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VII. La bulle du pape Jean, rapportée par Ray

naldi à l’année 1414, invitait au concile les cardinaux, les patriarches, les évéques, les abbés, les rois et les grands de toute qualité, afin de réunir ainsi une nombreuse multitude de fidèles : uf sic congregala FIDELIUM MULTITUDO copiosa. Cette multitude de fidèles, de rois et de seigneurs, nous donne plutôt l'idée d’un congrès diplomatique que d’une assemblée canonique ou d’un concile. En même temps que le pape, l’empereur Sigismond, par son encyclique pastorale, invitait au concile Benoît et Grégoire, déjà déposés à Pise, et avec eux Ferdinand, roi d’Arragon, ainsi que Charles VI, roi de France, auquel il écrivait : » Il y a deux pouvoirs sur la terre, comme il y a deux luminaires au ciel ». Mais aussitôt, à la façon des légistes allemands et des .universitaires français, il isôlait le pape dans une sorte d’observatoire, în specula contemplationis, et préposait les rois au gouvernement de la machine corporelle ou sociale, comprenant dans la machine les Ames et les corps; puis concluait que les rois ont une lourde charge et une grave sollicitude, eux qui doivent parer aux dangers des âmes et des corps : mullum oneris, multumque solicitudinis nobis (regibus) incumbit, ul ANIMARUM CORPORUMQUE ericulis caveatur. Les âmes et les corps sous la tutelle des rois, et cela de pair! On supposait un pape, on croyait au pape ; mais le pape était tout bonnement écarté ou peo abaissé devant ce tribunal diplomatique.

VIII. A la qualité de la convocation papale et impériale répondait la qualité des personnages accourus au parlement de Constance. Gérard d’Achery eut

raison d’intituler son histoire : Historia MAGNATUM in Constantiensi concilio, primis concili annis 1414, 1415. Tous ces Grands accourus à un concile nous offrent l'image d'une aristocratie turbulente, et nullement d’une assemblée théologique légitime, calme et sereine. En voici la liste, d’après d’Achery : Jean XXIII était suivi de six cents hommes, tant officiers de cour que serviteurs. Vingt-deux cardinaux, quatre patriarches, et les légats de Grégoire XII et de Benoît XIII, avaient à leur suite mille deux cents hommes. Quatre ou cinq mille suivaient dix-neuf archevéques, centtrente évéques et environ cent-vingt-quatre abbés. Quatorze auditeurs de Rote et dix-huit secrétaires du pape traînaient après eux mille deux cents scribes, plus deux cents serviteurs. Il y avait deux cent soixante-trois procureurs du pape et des cardinaux, et un serviteur pour chacun. Deux cent soixantedouze docteurs, plus de mille huit cents prétres, avec mille autres personnes. Cinq mille hommes pour la garde des primces électeurs et de l’empereur. Cent seize députés de nobles seigneurs, avec une suite d’environ mille six cents gentilshommes et trois mille serviteurs. Voilà un tableau où pourraient se mirer ceux qui ne reprochent le luxe qu'aux papes et à leurs légats. L’illustre valletaille sera consignée aux portes du concile ; mais personne n’ignore l’influence, ainsi que la molle et artificieuse prépondérance des hautes et basses antichambres sur leurs maîtres.

IX. Indépendamment de cela, la multitude seule des membres siégeants dans l’assemblée, et les deux rameaux du schisme déjà retranchés avec Grégoire et

Benoit à Pise, et remis sur pied par Sigismond à Constance ; puis le droit de suffrage étendu des évéques au clergé et aux laïques; puis l'invention toute neuve de compter les suffrages par nations et non par têtes; et sur tous ces points l'opposition impuissante de Jean XXIII, qui avait convoqué le concile et y présidait : tous ces signes, disons-nous, faisaient déjà présager qu'on allait assister à une joute diplomatique, et non à un concile.

X. Jean soutenait avec raison que, » d’après les canons, le concile ne se compose que d'évêques et de prélats ». Le cardinal d’Ailly, évêque de Cambrai, répondait : « Il ne s’agit point ici de dogme, mais de schisme; or, quiconque a un troupeau, une communauté, un peuple à garder, a droit de concourir à l’extinction du schisme. Si des évêques simplement titulaires, sans sujets et pour ainsi dire en effigie, ont droit de voter, pourquoi les pasteurs véritables et les princes ne l’auraient-ils pas? Pourquoi pas les docteurs en théologie et en droit canonique et civil, eux qui instruisent les peuples bien mieux que des évèques et des abbés de nom, dépourvus de science ? Les anciens canons ne parlent pas des Universités, parce qu'elles n’existaient pas; mais maintenant ce sont des ordres et des corps constitués par l'Eglise et consultés avec respect. Les docteurs, diton, n'ont pas voté à Pise. Qu'ils votent donc à Constance, qui est la continuatign du concile de Pise. Que les princes et les ambassadeurs votent pareillement, puisqu'on ne peut exterminer le schisme sans le secours de leur bras “ (ap. Von Der HARDT,

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t. 11, p. 226). Evidemment d’Ailly renversait la notion divine et canonique de la hiérarchie ; et il ouvrait au cardinal Filastre la route vers un nouvel abime.

XI. Filastre, cardinal de Saint-Marc, ‘était alors chargé par le pape de revoir le traité de Ecclesia de Jean Hus; et il apostrophait ainsi le pape : » Qui. êtes-vous pour restreindre le droit de suffrage aux seuls prélats, et en exclure les docteurs, les archidiacres, les pasteurs ayant charge d’àmes, les prètres et les diacres? Lisez les anciens conciles, et vous y trouverez leurs signatures ». Oui, disons-nous, ils ont signé quelquefois comme témoins, mais non comme juges. Cependant le cardinal, non content d'appeler les docteurs » l'Ordre principal de l'Eglise, « poursuivait ainsi sa harangue : » Comment! chasser un Ordre, et faire entrer un tas d’évêques et d’abbés, idiots pour la plupart ! Ah! songez donc qu’un évêque ou roi ignorant, n’est qu’un âne couronné. Permettez donc aux gens sages de suppléer ce qui manque à ceux qui sont revétus de l'autorité. Vons chassez les prêtres : le pontife n'est-il pas prêtre? Vous chassez les diacres : inférieurs pour la dignité, ne sont-ils pas égaux aux évêques pour l'Ordre? Prétres et évêques sont égaux; le pape est le premier des prêtres. » (loc. cit.) Ici vous ne trouvez plus ni théologie ni diplomatie, c’est la confusion des langues. Après cela venait Gerson pour couvrir cette confusion du manteau de la science, gvec son traité » sur les moyens de réunir et de réformer l'Eglise en concile général » : De modis uniendi ac reformandi Ecclesiam in concilio generali.

XII. Gerson suppose, dans ce traité : 1° une Eglise UNIVERSELLE dans laquelle tous les fidèles baptisés sont membres égaux, en vertu de leur union en Jésus-Christ leur chef; 2° une Eglise APOSTOLIQUE régissant l’Eglise universelle; 8° l'Eglise UNIVERSELLE recevant les pouvoirs de Jésus-Christ, à l'effet de les confier à l'Eglise APOSTOLIQUE, ou de les reprendre pour cause soit de schisme soit de péché. Telles étaient les prémisses du chancelier de l’université de Paris; Jean Hus ne partait point d’un autre principe. Cela posé, Gerson tirait ces conclusions : » Or nous sommes maintenant en temps de schisme; donc l’universalité des fidèles avec l’empereur chrétien doit reprendre le pouvoir et prononcer la sentence. « Et si l'empereur ne voulait pas assembler de concile? Que les évêques le fassent; un prêtre même, un laique, une vieille femme, à défaut d’autres, pourrait le convoquer » : Sicut Ecclesia universalis potest salvari in minima vetula, sic ad salvationem Ecclesiae universalis posset convocatio concili fiere per minimam vetulam.

XIII. C'était là le dernier mot du rationalisme parlementaire appliqué au bouleversement de l'Eglise, comme société divine et surnaturelle. Luther ne manquera pas de ramasser la théorie Gersonienne d’une Eglise laïque et universelle, conférant les pouvoirs de Jésus-Christ à l’Eglise apostolique et sacerdotale. Mais, pour lors, l’empereur et l'assemblée se hâtèrent de recueillir les clefs de Pierre avant qu'elles ne fussent tombées dans les mains de quelque vieille. Tout cela semblera une exagération : cependant, pour

en venir là, 1l suffisait d'avoir arraché les clefs à Pierre, d’avoir déplacé le centre de l’Eglise, et écarté le vicaire immédiat de Jésus-Christ. Il n’en fallait pas davantage pour que, dans la terrible session quatrième, on en vint à proposer ces deux articles de Gerson : » 1° Le concile cecuménique tient son pouvoir immédiatement de Jésus-Christ, et toute personne d'état ou dignité quelconque, même papale, est obligée de lui obéir en ce qui concerne la foi, l’extirpation du schisme, et la réforme de l'Eglise dans son chef et dans ses membres. 2° Le concile a un pouvoir coactif sur le pontife, et peut le punir s’il refuse d’obéir. » Il suffisait de subordonner le pape au concile, pour que cardinaux et docteurs, et par dessus tout le satyrique Benoît Gentien, docteur et député de l’université de Paris, se permissent de rompre une lance contre le pape et la cour romaine, au milieu de cette effervescence publique qui ne le cédait en rien aux fureurs des hérétiques. Les épithètes de trafiquants, de synagogue de Satan, d’antechrists n'étaient pas épargnées.

XIV. En dernière analyse; quel service rendaientils, par rapport au pape et au schisme, à partir de la quatrième session, ces hommes qui n'étaient plus n1 théologiens, ni canonistes, ni diplomates, mais de véritables jouteurs parlementaires? Ils condamnalient à bon droit les hérésies ; et en cela ils étaient théologiens et pères. Quant au bûcher de Jean Hus et de Jérôme de Prague, il fut décrété par César et non par le concile. Mais les pères s’apercurentils que leurs théories sur la constitution de l’Eglise

et le pouvoir pontifical ne s’accordaient que trop avec le fameux article 37 de Wiclef, qu'ils condamnaient? - Cet article disait : Æcclesia Romana est synagoga Satanae, nec papa èst IMMEDIATUS ef PROXIMUS ViCarius Christi et apostolorum : n L'Eglise Romaine est la synagogue de Satan, et le pape n'est pas le vicaire immédiat et le plus proche du Christ et des apôtres. » Les diatribes doctorales contre le pape, les cardinaux et la cour romaine différaient-elles beaucoup de la » synagogue de Satan «? L'assertion de Wiclef soutenant que le pape n'est pas le vicaire immédiat du Christ, n’est-ce pas mot à mot la théorie gersonienne, universitaire, parlementaire, par laquelle, précisément alors, ces mêmes juges plaçaient, entre le Christ et son vicaire, le concile représentant l'Eglise universelle? Comment donc ces juges ne virent-ils pas que toutes les hérésies du temps sortaient de cette souche? Pensaient-ils les étouffer en coupant les rameaux et en embrassant le tronc? Ou plutôt n’apercevalent-ils pas que l’idée même par eux condamnée dans Wiclef, ils la posaient pour base de toutes leurs délibérations, sous d’autres formes et avec d’inutiles ménagements P

XV. Il en est pourtant ainsi! Du moment où vous enlevez à l'Eglise sa pierre fondamentale, il n'existe plus de force suffisante pour soutenir l'édifice. Et Dieu permettait que le cas se présentât à Constance, pour l'instruction du rationalisme moderne, ou naturalisme religieux, qui commençait alors. Eclat des cours, puissance de génie, droiture d'intention, Constance réunissait tout cela avec la fleur de la chré-

tienté. Qu'y manquait-il donc? Il y manquait la notion divine, surnaturelle et concrète, de la constitution de l'Eglise; il y manquait le centre, il y manquait Pierre. Une chose était de trop : c'était la raison humaine, non pas humble et soumise, maie dominant le droit divin et ecclésiastique. Il est vrai que l’image pure et sainte de Pierre était horriblement obscurcie par les miasmes de la mortalité, et que la pierre fondamentale ne brillait plus d’un éclat certain. Mais si le moyen adopté pour polir l’une et retrouver l’autre était incontestablement mauvais, quelle autre voie aurait-on pu ou dù suivre?

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