TITRE XXV
LES ÉLÉMENTS DU SCHISME SE LIGUENT ET PRENNENT SIÉGE ET FORME LÉGALE A CONSTANCE.
I. Trois prétendants à la papauté. II. On vénère la papauté idéale, la réalité git dans la fange; impossibilité de séparer l’idéal du réel. III. L’hétérodoxie rejetait les ministres, et faisait l’Eglise invisible. IV. L'orthodoxie distinguait dans les ministres les actes légitimes des abus, V, VI. La science, émancipée de la direction des papes, choisissait une troisième voie : la destitution des sujets indignes, par décret du concile, vaste arène pour la diplomatie. VII. Convocation diplomatique et large par le pape et l’empereur. VIII. Multitude et sinistres influences des membres accourus au concile. IX. Répugnance de Jean XXIII, qui subit les premières tentatives. X. Le cardinal d’Ailly emporte le droit de suffrages en faveur des universités, des ambassadeurs, des princes. XI. Le cardinal de Saint-Marc accumule sophismes et invectives. XII, XIII. Gerson fait appel à la démocratie la plus extrême, même féminine. XIV. Wiclef et Hus condamnés et imités par le concile. XV. Le fondement étant ébranlé, l'édifice chancelle.
I. Pierre de Lune, c’est-à-dire Benoît XIII était manifestement rebelle; de plus il avait juré au conclave, aussi bien qu’Ange Corario ou Grégoire XII, de renoncer volontairement au pontificat dans l'intérêt de la paix. Mais comme ils n'avaient pas tenu leur parole, nous les avons vus déclarés infidèles et déposés è Pise. Restait Jean XXIII, le fameux Cossa, souillé dès le conclave, et dont la vie comme pape ne valait pas mieux que celle qu'il avait menée étant
camérier, cardinal et légat. A Rome comme à Bologne, vendre et opprimer pour battre monnaie. Lancé sans vergogne dans les guerres et les carnages. Vainqueur de Grégoire, il faisait suspendre à Saint-Pierre ses insignes pontificaux à l'envers, et suivi de ses cardinaux et de ses prélats, dans une procession solennelle il’ les traînait derrière lui en les roulant dans la fange. La tiare du triomphateur sur la téte de Jean; la tiare du pontife vaincu dans la boue! Rome n'avait jamais vu de triomphe plus sacrilége ni plus barbare : la chrétienté ne l’ignorait pas. II. Toutes les difficultés se réunissaient. Les abus des légats, de la cour romaine et du clergé, objet de tant de clameurs, étaient portés à leur comble non-seulement par les prétendants à la papauté, ce qui serait un moindre mal, mais par Jean lui-méme qui, en vertu du jugement de Pise, était en droit et en fait le véritable pape. Le schisme montait donc, et envahissait les régions supérieures où plane la foi, où règne l’autorité, et où les droits et les principes immortels dominent les abus passagers des hommes. C'est dans ces régions pures et incorruptibles qu’on plaçait alors et qu’on vénérait mentalement la papauté avec son autorité, avec tous ses droits; quant au pape et aux antipapes, on les voyait personnellement dans la fange, et leurs personnes, quelles qu'elles fussent, Benoît, Grégoire ou Jean, on les repoussait. Distinguer la papauté du pape, le prince du principat, la souveraineté du souverain, cela peut se faire rationnellement et par abstraction; mais en pratique vénérer l'autorité et rejeter la personne qui
en est légitimement investie, c’est la vapeur la plus maligne et la plus contagieuse que puisse exhaler le schisme. L’antidote se trouvait dans le précepte du Sauveur : Quaecumque dixerint vobis servate et facite, secundum vero opera îllorum nolite facere (MATTH. XXII, 8) : » Faites tout ce qu'ils vous diront, mais ne les imitez pas »; et dans ce commandement apostolique : Subditi estote in omni timore dominis, non tantum Bonis et modestis, sed etiam dyscolis (1 PeTR. 11, 18) : n Soyez soumis à vos maîtres, et non-seulement è ceux qui sont bons et doux, mais même à ceux qui sont rudes et fâcheux ». Le xv° siècle ne manquait ni de science ni de foi, mais certains éléments non épurés ni éclaircis y entretenaient la fermentation ; la raison déjà devenait plus insolente. Alors s’ouvrirent trois voiles.
III. L’hétérodoxie pure enlevait à la tête l’autorité dont on abusait, c’est-à-dire la papauté, et la replaçait dans le Christ, en qui toute l'Eglise se rassemble et subsiste par la foi pure, par la charité parfaite ; Eglise invisible, incorruptible. L’autorité et les choses terrestres sont l’apanage du prince; au prêtre les esprits et la parole de Dieu. Que le prince donc émonde l'Église, en en retranchant les richesses et le pouvoir, qui servent à alimenter les abus. Voie courte et décisive. Le temps viendra de retorquer l'argument contre les rois et les empereurs ; mais pour le moment il convenait So les avoir pour aides et pour amis.
IV. L’orthodoxie pure prenait une autre voie. Celle-ci ne tranchait pas le lien qui unit l’autorité
avec l’homme qui l’exerce; mais elle distinguait dans l'homme les actes juridiques des actes abusifs. La papauté, la plus haute de toutes les autorités, est absolue, irréformable, inséparable de la personne qui en est légitimement investie. Il ne s’agit donc pas de passer le tranchant entre l’autorité et la personne, mais bien entre la personne et les abus; qu'on vénère l'autorité dans la personne; quant aux abus, qu'on les enlève. Si la hiérarchie est gâtée dans son chef et dans ses membres, elle se refera canoniquement par le concours et l'entente du chef et des membres. La plus grande partie de l'Italie était de ce sentiment. Mais la France se précipitait inconsidérément dans une troisième vole, et y entrainait l'Allemagne, l’Angleterre et l'Espagne.
V. L'Université de Paris, autrefois dirigée par de grands papes, ne trouvait plus, depuis longtemps, ni à Avignon ni à Rome, des têtes capables de la précéder ou de la refréner. Et peut-être que le premier élément du grand schisme avait été celui-ci : le schisme de l'autorité d’avec la science. Rome a reçu en héritage de Pierre la magistrature de la foi; mais la ‘ science, elle doit l’acquérir par son travail. Et cette science qui ne s’acquiert qu’à la sueur du front, loin de germer spontanément au sein des délices, sec invenitur in terra suaviter viventium (JoB XXVII, 13); cette science qui est le fruit d’une vie réglée et d’une mâle discipline, ne devait-elle pas étre frappée de stérilité au milieu du desœuvrement et des distractions de ces cours antipapales, uniquement occupées à se supplanter, à jouir et à s'élever! Et Jean XXIII,
guerrier et financier très-habile, 7 femporalibus magnus, mais dépourvu de toute science comme de toute discipline ecclésiastique, tn spiritualibus nullus atque ineptus, promoteur d’ailleurs, pour les charges et les dignités, de sujets qui lui ressemblaient, Jean XXIII était-il l’homme propre à maintenir l'alliance étroite de la foi avec la science, avec cette science qui alors, jeune et fière, citait à sa barre tous les pouvoirs sociaux, civils et ecclésiastiques? Et si tels étaient les papes et les antipapes, que pouvaient être leurs légats? Rome avait donc perdu, non le domaine de la foi, mais celui de la science, laquelle, au détriment de l’autorité pontificale elle-même, s’enflait d'une orgueilleuse suffisance et dépassait ses bornes.
VI. La science aulique et universitaire dépassait ses bornes, non pas en bannissant, comme l’hétérodoxie, le pouvoir visible de la terre pour le concentrer en Jésus-Christ; mais en réclamant, contrairement à la plus sévère orthodoxie, le droit immanent, en faveur du concile, de dépouiller les papes et les antipapes de leur autorité et de la transférer dane un autre individu. La théorie des destitutions non» seulement papales, mais royales et souveraines quel. conques, par la main de l'aristocratie, était tout entière dans cette proposition. La diplomatie impériale, épiscopale, nationale, de tout genre et de tout rang, la mettait à exécution à Constance. Que disje? jamais le monde n'avait vu le spectacle d’une diplomatie plus artificieuse, plus compliquée, plus ardente.