. Des hommes, qui bravèrent la mort en vingt affaires, tremblent d’être moqués; de notables com- Pagnons ayant fait preuve, à travers la vie, d'intelligence, de volonté et d'énergie, redoutent le ridicule « qui tue ». |

Qu'est-ce au juste que le ridicule ? Une contravention à la mode régnante de vêtement, de costume, de ton, de langage, une robe surannée, sur les épaules d’une contemporaine, un habit de l’ancienne coupe sur le dos de notre voisin: voilà le ridicule. Il

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s’accuse aussi dans l’emploi d'expressions désuètes et de mots oubliés au lieu des termes récents et des conquêtes nouvelles de la langue verte.

La convention du goût établie par les arbitres de l'élégance parisienne ne change qu'avec l’assentiment et au profit des couturiers, des modistes, des lingères, des tailleurs et des chemisiers. Il n’est permis à personne de s’habiller à sa guise, à sa commodité, selon son emploi. Du moment que les vestons se portent courts et les redingotes longues, gardez-vous de raccourcir les pans et d’allonger la veste : c’est ridicule! N'oubliez pas que la législation du goût s'étend à la couleur de vos cravates et à la pointe de vos souliers : si vous conservez le foulard rouge quand le vert est décrété, les bottines à bouts carrés au lieu de pointus, le chapeau à bords larges, malgré le règne des galettes étroites, — ce serait très ridicule. Mais le moindre manquement à l’ordre de la toilette des femmes est extrêmement ridicule, le comble du ridicule.

Ce sentiment national a pourtant subi une atteinte par le sport cycliste. Le plaisir d'exercer la grâce et la légèreté, de développer la souplesse et l'énergie corporelles, la volupté de la vitesse, le bienfait de l'air pur aspiré à pleins poumons ont entrainé les nombreuses amazones du petit cheval de fer. Il fut pour elles un instrument de liberté et d’affranchissement physique. C’est ce qu'on essaya de leur reprendre dans des querelles de costumes, questions de jupe ou de culotte, qui visent sournoisement le sport lui-même. En quoi la toilette importe-t-elle autant ? Madame, habillée selon les prescriptions de

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PS

la mode, ne forme-t-elle pas un exemplaire du joli et du factice, contraires et souvent hostiles à l’idée de beauté ? Ale de Musset met à ce propos dans la bouche d'Hassan de spirituels vers légers que vous avez récités en votre jeunesse. Par quelle absurdité, par quel amalgame de fausse délicatesse, de raffinement vieillot, de niaiserie sentimentale prétendrait-on priver là femme d’un plaisir, d'un exercice au grand air que les stagnants et les impotents n’ont pu ridiculiser ?

Dans l’ordre intellectuel, quiconque par l'examen personnel, par la pensée originale, se libère de la convention commune d'opinions et de jugements, est désigné au ridicule, Toujours les esclaves se sont moqués du compagnon capable de s’affranchir. Sont notés d’un ridicule ineffaçable, l’homme qui tâche de se faire une existence à soiet en dehors : la femme qui voudrait s'évader de la prison domestique où du bagne de la galanterie ; l’auteur ou l'artiste qui produit une œuvre en avant de son temps, hors de la forme d'admiration générale. Rappelez-vous l’ouvrage qui lors de son apparition sembla outrageusement comique, énormément ridicule : c’est Sa-: lammbo, de Gustave Flaubert, le plus noble livre d'art de ce siècle et peut-être de la langue fran- Gaise. Gustave Flaubert souffrit, sa correspondance montre la blessure de ce qu’une demi-douzaine d'imbéciles, de vaudevillistes, de Chamfort de cafés aient ricané devant son chef-d'œuvre. Ah ! ces hommes d'esprit à la stupidité ineffable, dispensateurs du ridicule, comme il serait aisé de les mesurer en transcrivant, à dix ou vingt ans de date,

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