‹ ideefixeValeryChapitre 2 sur 4 · CUL · texte numérisé non relu

CUL

Que devient alors Le songe d’Athalie ?

— Je ne crains pas de m’avancer jusqu’à. . . être sur le point de penser que le rêve. . . est un rêve.

— Cependant, vous rêvez quelquefois?

— Parbleu !... Mais je ne fais la constatation. . . légale, qu’au réveil.

Qui me prouve que ce n’est pas une fabrication du réveil, une fausse mémoire, — une explication première et délirante de l’état de passage du zéro de conscience au régime de veille ?

— Dans ce cas, il ne faudrait jamais dire : J’ai rêvé, mais : Je rêve. Ce verbe n’aurait de sens qu’au présent... Cependant, on s’éveille parfois, en pleine

L’IDÉE FIXE

aventure ou angoisse, le cœur battant . . .

Quoi de plus éloquent en faveur du rêve, — sans parler d’autres . . .

— Tout ceci ne prouve rien. Le cœur battant nous fait, peut-être., inventer de pseudo-raisons instantanées de tachycardie. . .

— Que la raison ne connaît pas.

— Suivant l’usage . . . Mais, cette invention n’est peut-être qu’une manière d'exprimer ce fait que Le cœur voud bat, dans le langage encore désordonnéd’un organisme en train de changer d’état.

— Eh bien, moi, je crois à l’existence des rêves. Des rêves du type classique.

— C’est drôle. Jadis les philosophes disputaient de l’existence de la réalité au bénéfice du rêve, — nous faisons tout le contraire.

— Vous, du moins. — Moi, je tiens aux rêves; et j’ai un motif capital pour y tenir. C’est que j’y ai naguère beaucoup pensé. Je me suis bâti une. . .

— Et vous ne voulez pas que ce soit en pure perte . . . C est humain.

— Oui, j’ai réfléchi longtemps sur ces bizarres compositions. C’est là que je

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vois toute la puissance de la profondeur. . . viscérale se jouer de la surface intellectuelle ; ces excitations profondes prendre pour exutoires, pour relais jusqu’à la conscience, pour expressions de fortune, tout ce qu’elles trouvent, toujours, et à chaque instant. . . Tenez, nous parlions d’idées tristes, eh bien, une idée triste est, à mon avis, une combinaison du genre rêve. . . La tristesse a besoin de quelque image qui la présente et qui “l'explique" . . . L’idée la plus sinistre se ferait regarder froidement et nous laisserait fibres et insensibles, si, d’autre part, — tout à fait : autre part, — il ne s’y attachait des valeurs . . . viscérales . . . irrationnelles ... Le cœur, les glandes, les entrailles, — que saisje — tout peut servir de. . . rédounateur à telle image, — et parfois, ces effets se produisent presque plus promptement que ne se produit la conscience nette de cette image. On dirait même qu’ils doivent, pour agir le plus énergiquement, précéder la vue nette et limitée de l’objet, et attaquer toujours avant elle je ne sais quel point stratégique . . .

Ecoutez ceci : j’ai observé un petit en-

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fant, un. ' 'infans” (il ne savait pas encore parler) d’évanouir à la vue d’un peu de sang qui coulait d une coupure insignifiante que je m'étais faite. Comment expliquer cet effet?

— On n’explique rien. A-t-on jamais expliqué la simple contagion du rire, du bâillement ou de la nausée

— C’est de la radio. L’image transmise d’un acte s’en va reconstituer cet acte dans un poste approprié. La rétine sert d’antenne, et je ne sais quoi transforme l’image en réflexe.

— Heu. . . Il est certain que nous sommes tissus de relations tout à fait bizarres, dont beaucoup sont individuelles . . .

— C’est là toute notre personnalité...

— Les unes congénitales ; d’autres acquises, — variables, d’ailleurs, avec l’âge, l’état intime du corps etc. . . Mon ami, nous pataugeons . . .

— Le fait est que notre connaissancé de nous-mêmes est misérable. Nous pouvons quelque peu nous prévoir. . .

— Vaguement. C’est de la météorologie !

L’IDÉE FIXE

— Nous savons assez mal de quoi nous sommes capables. Voyez combien de criminels ne peuvent croire à ce qu’ils ont fait, et à quoi, jusqu’à l’action même, ils n’avaient jamais pensé . . .

— Croyez-vous?

— Je le crois. Leur crime n’a été, pour certains, qu’une manière de soulagement brusque, après lequel, toutes les puissances de l’oubli se mettant aussitôt à agir, l’homme se trouve libéré . . .

— Innocent et plus pur . . .

— Mais, plus pur peut-être. . .

— Et s’il était venu vous consulter, vous lui auriez conseillé l’assassinat?

— Il ne s’agit pas de cela. Je ne vous fais pas une théorie de la criminalité. Je m’efforce de me représenter un acte . . .

— Gare à la contagion, à la radio !...

— Un acte issu de notre imprévu personnel. . . Un acte dans lequel. . . on ne se reconnaît pas . . .

— Et dont on voudrait bien décliner la responsabilité.

— Cela dépend. . .

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( — Mais je conviens qu’il y a plus d’une personne en nous. 11 y en a une, par exemple, qui n’apparaît que dans des intervalles d’un dixième de seconde, ou d'un vingtième. Et une autre qui ne peut produire ses effets que moyennant un temps un peu plus long.

— Nous aurions donc plusieurs...

présences. Et la présence d esprit n'est autre chose, sans doute, que la promptitude avec laquelle intervient le contrôle de tous ces éveils de détails. Les arrêts, les réserves, rétentions ou renforcements. . . Je crois que la présence d’esprit consiste ... à émettre une solution qui suppose la réflexion, au bout d’un temps beaucoup plus court, que celui d une réflexion.

— Alors, c’est une sorte de miracle?

— En apparence. . . En réalité, nous ignorons dans quelle mesure la conscience est indispensable à telle ou telle opération. Elle doit l’être, certes, à partir d’une certaine. . . complexité. . .

Elle a, d’ailleurs, ses limites ... et de plusieurs espèces. . . Tenez, je fais un trille avec ces deux doigts. Doucement, d’abord. J’ai conscience de deux actes.

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quoique en vérité j’ignore comment je les prescris et comment j’excite respectivement et alternativement chaque doigt. Mais si je presse le mouvement, tout se passe comme si je pressais le bouton d’une sonnerie à trembleur. Un seul acte, de mon côté; une grêle d’effets... dans le monde des effets?. . . Remarquez ici, (l’idée m’en vient), que nos sensations de vue et d’ouïe correspondent extérieurement à des fréquences.

— Je ne me porte pas garant de tout ceci, dit le Docteur; vous allez comme le vent, et ce sont des sujets . . .

— Oh, je ne fais que les effleurer, bien sûr. . . S'il s’agissait d’écrire. . .

— Vous seriez plus prudent. . .Vous trouveriez autre chose?

— Je chercherais. . .

— Ah ah ... Il y a donc bien quelque chose en vous, — quelque région, — quelque. . . nuage (ma foi, je ne sais comment dire ?) — qui contient, ou enveloppe, désigne, et pourtant réserve, ce que voiu f pourriez trouver — en fait d’expression exacte de votre pensée, — si vous aviez le désir, du temps . . .

L’IDÉE FIXE

— Du papier.

— Du papier . .

— Et 1 excitation nécessaire

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Une nebuleuse ?...

Un a “as confus sur les confins du moment. . . Peut-être se

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et d ; f demeurera-t-il à l’état de nue et d impression informe, de pressé timent intellectuel inorganisé. P Mais'

;e puis nommer ce nuage cette luminosité. 11 me suffif d“n jr®"'

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passent en moi à la faveur de nos propos, me reviendront, et je pourrai m’appliquer à les repenser, à les forcer de se dessiner, d’évoluer, de se résoudre, en formules précises . . .

— Et moi, je me trouverai avoir baptisé une nébuleuse !... J 'avoue que je ne m'attendais pas à cet honneur. . .

Le docteur ORION ! Saluez !...

— Je salue.

— Je vous salue aussi. . . Maître, vous me comblez!... Vous allez voir quel bel article !... Quel début dans la Littérature Psychopatbologique ! .

Pensez-donc ! . . . L ’Omn'walcncc, — La Nébuleuse Mentale, — Le Nettoyage par le Crime. . . Et ce n’est pas fini. . .

— Jamais fini. En attendant, vous brouillez tout ce que j’ai la bêtise de vous raconter, et vous êtes bien capable d en fabriquer ce vous appelez froidement une observation . . .

— Et comment voulez-vous appeler cela?

— Je n'ose vous le dire ... Ce genre littéraire (quoique spécial) est parfois délicieux à déguster. . . Je vais être joli

L'IDÉE FIXE

iT '' r Encéph aIe ”. . . Je vois cela

nWtl t 7~ - ' • 5 ° an <*- Pcuf d antécédente Instruction moyenne. Age mental ?

Combien me donnez-vous.

Onze ano, trout moid.

- Merci . C’est bien l'âge que je me sens . . Et apres, que mettrez- vous?

— Multipare.

— Comment, Multipare?.

■ ~ ^'avez-vous pas accouché plusieurs fois? F

- Moi?

— De livres?

— Oui. Des enfants morts...

— Morts de quoi ?

~ P et f?, nes - - Mais que disionsnous !. . . Ou en étions-nous?

-Partout et nulle part. . . Permettezmoi de constater qu on se perd à chaque instant en votre aimable compagnie. 4 •,7 P ^on, nous sommes ici indivisibles Dites que nous faisons indivisement de la confusion.

,7 Parfalt - • ■ La Confusion mentale seul ou a deux. . . Encore un fameux morceau! . . . Ceci vous tire l’œil. J e tiens mon article.

— Eh bien, n’oubliez pas d'insister sur ceci : que la confusion mentale, — qui est plus ou moins pathologique àand le deul, — est normale quand on est pludieurd. . . L’incohérence, les quiproquos, le coq-à-l’âne etc. sont de règle, et même de rigueur, dans les conversations, débats, discussions, et autres ‘ ‘ échanges de vues ", consultations, controverses, . . . duos d’amour, etc. . . etc. . . Mais, mon cher docteur, on n’avancerait pas si on comprenait . . . J’irais plus loin : on ne se comprendrait pas soi-même si on comprenait les autres . . . Et on cesse de comprendre les autres si on se comprend tout à fait soi-même . . . C’est évident . . . Tenez, nous nous rencontrons sur ce bloc par le plud grand ded hadardd ; nous causons ... Et en quelques minutes . . .

— La divagation pure se déclare !

— C'est là ce qu’on appelle cauder, mon cher Docteur. . .

— C’est de la détente. . . Il fait bon et superbe, ici. Nos propos font des ronds à la surface de nos ennuis.

— Le mal de l’activité s’y apaise.

— Oui. Si l’on se taisait un peu?

— L’IDÉE FIXE

Une minute de silence?... Gare!... Si 1 on se taisait, ce qui parle à présent dans l’air, parlerait dans. . . l'homme.

Dirait, peut-être, d’autres choses

- Et vous n’y tenez pas?

— Peut-être pas.

— Vous ne pouvez pas LE faire taire ?

— Non.

— Tenez- vous véritablement. .. à LE

faire taire ?

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