‹ ideefixeValeryChapitre 1 sur 4 · ET A TOUS LES AMIS QUE JE COMPTE DANS LE CORPS MÉDICAL · texte numérisé non relu

ET A TOUS LES AMIS QUE JE COMPTE DANS LE CORPS MÉDICAL

J’ étau en proie à de grands tourmenta :

quelques pensées treo active s et très aiguës me gâtaient tout Le reste de L’esprit et du monde. Rien ne pouvait me distraire de mon mal que je n’y revinsse pLus éperdument. IL s’y ajoutait L’amertume et L’ humiliation de me sentir vaincu par des choses mentales, c’est-à-dire faites pour L’oubLi. L’espèce de douleur qui a une penséé pour une cause apparente entretient cette pensée même; et parla, s’engendre, s’éternise, se renforce elle-même. Davantage: elle se perfectionne en quelque manière ; se fait toujours plus subtile, plus habile, plus puissante, plus inventive, plus inattaquable. Une pensée qui torture un homme échappe aux conditions de la pensée Revient un autre, un parasite.

L ’IDÉE FIXE

J’avais beau essayer de reprendre L’égalité de mon âme, et de réduire enfin des idées à L’état de pures idées, ce n’était qu’un instant d' effort suivi de peines plus profonde s. Vainement j’observais que ni Le chagrin, ni La colère, ni ce poids énorme sur La poitrine, ni ce cœur empoigné, n étaient des conséquences nécessaires de quelques images : Un autre, me disais-je, qui les verrait en moi, n’en serait point ému . . . Dans trois ans, me disais-je encore, ces mêmes fantômes n’auront plus de force. . . Et je trouvais en moi Le désir insensé de faire par L’esprit en quelques instants ce que trois ans de vie eussent peut-être fait. Æais comment produire du temps?

Et comment détruire l’absurde, — que nous choyons et cultivons quand il nous est délicieux ?

Je ne sais ce qui me gardait des grands remèdes. . . Je me bornai aux moindres: Le travail et Le mouvement. Je me traitai L’intel-

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Lect et le corps en tyran, avec violence et inconstance. Je Leur donnai des exercices difficiles : c’était faire en petit ce que fait l’humanité par ses recherches et ses spéculations : elle approfondit pour ne pas voir. Æais je me lassais promptement de mes problèmes volontaires. Leur objet indirect ruinait tout à coup leur objet direct. Je ne parvenais point à tromper mon appétit de chagrins et d’angoisse : la substitution ne se faisait pas.

Je me mis à errer presque tout le jour, à battre la ville et le port. Æais La marche simple et plane ne fait qu’exciter ce qui songe: il la presse, il la ralentit: il n’en est point gêné. La loi des pas égaux se plie à tous les délires, et porte également nos démons et nos dieux. Jadis, j’avais connu le mouvement de l’ invention heureuse et le transport J un corps vivement mené par ce qui chante et s’enfante divinement. Je fuyais à présent devant: mes pensées. Je portais ça et là de quoi mourir de dépit, de fureur, de tendresse et d’impuissance. Æes mains rêvaient; prenaient, tordaient;

créaient à mon inou det formet et det actet ; et je Léo retrouvait critpéet et meurtrieret . Et j’ était à chaque Luttant où je n’était point; et je voyait ; à La pLace de toute chote, tout ce qu’il fallait pour gémir.

Quoi de plut inventif qu’une idée incarnée et envenimée dont L’ aiguillon poutte la vie contre La vie hort de la vie ? Elle retouche et ranime tant cette toutet let tcénet et let fahlet inépuitahlet de L’etpoir et du détetpoir, avec une précitwn toujourt croittante, et qui patte de loin la précition finie de toute réalité.

Je marchait, je marchait; et je tentait bien que cet emportement par l’âme exatpèrée n’inquiétait pat l’atroce intecte qui entretenait dant la chair de mon etprit une brûlure uidivitible de mon exittence. L’ardente pointe abolittait toute valeur de chote vitible. Le toleil ni le toi éclatant ne m' èblouittaient . Let objett contrariaient, irritaient met toucit; et je percevait let pattantt un peu moint que

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leurt ombret tur la route. Je ne pouvait fixer que la terre ou le ciel.

Cette route allait à La mer. La lanterne d’ un phare étincelait au-dettutdet feuillaget.

TJne immente et pure paroi, de la plut tendre couleur, m’apparut nue et tendue à la hauteur de met yeux, au delà det mattet touplet et doréet de beaux arbret que berçait la brite de terre; et quelqu’un dant mon cœur me traita de fou et de tôt.

Je rettentit auttitât le pouvoir, et la vanité du pouvoir, qui m’empêchait de jouir de cette magnificence du calme, et de participer au moment même. Je m’arrêtai un peu; et comme. . . entre let apparencet et let phantatmet, — entre le vrai et le vivant.

Il me touvint alort qu’il ett bonde rompre le cercle det maux imaginairet et le rythme det accét. Une angoitte d’origine idéale, et que det conjoncturet trét nombreutet avaient créée, te devait traiter par le recourt à quelque inttinct puittant et timple,

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C est pourquoi, descendu furieusement vers La côte, qui était de roches écroulées de toutes grosseurs et des figures Les plus diverses, je ni imposai Le travail très pénible d’avancer dans Le désordre parfait de Leurs formes de rupture et de Leurs bizarres équilibres. C’était contraindre L étonnante machine humaine a produire à chaque instant une action toute nouvelle et particulière, qui exigeait d’elle la présence entière de ses moyens de prévision, d’adaptation, et de ses forces les plus différentes.

T andis que je m’engageais aux bonds, aux escalades, et a toutes Les difficultés d’un terrain rigoureusement irrégulier, tout hérissé d’obstacles et rompu de petits abîmes toujours imprévus, toutefois je me sentais surveillant en moi le point noir d’où renaîtrait au moindre répit la crise des convulsions intérieures, des hypothèses et des réactions insupportables. L’absurde me guettait. Je cherchais dans les rocs les chemins Les plus hasardeux. Comme si le mal y put perdre ma trace! La

raison, l’attention prenaient ici leurs avantages naturels. IL importait à mon salut que je fusse obligé d’agir, sans faute, sans retard, à peine de blessure. Dans ce chaos de pierre, nul pas, nulle composition d’efforts, qui fût semblable a quelque autre, et dont L’idée me pût servir deux fois.

La mer disparaissait, reparaissait à mes regards. Je l’entendais, heureuse, battre très doucement; et se reprendre a battre; et produire et produire un temps infini.

Comme j’approchais d’elle, je trouvai au pied des rochers Les amas de blocs de béton qui défendent Les ouvrages avancés des ports de mer. Je me mis à sauter de cube en cube.

C’est ainsi que je découvris tout a coup, entre deux de ces dés énormes, un homme.

XJne ligne filait de lui jusque dans l’eau.

Un panier, un petit attirail de peintre étaient à l’ombre de son corps.

Je me sentais en état d‘ inhumanité. Tout

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homme cdt odieux à qui de fuit et de consume à d'éloigner de doi-même, car lcd autred noud font invinciblement pender à noud.

Je maiidid celui-ci. S’étant tourné verd moi avant que j’eudde pu remonter dand med roched, il me dourit. Je reconnud en Lui un médecin que je rencontre addez douvent chez teld amid, ou chez teld autred.

Il reconnut en moi ce qu’il en connaiddait par ced rencontred et par diverd propod, et ded miend et d’autrui.

— Tiens! dit-il. Eh! Bonjour!

— C’est moi-même... Vous peignez, vous pêchez? Vous peignez et pêchez?

— Rien du tout... J’ai là de quoi peindre. Et de quoi pêcher. Mais le poisson ni le paysage n’ont pas grand chose à craindre. Ils me sont des prétextes... Je simule, mon cher! En vacances, tout le monde simule. Les uns font les sauvages; les autres, font les explorateurs. Les uns font semblant de se reposer ; les autres font semblant de se dépenser. . .

— Les docteurs font semblant de nous avoir tous guéris.

— Et il y a du vrai...

— Et vous, vous faites semblant de peindre et de pêcher.

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— Moi? Je simule consciemment.

En vérité, je m’essaye à ne rien faire.

Mais c’est dur. Comment faire pour ne rien faire? Je ne sais rien au monde de plus difficile. C'est un travail d’ Hercule, un tracas de tous les instants...

Tenez, quand vient la saison où la coutume, la décence, le décorum, le mimétisme, et parfois la température, exigent que l’on s’absente . . .

— On est prié de ne pas tomber malade à ce moment là.

— Évidemment !... Eh bien, je fais naturellement — comme les confrères. Je ferme. J’expédie mes clients aux eaux, à la plage, à la montagne, au. diable ; et je viens cuire ici . . . Mais encore faut-il que je trompe mon mal. . .

— Votre mal? Quel mal?

— Le mal que j'ai.

— Vous avez mal quelque part?

— Je ne sais pas si c’est quelque part. Je le crois, mais je n’en sais rien.

— Vous ne pouvez le localiser?

— Mais, mon ami, c’est là le hic !. . .

Voulez-vous que je vous dise?. . . Eh bien, si je veux décrire exactement ce

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que j’ai, je suis obligé de dire : j’ai mal à . . . mon tempd I . . .

— Pas possible !...

— Oui Monsieur! Je développe:

J’ai le mal de l’activité ! Je ne puis, je ne sais ne rien faire. . . Demeurer deux minutes sans idées, sans paroles, sans actes . utiles. . . Alors, je transporte en un coin désert ces accessoires, symboles évidents de la vacance de l’esprit. Ils ordonnent l’immobilité, ils prescrivent les stations de longue et nulle durée.

— En somme, vous essayez de réaliser ce que les préraphaélites appelaient : Une entière adhérence à La vimplicllé de La nature ?

— Je regarde de temps à autre mon panier vide et ma toile toute nue, et je m’exhorte le cerveau à se faire semblable à eux . . . Et vous ?

— Moi?... Laissons Moi... Mais ce mal de l’activité m’intéresse. En faites-vous sérieusement un mal?

— Ma foi, dit le Docteur, j’en souffre.

— Vous en souffrez?

— C’est-à-dire que je devrai) en souffrir. . .

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— Mais je vais vous parler comme Bérénice à Titus : Xouj êtes médecin, docteur, et voiu souffrez . . .

— Le médecin, mon cher, soulïre plus que quiconque.

— Similla dimitibiu . . . Vous me répondez par un vers détestable.

— Nous souffrons mieux que vous, et c'est là souffrir plus. Il y a d’étroits rapports entre souffrir et savoir. . . Et puis nous connaissons trop bien nos limites.

— Mais enfin, vous avez tout un arsenal, toute une chimie mal famée . . .

— Merci, dit le Docteur, c’ést le pacte avec le diable.

(Le Docteur me regarda. Je regardai la mer.)

— Enfin, lui dis-je, en quoi consiste au juste votre mal ?

— Je vous l’ai dit: Il faut constamment que j’agisse. Il faut que je m’occupe, que je fonctionne... Je ne puis rester sans objet précis. Notez que ce n’est point le travail qui me manque.

J’en suis comblé. Le soir, je suis fourbu. . . Eh bien, je ne puis pas cé-

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der. . . Il faut encore que je rumine quelque chose, et il y a tant de choses aujourd’hui . . . Chaque jour, développe, subdivise, ou ruine ce que nous croyions de savoir. . . Je me demande parfois si cet accroissement prodigieux de faits et d’hypothèses n’est pas tout . simplement. . . une production réciproque dune irritation croissante des esprits?

Vous comprenez?

— C’est encore une hypothèse ?

— Bien entendu.

— Vous voulez dire que plus on trouve, plus on cherche; et plus on cherche, plus on trouve.

— C’est cela. Il me semble parfois qu’entre la recherche et la découverte il s’est produit une relation comparable à celle qui s’institue entre la drogue et l’intoxiqué.

— Très curieux. Et alors toute la transformation moderne du monde . . .

— En résulte ; et en est, d’ailleurs, un autre aspect . . . Vitesses, Abus sensoriels. — Lumières excessives. Besoin de l’incohérence. Mobilité. Goût du plus en plus grand. Automatisme du

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plus en plus “ avancé ”, qui se marque en politique, en art, — et. . . dans les mœurs.

— Et vous sentez en vous cette intoxication ?

— Je sens trop qu’il n’est rien qui ne tende à proliférer et à se différencier dans mon esprit. Que je le veuille ou non, à chaque instant, une idée, une remarque, une analogie, me devient une présence exigeante, — une sorte d’épine mentale. . .

— Votre cervelle, docteur, est un bouillon de culture pour points d’interrogation?. . .

— Et savez-vous comment j’ai pu me définir ce mal bizarre ?

— Non.

— Je l’isole par cette observation très simple : que La fatigue m’excite. Plus je suis fatigué, plus je veux en faire.

Ceci est caractéristique. Ici commence l’anormal. C'est clair.

— Mais je connais fort bien ce symptôme. Un ami que j’avais l’avait sans doute observé sur moi. Parfois, comme nous causions, — et que je passais au

L’IDÉE FIXE

monologue, il me prenait le bras, et me regardait ; et il me disait :

Æon bon, tu par Léo trop bien, ce ooir. Tu do io être à bout de forceo . . .

Et il ne se trompait jamais.

— Il avait un sacré coup d’œil. . .

— Oui. . . Et je me sentais aussitôt très fatigué. Je n’en n’avais pas conscience jusque là.

— Il n’est pas sûr du tout qu’un homme qui devrait se sentir très fatigué, se sente toujours très fatigué.

— Et alors, vous? Vous ne pouvez rien pour vous? Allez voir un confrère, un neurologiste, un . . . psychiatre !

— V ous plaisantez !...

— Mon Dieu, pour désarmer l’ennemi intime, émousser cette épine mentale. . . Après tout, c’est une espèce d’obsession. . .

— Mais pas du tout, pas du tout !...

Je ne suis pas un obsédé. . . Je ne fais point de l’idée fixe !...

— ' ‘ Idée fixe ” ! . . . Mais je n’ai point parlé d’idées fixes . . . J’ai horreur de ce terme. Vous ne trouvez pas que ce nom d 'idée fixe est mal fait?

L’IDÉE FIXE

- On pourrait dire : MonoÜLme.

Ce serait un malheur public.

Bah !... Un de plus, un de moins . . .

Ln tout cas, la chose existe.

- Non.

— Comment, non?

— Non. Il n y a point d 'idées fixes.

Cest autre chose qui existe, et qui mérité un autre nom. Je vous jure que ce nom d * idée fixe est mal fait.

— Le nom importe peu. La chose existe. Et vous la connaissez aussi bien que moi . . . Il y a une constance et une intensité pathologiques des idées. Voilà le fait. Rien de plus positif, n’est-ce pas .... Et le nom me semble excellent.

— Tout à fait impropre. Et je vous dis pourquoi.

— Allez ! Mais vous y êtes en plein, mon cher ami, dans “l’idée fixe”! .

— Je vous dis que je vous dis pourquoi.

— Et pourquoi?

— Ç’est qu’une idée ne peut pas être fixe. Voilà tout. C’est tout.

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— C’est peu. Que faites-vous alors de tous ces déments, quasi-déments, persécutés, inventeurs, fanatiques, que nous observons, classons et. . . isolons tous les jours?. . . Et encore ce sont là les cas énormes, dangereux, définitifs . . .

Mais les rues (et même les roches) sont pleines d 'idée* fixes. . .

— Frustes et ambulatoires !...

— Ne vous moquez pas de moi.

D ailleurs, — vous avez raison : il n’y a rien de plus ambulatoire qu’une idée fixe. . . Je voudrais bien savoir ce que vous faisiez dans les rochers, à sauter, à monter, à descendre?. . .

— Je défaisais de l’idée fixe, peutêtre?

— Vous m’en avez tout l’air.

— Enfin, voulez-vous de mon objection, ou non?

— Allez . . . Exhibez votre théorie.

— Mais je ne fais pas de théorie !

Je n’invente rien. Je constate ce que tout le monde peut constater. C’est qu’une idée ne peut pas être fixe. Peutêtre fixe (si quelque chose peut l'être) ce qui nest pas idée. Une idée est un

— L’IDÉE FIXE

changement, — ou plutôt, un mode de changement, — et même le mode le plus discontinu du changement... Tenez.

Point de théorie. Essayez un peu de fixer une idée . . . Je vais chronométrer.

Mais c est inutile ! Une idée est un moyen, ou un signal de. . . transformation,

— qui agit plus ou moins sur l’ensemble de 1 etre. JVlais rien ne dure dans l’esprit. Je vous défie d’y arrêter quoi que ce soit. Tout y est transitif. . . Mais presque tout y est renouvelable.

— Transformation? Et de quoi s’il vous plaît ?

— Ah. . . . vous m’embarrassez.

Attendez.

— J’attends.

— Attendez que j’ai trouvé. . . C'est adiré que j aie atteint un certain point...

~ Un “seuil”? Vous aurez sonné à la porte, et vous attendez !

— Oui. Un certain point de transformation. Mon hésitation, à ce point, se changera en réponse, — en lueur, — en événement. . . Une certaine. . . tension se changera en acte. En parole, en phrase . . .

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— Et vous dites que vous ne faites point de théories . . .

— Voyons, docteur, je suppose que vous soyez fortement préoccupé, — un ennui, une affaire grave, une grosse décision à prendre, un souvenir cuisant, un soupçon. . .

— Merci. Je vous en prie. . . Inutile d’insister.

— Bon. Que se passe-t-il en vous?

— En moi? Il se passe que je cultive une idée fixe, mon cher . . .

— Mais pas du tout ... Il se passe que cette idée qui vous préoccupe prend une valeur singulière, — qui n’est pas fixité. Mais pas du tout!. . . Je trouve au contraire, qu’elle emprunte (notez ce mot) des propriétés toutes nouvelles, toutes differentes. Elle acquiert, — ou reçoit, — d’abord, la propriété de reparaître plus souvent qu’à son tour. . .

— C’est enfantin.

— C’est capital. En langage plus digne, on pourrait dire que la probabilité de son retour à la conscience est modifiée. . . Accrue, — juscju’à devenir excessive. Votre “idée fixe' n’est qu’une

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idée . . . favorisée, — pipée . . . Elle gagne neuf fois sur dix à la roulette . . .

— Maintenant vous me traitez de roulette parce que je suis préoccupé! . . .

Mon ami, je vais vous faire enfermer! . . .

— Encore un instant. Monsieur le bourreau ... Je vous disais que cette idée prend le tour des autres. Ceci veut dire que tout en provoque le retour.

Tout lui est bon pour revenir en scène.

— C’est la vedette . . .

— Oui, et qui prend aussitôt le premier rôle. Elle offusque aussitôt tout le reste. Tout incident la ramène ; toute sensation lui est bonne pour reparaître avec tout son cortège. . . Tout de padde comme di tous les autres événements, — sensations, idées, etc. . . étaient des écarts, — des infractions . . .

— A quoi?

— A ce transitif, qui me semble caractéristique de l’esprit. . .

— Vous voyez l’esprit comme une mouche qui vole par ci, par là ... se pose et repart . . .

— Oui. Pas tout à fait. Mais l’instabilité, — la discontinuité, — l’irrégula-

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rité de la mouche représentent bien. . .

— L’esprit d’un idiot.

— L’état ordinaire du nôtre. Ordinaire n’est pas le mot. L’état de...

non-attention, qui est évidemment le plus fréquent.

— Cet état n’est pas très facile à définir.

— Ce n’est pas impossible. C’est un état dans lequel tout peut se substituer à tout. La suite de la vie psychique, si on l’enregistrait, montrerait un désordre, une incohérence . . . parfaite. Si vous me permettiez de dépasser un peu mes crédits . . .

— Je vous permets un petit chèque sans provision.

— Je dirais que dans cet état les images ou formules qui se succèdent n’ont entre elles qu’une liaison . . . purement. . . Linéaire. . . Elles n’ont entre elles qu’une seule relation, qui est de se succéder ou substituer. Mais si une connexion plus riche tend à se produire entre ces termes, alors il faut changer d’état ... et nous entrons dans le monde de L’attention.

Vous n’êtes pas trop clair, ce soit °^°?- ' ' Penser à • • quoi que

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~ Oli !... Oh !

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L’IDÉE FIXE

Oui. L’idée au sens .... fonctionnel, — l’idée-événement, — manifestation de l’instabilité essentielle et organisée de notre... présence mentale.

Voyons, — observez-vous!. . . Pouvezvous fixer une idée? — Vous ne pouvez penser que par modifications. Si une idée durait telle quelle, — ce ne serait plus une “idée”.

— Et qu'est-ce qu’elle serait?

— Ma f°i. je n’en sais rien. C’est inconcevable. Ce serait un objet.

Une douleur, peut-être?. . .Et encore, la douleur la plus constante présente des variations d’intensité, presse plus ou moins sur la conscience . . . Réciproquement, toute pensée qui dure un peu plus qu’il ne faut, se fait sentir. . . Sentir,

— comme un écart. Un écart à quoi? Elle se fait pénible, — sensation. On songe à une résistance introduite, et qui transformerait en un fait de l’ordre sensible ce qui est empêché de suivre son cours dans l’ordre des. . . idées. . . Vous avez donc une sensation de peine qui altère, brouille, absorbe bientôt votre pensée,

— comme la fixation par l'œil, la contemplation continue d’un point, fait dispa-

■ L’IDÉE FIXE

raître ce point, altère la perception.

Impossible de s’attarder.

— Alors, dit le Docteur, c’est ici comme dans l'effort musculaire statique : tenir à bras tendu un poids même assez faible ne dure qu’un instant.

— Exactement. Il est infiniment plus dur de maintenir que de se dépenser en actes de déplacement. La durée est hors de prix. On pourrait dire que notre système vivant répugne à la spécialisation prolongée. Il nous rappelle énergiquement à l’état de libre disponibilité . . . Tenez, docteur, je souffre positivement quand je vois une danseuse, sur son gros orteil montée . . .

— En voilà un spécialiste!. . . Je me figure toute la musculature de cette dame, à partir de ce gros doigt qui porte tout son corps.

— Cela doit faire une belle construction anatomo-physiologique. . . Léonard eût aimé imaginer et dessiner cette ballerine écorchée, en équilibre triplement instable . . .

— Pourquoi triplement?

— Dame . . . Q,uant aux muscles, . . .

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quant aux nerfs, — quant à la mécanique. Trois motifs d’en finir.

— Et elle vole faire l’amour . . .

— .Mais c’est la même chose . . . Instabilité . . .

— Le plaisir d’amour?

— Ne dure qu’un irutant . . . On en mourrait. . . Quoi de plus près d’une douleur. . .

— Exquise, dit le Docteur. Voilà un excellent exemple de votre théorie des écarts et de la brièveté des spécialisations.

— Merci. . .Je n’y avais point songé.

Oest très important. Mais ce phénomène a quelque chose de. . . d’éblouissant, qui fait que l’on n'y songe jamais

S ien moraliste. . . ou en immoraliste.

est a dire. . . ou contre les autres, ou en faveur de soi.

— Le fait est qu’il est difficile d'y penser froidement ...

— Croyez-vous?. . . Il paraît même que chez bien des gens, la raison s'en mêle. . . Tenez, j’ai lu, il y a quelque temps, cette remarque qui me semble assez vraie : “la cause de la dépopulation est claire : c’est la présence d’esprit.

— = L’IDÉE FIXE

Une somme d’époux prévoyants de l’avenir constitue un peuple insoucieux de l’avenir. Il faut perdre la tête ou perdre sa race. ”

— C'est drôle. . . Qui a écrit cela?

— Un auteur peu lisible ... Je ne sais plus son nom. C’est un hermétique. . .

— Cette fois, je le trouve assez clair.

11 aura oublié d’être obscur. En tout cas, la remarque est juste. Les races doivent périr (entre autres causes) par antagonisme entre la conscience de soi et la procréation; . . . entre la vie et l’esprit, — entre le calcul et. . . l’inspiration.

— Il fallait un danseur Madame ; ce fut un calculateur qui l’obtint !...

Et dire que les juristes prétendent :

Donner et retenir ne vaut. . .

— Mais c’est tout l’homme !... Au fond, il ne se dégage de l’animalité que par des pouvoirs d’inhibition plus subtils, plus déliés que ceux des bêtes. Il retient, il distingue ; il joue du pour et du contre . . .

— Singulier animal !... A la fois

L’IDÉE FIXE

capable de raisonnements minutieux, de rigueur soutenue, de doutes et de réserves, — et d’autre part, sujet aux impulsions, esclave de ses détentes. . . A telle heure, il est une machine à penser, à élucider, à suspendre son jugement, — une machine à n’être pas machine . . .

Mais une heure plus tard. . .

— Une heure plus tard, le court-circuit. . . cérébro-spinal!. . .

— Exactement. Les plombs sautent.

Je me demande si le gymnote, quand il foudroie son gibier, n’éprouve pas une sensation de cette espèce ?

— Il ne m’a pas fait ses confidences .

— Ne trouvez-vous pas, Docteur, que cette sensation... caractéristique, fulgurante, terminale . . .

— Et illustre, mon cher. . .

— Cet instant suraigu, cet acumen . . .

— Dites : ce choc.

— Oui, cette catastrophe enfin, est une limite, un extrême . . .

— Vous exagérez.

— Il est impossible d’exagérer l'importance de l’idée ou du souvenir de cet instant suprême . . .

L'IDÉE FIXE

— Suprême ? pourquoi Suprême ?

— Parce qu’il termine quelque chose nettement. . . Je voulais dire que cet instantané joue un rôle immense dans l’aventure de tout homme. . .

— Ceci n’est pas positivement neuf, mon ami !

— .Mais je me moque du neuf ou vieux en fait d’idées . . . Eh bien, n’êtes vous pas surpris de constater que l'histoire (qui est une vue d'ensemble de l’aventure du genre humain) ne donne pas sa place à cette obsession ? Bon douper, bon gîte, et ce redte dont nous parlons, c’est à ces trois axes que je rapporterais toute l’histoire ...

— Mais mon ami, l’histoire ne s'occupe pas des hommes. L’histoire des livres, l’histoire qu’on enseigne, ne s’occupe guère que des événements officiels.

Elle est surtout un album d’images ; et

Ç arfois une spéculation sur les entités. . .

enez : on s’est avisé depuis peu que la grande navigation date du Xlll èm ' siècle. Pourquoi? Jusque-là, ni boussole, ni gouvernail. L’idée de fixer à la poupe un vantail porté par un axe et mu

L’IDÉE FIXE

par une barre, vient tard. Elle permet de développer ou différencier la voilure; on peut manœuvrer, on s’enhardit ; on attaque l’Océan ; on découvre l’Amérique, et. . . puisque nous parlons de l’amour. . .

— L’amour a bien souffert de l’invention du gouvernail.

— Vous êtes bien intelligent, dit le Docteur. L’Amérique aussitôt nous expédie un petit personnage pâle . . .

— De qui la descendance a fait merveille parmi nous. Il paraît que nous en sommes tous un peu hantés, et que bien des grandes choses sans lui n’auraient même été rêvées . . .

— V ous avez cent fois raison, dit le Docteur. Croyez bien que l’introduction de la syphilis en Europe est un fait un peu plus important que le Traité d'Utrecht.

— J'en ai peur!

— Et ils n’en soufflent mot. . . Les tréponèmes débarqués en Europe ont eu plus de conséquences pour l’humanité que tous les plénipotentiaires. . .

Et savez-vous que le stégomya a radi-

L’IDÉE FIXE — —

calement supprimé toute une civilisation au Mexique ?

— Tout dépend du critérium choisi pour l’importance. . . Pour en revenir à l’amour. . .

— L’amour, dit le Docteur, c’est une drôle de mécanique. On se donne un mal. . . de chien pour atteindre. . . un deuil . . .

— Un ciel! . . . Un trait de foudre. . .

En somme, tout ce qui vaut dans la vie est essentiellement bref.

— Essentiellement ?

— Editent ielLement. C’est là le point, le mot, le nœud. On peut rêver sur cette brièveté essentielle. . . Intensité, brièveté, rareté.

— Egalité, Fraternité, et cœtera, dit le Docteur. Je ne vois pas du tout où vous voulez en venir

— Moi non plus. Je tire un fil del’écheveau que j’ai dans la tête. Tantôt c’est le dend, tantôt c’est le don qui . . .

— Pauvre ami. . .

— C’est professionnel. Vous savez bien que je travaille dans l’absurde. Ne vous étonnez pas de ces bonds que je

— — L’IDÉE FIXE

lais sous forme de questions bizarres...

Ou de formules un peu risquées. . .Tenez, j’allais justement vous dire une énormité.

— Je tiens bon, dit le Docteur.

— Nous parbons amour — amour physiologique. . .

— C’est le vrai, dit le Docteur.

— Vous avez dit que c’était un grand travail pour atteindre un seuil . . .

— Mais oui. . . Au fond, c'est comme . . . l’éternuement !

— Eb bien, qui sait si l' Univerd . . .

- Ob! Oh!...

— En admettant, bien entendu, que ce mot ait un sens. . . qui résiste à l’examen.

— Pourquoi pas?

— Ou du moins, que nous puissions qualifier ce mot, le faire entrer dans une proposition. . .

— Mais pourquoi pas?

— Comment voulez-vous que le Tout soit représenté par une image ou par une idée quelconque? Le Tout ne peut avoir de figure semblable.

- L’IDÉE FIXE

— Croyez- vous?

- Je le crois. . . D'ailleurs, ceci n’a aucune importance pour. . . le moment.

- Pour moi, dit le Docteur, T Univers c est quelque chose comme. . . une bombe d artificier dans une nuit de Quatorze Juillet. . . ou bien, un nuage, comme celui que forme une teinture, un alcoolat, dont on verse une cuillerée dans un verre d’eau.

1 ~j- PeU im f? orte ’ I™ dis-je . . . Je voulais dire que 1 on peut, après tout, considérer aussi bien l’Univers comme. . . un gigantesque travail, une gigantesque operation de transformation . . .

- Gigantesque est faible, dit le docteur. . . Lt alors vous croyez que

U veut arriver à quelque chose.

— Un homme ne peut rien concevoir que de dirigé, de tendant à, ou tendant vers. . . Le type général de nos actes s impose a notre pensée, pèse sur nos expressions . . .

- Exemple, dit le Docteur, l’un de nos plus grands actes, qui est l'acte de manger et de digérer. Nous sommes un tube a sens unique. . . En général! .

L’IDÉE FIXE

— Et voilà une des sources de notre idée baroque du temps ... Le futur, — appétence, salivation, allumage des glandes de proche en proche ... Le présent, saveur, broyage, coction, acquisition. . .

— Quant au passé, dit le Docteur, je vous en tiens quitte; et revenons à l’Univers.

— Eh bien, cet Univers en travail n’a peut-être pour fin, — pour aiguillon secret, — que la recherche de la conscience, — et par là, — d’une certaine pensée. . . Suprême pensée. . .

— Son "idée fixe”?

— Un seuil de l’existence du Tout.

— Je n’en sais rien, dit le Docteur.

Ni vous non plus. Il y a beaucoup d’anthropomorphisme, là-dedans.

— Et que diable voulez- vous qu’il y ait? L’Anthrope ne peut faire qu’ anthropomorphisme. Et anthropopsychisme. On n’en sort pas.

— Voyons, dit le Docteur, il y a cependant des cas où nous savons exclure l’anthropomorphisme, et sa séquelle : finalisme, etc . . .

L’IDÉE FIXE

JVïIis JC De demande ^ u ’ k {e croire. . .

- Voyons, dit le Docteur. . . Si je dis • ma T a CL,l I doL 3to- . . Où trouvez-

;zJr oe c “ st,, • ‘■“••“•opomo,.

- C’est immédiat. . . Il f aut ]’ œü grossier d un homme, et sa grossière jugeote pour forger cet expédient: Un et Un. font Deux. Pour un être plus délié ü ny aurait sans doute ni unités concrètes ni choses que l’on puisse assez confondre ou assimiler entre elles pour en former des collections. . . Tout dient* CePt ^ COmme disent) est expé-

- Quel sophiste !... Enfin, anthropomorphisme ou non, la tendance du monde vers la pensée me paraît une hypothèse vame et débile . . . Elle donne

iSL" sorte de prix d *

— Notez que j'en suis fort loin.

~ ,,?i a , r ^ Ie „ u • • • Vous ne voulez même pas d idees fixes !...

— Certes non. . . Je m en suis déjà exphque . . . j admets des idées. . . anor-

L’IDÉE FIXE —

malement . . . favorites . . . Des idées . . . caractérisées par une fréquence anormale, des idées douées d’une excitabilité telle que toutes les autres, que les sensations et les événements, que tout ce qui n’est pas Elle, deviennent, en quelque sorte, des erreurs, des infractions . . .

— A quoi ?

— A quoi. . . Attendez. . . Je n'ai pas encore trouvé . . .

— Nous avons tout le temps. L’air est pur, la mer est. . . large. J’allume une cigarette. Je jouis de la première bouffée, pendant que votre écorce travaille. La jparole est d’argent et le silence est dor. . .

— Voilà! Non. . . Ce n'est pas tout à fait cela! Enfin, disons provisoirement que . . . cette idée . . . obsédante, — et non fixe, — est, — comment dire ?...

Excusez-moi . . . Est omnlvalente . . . S’accroche à tout . . . Ou : est accrochée par tout. . .

- OMNI VA LEN TE! . . . Magnifique !... Omnivalente . . . C’est sublime ! . . . . “ Dej Idécd Omnivalente d. ”

“ De l’ O mnivalence dc<) idéej ” . “ De

L'IDÉE FIXE

c’eZ^ZZ ' ' Mais

c est une trouvaille !... J e vo i s cela tout imprimé . Quel titre !... Q ue l apéritif pour le lecteur !... De l’Omni-

ZalZ T) % Ltane , nt ded favorite* anormale*. .. De L hyperf îvoritidme omnlmlent tyiço-ruLOant... Mon cher, je vous implore. Donnez-moi ce mot. . . Que ie Wasse unsort. . . Cette fois, jer^once a , peinture virtuelle et à la pêche négative, et je vais vous rédiger un de ces articles pour 1' "Encéphale " qui se portera bien ! Et qui portera ! 4 Ce sera un morceau ! ... Et avec’ ce titre ... . Mais, mon bon ; vous verrez dans quelque temps, votre omnwalence dfmie 1 " danS ^ Dictionnaire de l’Aca- — De Médecine?

— Naturellement.

- Mais sur quoi, l’article ?

— Mais, sur vous

— Diable !...

- Continuez, je vous en supplie, Umnivalent est une de ces trouvailles .

Tant pis. Je continue.

L’IDÉE FIXE

— Vous êtes en verve. Omnivalent est une perle.

— Je vous remercie. Perle implique mollusque.

— Eh bien, les mollusques ne passent point pour des agités. Ce sont des animaux à idées fixes. Nous restons dans le sujet.

— Docteur, vous ne faites que vous moquer de moi.

— Mais pas du tout, mon ami. . . Je vais vous dire : il fait superbe ; on cause ; et je ne sais rien de plus délicat ni de plus délectable que de se jouer, comme nous faisons, à la surface de . . .

— De quoi ?

— De tout. De nos esprits. De nos problèmes . . .

— De nos soucis, de nos peines. . .

De notre histoire.

— Nager, barbotter dans ce qu’on ignore, au moyen de ce que l’on sait !

C’est divin.

— L'Homme est fait pour causer. Je le crois très sérieusement.

— Alors, mon bon, les cafés furent prévus dans le plan du Cosmos ?

L’IDÉE FIXE -

— Je n’ai pas vu ce plan. Il ne m’a pas ete communiqué. Mais la Révolution a été faite dans les cafés.

- Encore une lacune dans l’Histoire.

1 — ,, JL toat ca ?> une énorme lacune dans 1 Histoire Littéraire. Toute la littérature Française, du XVII e à nos jours, a été façonnée, fomentée, contrôlée par les salons et par les cafés. Mais ceci est fini . . .

— C'est dommage.

- Que voulez-vous. . . Tout le monde est comme vous. On a mal à son temps . . .

- On ne cause plus ?

- Peu. Mal.

— En revanche, j’espère qu’on devient plus . . . profond ?

rv - e n al P a ® cett e impression. D ailleurs, - profond ?... J’ a i g ran d peur qui! n y ait de grandes illusions dans les tentatives que nous faisons pour nous creuser. . . Les uns croient penetrer dans les couches primaires de leur existence. . . Ils y cherchent générâlement des fossiles obscènes.

— Ils ne les chercheraient pas s’ils ne les avaient pas déjà trouvés.

L’IDÉE FIXE

— Bien entendu. Les autres imaginent qu ils approchent ainsi de... ce qu LLj dont, au prix d'une contention et d une sorte de . . . négation extérieure très pénible. . . Ils ne voient pas qu’ils ne font que s infliger une déformation particulière. . .Ils essaient d’accommoder la sensibilité de leur conscience à je ne sais quelle vision retournée, — à des choses en-deçà. . . En somme, il y a peutêtre des profondeurs acceooibleo, (mais ce que l’on y trouve ne vaut guère la peine ■ ^ descendre) et des profondeurs uioondableo . . . Si même on y pouvait se risquer et y apercevoir quelque chose, on ne comprendrait rien à ce qu’on y trouverait.

. , Quant à moi, je suis simpliste. Si

je m observe, je trouve. . . qu’il y a des choses que l'on peut dire aux autres ; et d autres, qu'on, ne peut dire qu’à soimême . . . Et d autres, qu’on ne peut même pas se dire à soi-même. Il y a quelques saletés, évidentes, — et d’ailleurs universelles . . . Cela n’a donc pas un immense intérêt. Et il y a encore des choses . . . qui semblent puissantes, indistinctes . . .

- L’IDÉE FIXE -

— Tout à fait d’accord. Des choses qui ne ressemblent à rien. . . J’entrevois ici la vie des viscères . . .

— Halte. Défense d’entrer. Danger de mort . . . Restons à la surface ... A propos de surface, est-il exact que vous ayez dit ou écrit ceci : Ce qu’ii y a de pLu profond dana L’homme, c’ejt La peau?

- C’est vrai.

— Qu’entendiez-vous par là?

— C’est simplicissime . . . Un jour, agacé que j’étais par ces mots de profond et de profondeur. . .

— Que nous venons d’employer à notre aise. . . Ecoutez : je constate que vous manifestez une sensibilité exagérée à l’endroit des mots. Vous vous cabrez à chaque instant. Ce sont des expédients, que diable !... La vie n’a pas le temps d’attendre la rigueur. On se débrouille. Napoléon disait qu’à la guerre, on s’engage de partout, et puis l’on voit. . .

— Oh! sur la guerre, il en a dit de toutes les couleurs... D’ailleurs, tous ceux qui ont pratiqué quelque chose, quand ils veulent exprimer ou trans-

— L’IDÉE FIXE

mettre leur expérience. . . Règle générale, ils émettent les préceptes les plus contradictoires. . . Vous en trouverez jusque dans l'Evangile. . .

— J’avoue qu’en médecine même. . .

— .Même dans Hippocrate . . . Essayez de combiner : PrLnciplL obota, avec : Quieta non movere . . .

— On fait ce qu’on peut. Mais j'en reviens à vous. Vous butez à chaque mot. . . On ne peut pas parler tranquillement avec vous. On verse à chaque instant. Vous arrivez à ne plus pouvoir causer avec vous-même. Comment diable pouvez-vous parvenir à former la moindre pensée, dans ces conditions ?

— Je me le demande !

; — Mon cher docteur, j’aime mieux n'arriver à rien consciemment, que de n arriver à rien . . . sans m’en douter . . . Donc, j’étais agacé. Profond et profondeur m’exaspéraient.

— Je parie que vous aviez lu quelque article sur Pascal.

— Je ne tiens pas ce pari. Pas plus que celui de Pascal. . .

— Et alors?

L’IDÉE FIXE

— Alors?. . . Il m’est souvenu de ce qu’on trouve dans les livres de médecine au sujet du développement de l’embryon. Un beau jour, il se fait un repli, cm sillon dans l’enveloppe externe. . .

— L’ectoderme. Et cela se ferme . . .

— Hélas !... Tout notre malheur vient de là. . . Chorda dordalid ! Et puis, moelle, cerveau, tout ce qu'il faut pour sentir, pâtir, penser, . . . être profond :

Tout vient de là. . .

— Et alors?

— Eh bien, ce sont des inventions de la peau!. . . Nous avons beau creuser, docteur, nous sommes. . . ectoderme.

— Oui, mais. . . il y a des prolongements.

— Nous poussons jusque dans les viscères. . . Mais, de ce côté, nous n’avons pas d’appareils très perfectionnés.

Rien qui ressemble aux combinaisons de mécanismes, à l’étalement de sensations qui se trouvent dans l’oreille et dans l’œil. Tout est grossier. Brutal.

Cela ne sait guère dire que : Bon, ou mauvais.

— Généralement : mauvais.

L’IDÉE FIXE

— Mais rien de plus puissant, n’estce pas?... Il y a là quelques gros tyrans qui agissent sans s’expliquer. . .

La vie serait supportable sans les viscères!

~ V ous voulez me réduire à la mendicité!

— Bref, la poussée de la sensibilité est fort inégale, ses moyens bien différents selon qu’elle s’épanouit vers.

1 extérieur, ou qu’elle plonge dans les masses ...

— Laborieuses ! Je suis sûr que vous digérez capricieusement, et que nous avons le foie un peu gros . . .

— Je n’en doute pas. Et c’est pourquoi je complète ma formule : Ce qu’il y a de plus profond dans l’homme, c’est la peau, — en tant qu’il de connaît. Mais ce qu'il y a de... vraiment profond dans l'homme, en tant quil /ignore .

c est le foie . . . Et choses semblables Vagues ou. . . sympathiques!

— C est une formule de vagotonie?

... V ous en inventez des histoires !...

— Tenez, voici une histoire de foie nerveux ! Comment expliquez-vous que

L’IDÊE FIXE

recevant, un beau matin, une lettre, une lettre. . . foudroyante, — mais qui demandait cependant quelque attention pour en saisir toute la portée, — à peine ouverte, et vue plutôt que lue, j'ai ressenti l'affreuse sensation d’un coup de couteau dans le foui

— Mais je n’explique pas. Ce n'est pas qu’on ne puisse bâtir une phrase momentanément satisfaisante, — palliative . . .

— Et comment expliquer qu’une idée, un sujet de préoccupation pénible, qui se trouve actuellement écarté, absent, dissimulé entièrement à l’esprit par quelque autre objet d’attention dont on se croit tout occupé, vous soit brusquement, brutalement rappelé, non par une ‘ ' association d’idées ’ — comme on dit, — mais par un pincement subit dans la région du cœur?

— Profondeur, profondeur. . .

— Attendez. Nous avons ergoté tantôt sur l’idée fixe.

— Et nous n’avons pas fini. Je m’en doute.

— J’ai chicané. . .

— Je vous le concède.

L’IDÉE FIXE

— Mais permettez que je critique une autre expression, — encore plus répandue.

— Je vois que vous êtes en forme.

Vous devez être bien fatigué.

— Tant pis. Et vous?

— Moi?. . . Je vous écoute.

— Je chicane encore?. . . On parle souvent à! idéej triatej, — plus souvent encore que d'idées fixes. On parle diidéeo noire*) . . .

— V ous allez démolir aussi les idées tristes! Guérison radicale des mélancoliques . . .

— Hélas! non. . . Je dis seulement qu’une idée ne peut pas être tria te. La même idée qui accable Pierre, laisse Jacques insensible. Quant à la tristesse dont Jacques est capable, elle se trouvera en lui un prétexte, une "cause”, un visage . . .

— T out ceci me paraît aventuré . . .

— Ce n’est pourtant pas neuf. . .

— C’est spécieux.

— Les anciens avaient entrevu ces choses là. Les tempéraments . . .

— Oh ! Les anciens !...

L’IDÉE FIXE

— Les anciens tâtonnaient comme nous. Ils tâtonnaient dans l’expérience immédiate, comme nous faisons dans le champ du microscope.

— C’est un champ bigrement fertile.

— Oui. Mais j'ai l’impression qu’il nous produit énormément plus de problèmes qu’il ne nous livre de solutions.

C’est là, d’ailleurs, le destin des recherches dont le moyen est le changement d’ordre de grandeur. On s’y engage avec un espoir curieusement. . . contradictoire . . .

— Contradictoire?

— Mais oui. . . On espère trouver du nouveau. . .

— Bien entendu.

— Et ceci arrive. Mais on espère que ce nouveau ressemblera assez à ce que nous connaissons déjà pour que nous puissions le comprendre. Et ceci n’arrive pas toujours. . . Au contraire. Plus on descend dans la petitesse, moins on comprend. Il y a des physiciens qui ont poussé si loin l’analyse fine des choses qu’ils se sont perdus dans un monde où la vieille Causalité elle-même ne les

— L’IDÉE FIXE

suivait plus... Et que faire, dans un ordre de grandeur où il ne peut plus être question d’images?. . . Si les choses ont un fond, ce fond des choses ne ressemble à rien . . . La similitude s’évanouiuj. . . La profondeur est insignifiante. Mais comme elle est curieuse, cette poursuite, dans l’extrême division, de la clef des problèmes de notre ordre! . . .

— N’empêche que le microscope nous rend d’immenses services. . .

— Je parle en amateur.

— Il me semble que vous raffolez de tout ce qui ne vous regarde pas?

— Que faire? — Je suis Homme. C'est à dire que je fais des choses inutiles.

Observez-vous quelquefois les animaux, Docteur?

— Beaucoup moins que les individus de notre espèce.

— Moi, je les regarde assez souvent.

Et savez vous ce que j’ai cru remarquer?

— J’ai cru remarquer. . . Et ceci, tout à coup, nous ramène à votre mal.

Au mal de l’activité.

— J’ai remarqué... D’ailleurs, j’ai

L’IDÉE FIXE

faitles mêmes remarques sur les enfants.

Ces êtres là, mon cher Docteur, n’ont pas le mal de L’activité.

— Qu’est-ce que vous me contez-là !

. . . Mais quels enfants observez-vous donc? Les petits qui se portent bien sont des agités, des diablev. Allez donc les faire tenir tranquilles !... Ab les monstres !... S’ils voient un robinet, il faut qu’ils le tournent ; une sonnette, il faut qu’ils la tirent. A défaut de sonnette ils tirent la langue! Ils font jouer, manœuvrer, fonctionner à tort et à travers tout ce qui s’y prête. Ils font diantrement tout ce qu’ils peuvent de tout ce qui est à leur portée ; et avant tout, de leurs quatre membres, — sans compter les grimaces et les hurlements ... Et ils en font autant aux malheureux animaux ... Ils déchirent, brisent, construisent!

Pleurent, faute de mieux. . . On dirait vraiment que tous les objets ne leur sont perceptibles que dans la mesure où ils peuvent agir sur eux ou par eux, et de n’importe quelle manière : bref, sans autre but que l'acte même ... Si ce n’est pas là une forme aigüe du mal de l’activité !...

— Mais non. . . Il ne s’agit que de s’entendre. Cette activité là n'est un mal que pour les parents, les pendules, les beaux livres illustrés, — et le philosophe de l’étage au-dessus. Elle est un bien pour eux. Et vous le savez beaucoup mieux que moi. Et c’est précisément pourquoi je dis que ni les enfants ni les bêtes ne peuvent rien faire d’inutile. Ils en sont tout à fait incapables . . .

— Mais tout dépend de ce que vous appelez utile ou inutile. . . Tout est là.

— Ici, docteur, je vais un peu tricher.

— J’ouvre l’œil.

— Je triche : j’appelle inutiLe — (pour quelqu’un) l’acte ou la chose dont il ne se sent pas le besoin immédiat. Consentez à ceci. Si vous y consentez, vous concevez tout de suite que l’enfant puisse prêter une attention extrême à quelque jeu, et se défendre de la moindre apphcation quand on veut le mettre à l’étude.

Il ne se sent aucun besoin d’apprendre à lire . . .

— Moi, si. J’ai pleuré pour qu’on m’y mette!

— Il a le plus pressant besoin de faire

L’IDÉE FIXE

connaissance avec tous les mouvements possibles de son corps, avec ses forces avec les objets qui l’entourent. . . Il est a 1 état croissant. Il faut qu’il dépense pour croître ...

~ bien, mon ami, quant à moi, ; ai fort peu joué dans mon enfance. Les jeux m ennuyaient alors, comme font aujourd hui les plaisirs. J’entends les plaisirs éd-aualitéd , les amusements qui se prétendent tels.

— Alors, le théâtre?

— Jamais. Je dors.

— Le cinéma ?

- M’exaspère. C’est le faux par le vrai ...

— Bon. Les voyages?

.- Me fatiguent. L’obligation de vourl . . . Oh, les musées !

— La lecture?

— Les romans me sont insupportables . . Croyez-vous qu’un homme qui tait depuis vingt ans le métier que l exerce peut lire un roman ... J e ne fais que traverser des existences, et des intérieurs, et des histoires

— Et. . . la poésie?

— Regardez-moi bien.

— Je vois. Je n’insiste pas. Vous êtes le plus courtois des hommes.

— Et j’ajoute : Je la trouve où on ne la trouve pas et je ne la trouve pas où on la trouve.

— Ceci est plus roide.

— Je vous dis tout carrément mon opinion.

— Il vous reste du moins la pêche et la peinture.

— Cela se voit. En résumé, dès que je me sens assigner une heure, un heu, une attitude de corps ou d’esprit, aux fins de divertissement, — tout mon individu proteste : il baille, il fuit. . . Je me mets à penser à mes affaires, à mes malades, à mon métier, à n’importe quoi. . .

— Ce qui est parfaitement inutile. Au heu de vous livrer à l'acte utile de vous distraire, délasser, détendre... etc...

etc . . . vouj secrétez Su lendemain, ce qui ne répond à aucun besoin, et voilà notre mal de l’activité fort bien décrit. Savezvous, docteur, que Napoléon en a donné une merveilleuse formule ?

— Encore Napoléon?

L’IDÉE FIXE

— Quelquefois. D’ailleurs, il est le modèle de l’homme moderne, — de l’homme qui a perdu le temps. Faute de savoir perdre le sien.

— Et qu est ce qu’il a dit. Napoléon?

— 11 a écrit, un jour, dans une lettre:

Je ne vid jamaid que dan* deux and. Le présent n’existait pas pour cet homme-

— Quel être!

— Quels neurone d! ... Je me le résume ainsi : Il concevait l’endemble et le détail et il dormait quand il voulait.

— Oui, mais quel vilain estomac !...

Et quant à l'amour ...

— Oui, mais quelle tête !... Qu’estce que vous choisiriez. Docteur ?

— C’est bien embarrassant.

— Certes . . .

7" Après tout, il s’agit de savoir ce qui donne la sensation de vivre davantage, — ou la prédence extrême de. . . i indtant, ou la prédence extrême. . . du poddible?

— Celle-ci est plus rare que celle-là.

Et 1 orgueil qui l’accompagne n’est pas négligeable.

■■■■■■ L’IDÉE FIXE

— Sans doute. Mais quand on a vu, dans les asiles, suffisamment d’empereurs, de papes et de milliardaires, on est assez refroidi quant aux grandeurs de ce monde. . . même iutellectuelles, — car il y a aussi nombre de poètes, de savants, d’inventeurs. . .

— Mais que ferait-on sans l’orgueil ?

— On ferait tranquillement son métier. . . D’ailleurs, on peut concevoir qu’il y a. un orgueil physiologique. Ce serait l’espèce d’euphorie consécutive à un acte bien accompli.

— Un applaudissement. . . viscéral à une belle comédie jouée par les centres et réfléchie sur eux. . . Le fait est que, dans ces cas-là, il arrive qu’au lieu de fatigué, on se sente plus fort après l’achèvement. . . Parfois plus léger, plus dispos. Un orateur me disait qu’après un discours, pas trop long, et acclamé, il se trouvait excité à le recommencer, certain de le faire bien meilleur encore . . .

— Et cette fois on l’aurait sifflé !...

Il n’y a rien de plus obscur que tous ces rapports de l’organisme et de l’intellect.

Le rôle de la physiologie, des condi-

L’IDÉE FIXE

haZd° aS \ a " te A de k Vie ' cel ^ du celui des circonstances, de J adaptation etc, etc... tous ces fac-

iu U x S autr S ! ntl f eIlei ? ent dangers les uns aux autres et qui se composent comme

ca J. AT 0 . ‘ ' C6 f 'ï a ma quis inextriestun ? q j e le d ° maine de l’esprit est un domaine de “valeurs”; c'est l'évaluation qui est la grande affaire du système qui pense. Et bien, le même événement mental, qui, physiologiquement, est ou devrait être, assimilable à un deche.t, q m est un produit de fatigue d épuisement local, un hasard, une réponse locale comparable à un Lapsus lin-

leur peu yj, aa ! re P^' prendre une valeur. . . littéraire, par exemple.

— Merci !

t 9 ui , Cela Peut donner un petit

cSnrr 8 hCU - eUX ’ très neu£ ’ que la conscience apprécié, accueille, recueille, note. . . Et dans un milieu approprié cette petite notation. . . PP ro Pne,

- On dira : C’est du Shakespeare !

— Au moins !...

— ' L’IDÉE FIXE -

Pourquoi ne voulez-vous pas consentir à ce qui est?

— Parce que ce serait cesser de consentir à être.

— Je n'ai rien dit que de raisonnable.

Et rien que vous ne sachiez aussi bien que moi... Que dis-je!.. . Cent fois mieux.. . . Tout à l’heure, vous m’avez dit vous-même que l’absurde était votre champ d’opérations. . .

— Oui, mais. . .

— Ai-je rien dit de plus dur?

— Vous ne tenez pas compte du travail II me semble que l’esprit tend à passer du désordre à l’ordre. . . Ou, si vous le préférez, d’un certain désordre-pour-soi, a un certain ordre-pour-soi . . . Il travaille, en quelque sorte, en sens contraire dé la transformation qui s’opère par les machines, lesquelles changent une énergie plus ordonnée en énergie moins ordonnée. . .

— Hum. . .

— Ce n’est qu'une image grossière. .

Je reviens à l’esprit. . . Pour qu'il opére lui aussi, sa transformation caractéristique, il faut bien lui fournir. . . du désordre!. . .

L’IDÉE FIXE

— C’est immense, ce que vous dites.

— Dame ....

— Ce sont des énormités.

— Et il prend son désordre où il le trouve. En lui, autour de lui, partout ... Il lui faut une différence Ordre- Désordre, pour fonctionner, comme il faut une différence thermique à une machine, à un phénomène quelconque! . . .

Mais je vous répète que la comparaison est . . .

— Fausse.

— Non!... Oui... Soit!...

— Et alors?. . . Voici, en tout cas, la Poésie justifiée. . . En un tour de main, ou tourne-main. 11 faut parler à la mode. Les journaux maintenant disent:

tourne-main.

— Avez-vous réfléchi quelquefois sur les rêves, Docteur?

— En voilà, des phénomènes à la mode!... Nous aurons bientôt une chaire d’Oneiromancie à la Faculté. Ce n’est pas moi qui la briguerai. . . Ah non, non . . .

— Et pourquoi?

— Mon cher, j’en ai tellement assez

— — L’IDÉE FIXE —

de ces histoires, de toutes ces cochonneries, on m’a assez abreuvé de narcoses incestueuses . . . Savez-vous où j’en viens, où j’en suis?. . . A ce point de saturation, que. . .

— Achevez, Seigneur. . .

— Je finis par croire que le rêve. . .

N’existe pas !...

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