ûaDS la tragédie de Bacine
Quinle-Curce dépeint tout étranger aux Grecs et aux Perses, est ici purement Français. Au lieu de nous transporter aux Indes, on Tamène en France où il s'accoutume si bien à notre humeur qu'il semble être né parmi nous, ou du moins y avoir vécu toute sa vie.
Ceux qui veulent représenter quelque héros des vieux siècles doivent entrer dans le génie de la nation dont il a été, dans celui du temps où il a vécu, et particulièrement dans le sien propre. Il faut dépeindre un roi de l'Asie autrement qu'un consul romain : l'un parlera comme un monarque absolu, qui dispose de ses sujets comme de ses esclaves; l'autre comme un magistrat qui anime seulement les lois et fait respecter leur autorité à un peuple libre. Il faut dépeindre autrement un vieux Romain furieux pour le bien public et agité d'une liberté farouche qu'un flatteur du temps de Tibère, qui ne connaissait plus que l'intérêt, qui s'abandonnait à la servitude... Un des grands défauts de notre nation, c'est de ramener tout à elle.
Saint-Evrkmoxd, Dissertation sur /'Alexandre de Racine^ 1006.
11 faut avouer que la régularité ne se rencontre pas dans le théâtre anglais; mais les Anglais sont persuadés que les libertés qu'on se donne, pour mieux plaire, doivent être préférées à des règles exactes dont un auteur stérile et languissant se fait un art d'ennuyer. Il faut aimer la règle pour éviter la confusion; il faut aimer le bon sens qui modère l'ardeur d'une imagination allumée; mais il faut ôter à la règle toute contrainte qui gêne et bannir une raison scrupuleuse qui, par un trop grand attaclioment à la justesse, ne laisse rien de libre et de naturel.
Saint-Evoemond, De la Comédie anglaise.
Il faut à la comédie de raction, p. 177. Lysidas. — Peut-on souffrir une pièce qui pèche contre
le nom propre des pièces de théâtre? Car enfin, le nom de poème dramatique vient d'un mot grec qui sio-nifie agir, pour montrer que la nature de ce poème consiste dans l'action; et dans cette comédie-ci, il ne se passe point d'action, et tout consiste en des récits que vient faire ou Agnès ou Horace...
Dorante. — Il n'est pas vrai de dire que toute la pièce n'est qu'en récits. On y voit beaucoup d'actions qui se passent sur la scène, et les récits eux-mêmes y sont des actions, suivant la constitution du sujet; d'autant qu'ils sont tous faits innocemment, ces récits à la personne intéressée, qui par là entre, à tous coups, dans une confusion à réjouir les spectateurs, et prend, à chaque nouvelle, toutes les mesures qu'il peut pour se parer du malheur qu'il craint.
[Critique de r École des femmes^ se. 6.)
La Bruyère, V observation des règles np suffît pas pour faire une lelle œuvre^ p. 202.
Qu'est-ce que le sublime? Il ne paraît pas qu'on l'ait défini. Est-ce une figure ? Naît-il des figures, ou du moins de quelques figures? Tout genre d'écrire reçoit-il le sublime, ou s'il n'y a que les grands sujets qui en soient capables? Peut-il briller autre chose dans l'églogue qu'un beau naturel, et dans les lettres familières comme dans les conversations qu'une grande délicatesse ? ou plutôt le naturel et le délicat ne sont-ils pas le sublime des ouvrages dont ils font la perfection ? Qu'est-ce que le sublime ? Où entre le sublime ?... Le sublime ne peint que la vérité, mais en un sujet noble; il la peint tout entière dans sa cause et dans son effet; il est l'expression ou rimage la plus digne de cette vérité... Il n'y a, même entre les grands génies, que les plus élevés qui en soient capables.
La Bruyère, Caractères^ ch. i.
Querelle des anciens et des modernes, p. 247. Ch. Sorel, Contre la mythologie païenne.
Nous perdrions notre temps à vouloir réformer los bizarres inventions des poètes [païens] qui doivent être absolument condamnées; il n'est plus besoin même de s'amuser à critiquer des absurdités qui sont connues de tout le monde; on les voit dans les récits fabuleux d'Homère, de Virgile et d'Ovide, où il y a encore beaucoup de choses peu convenables aux personnes qu'ils y introduisent... Pour une défense sérieuse et importante de ces Fables, l'on dit qu'elles sont toutes significatives, et l'on y prétend donner des explications morales ou physiques ou théologiques; mais ce qu'elles ont de monstrueux et de désiionnête ne laisse pas d'offenser le jugement, et de donner de mauvaises impressions aux esprits faibles. Il est impossible d'excuser leurs auteurs de ce qu'ils n'ont pas été soigneux de chercher des figures mieux séantes pour les mystères qu'ils voulaient celer, et de ce qu'en cela ils ont fourni d'f'xemple aux hommes des plus énormes crimes... Les personnes de bon sens et instruites de la vraie foi, connaissent bien que ces anciens poètes ayant été des païens ou idolâtres, et des hommes abandonnés à leurs passions, ils ont forgé toutes sortes de divinités à leur fantaisie, et n'ont point fait de difficulté de leur faire commettre toutes sortes d'impuretés pour autoriser les leurs. Quand cela se pourrait expliquer en bonne part, il n'y a que le mal qui y soit visible, et cela est encore accompagné d'assez grand nombre de méchancetés pour faire condamner tout le reste. C'a toujours été rendre grand service à la religion chrétienne, que de parler contre les abus et les mensonges des idolâtres ses ennemis.
Gh. Sorel, Connaissance des bons livres^ de titistoire et des romans^ Traité 11^ ch. 11^ 1671.
Saint-Evremond, Contre les anciens.
Nous envisageons la nature autrement que les anciens ne l'ont regardée. Les cieux, cette demeure éternelle de tant de divinités, ne sont qu'un espace immense et fluide. Le même soleil nous luit encore; mais nous lui donnons un autre cours : au lieu de s'aller coucher dans la mer il va éclairer un autre monde. La terre, immobile autrefois dans l'opinion des hommes, tourne aujourd'hui dans la nôtre, et rien n'est égal à la rapidité de son mouvement. Tout est changé : les dieux, la nature, la politique, les mœurs, les manières. Tant de changements n'en produiront-ils pas dans nos ouvrages?
Si Homère vivait présentement, il ferait des poèmes admirables accommodés au siècle où il écrirait. Nos poètes en font de mauvais ajustés à ceux des anciens, et conduits par des règles qui sont tombées, avec des choses que le temps a fait tomber.
Je sais qu'il y a de certaines règles éternelles, pour être fondées sur le bon sens, sur une raison ferme et solide, qui subsistera toujours; mais il en est peu qui portent le caractère de cette raison incorruptible. Celles qui regardent les mœurs, les affaires, les coutumes des vieux Grecs, ne nous touchent guère aujourd'hui. On en peut dire ce qu'a dit Horace des mots. Elles ont leur âo-e et leur durée. Les unes meurent de vieillesse : ita vtrborum vêtus interit setas ; les autres périssent avec leur nation, aussi l)ien que les maximes de gouvernement, lesquelles ne subsistent pas après l'empire. Il n'y en a donc que bien peu qui aient droit de diriger nos esprits dans tous les temps; et il serait ridicule de vouloir toujours régler des ouvrages nouveaux par des lois éteintes...
Concluons que les poèmes d'Homère seront toujours des chefs-d'œuvre, non pas en tout des modèles. Ils formeront notre jugement; et le jugement réglera la disposition des choses présentes,
Saint-Evremond, Sur les poèmes des anciens.
Il faut convenir que la Poétique d'Arislote est un excellent ouvrage; cependant, il n'y a rien d'assez parfait pour régler toutes les nations et tous les siècles. Descartes et Gassendi ont découvert des vérités qu'Aristote ne connaissait pas; Corneille a trouvé des beautés pour le théâtre qui ne lui étaient pas connues; nos philosophes ont remarqué des erreurs dans sa Physique; nos poètes ont vu des défauts dans sa Poétijue^ pour le moins à notre égard, toutes choses étant aussi changées qu'elles le sont.
Saint-Evhemond, De la tragédie ancienne et moderne.
Malebranche, Contre les anciens.
Un faux respect mêlé d'une sotte curiosité fait qu'on admire davantage les choses les plus éloignées de nous, les choses les plus vieilles, celles qui viennent de plus loin, ou de pays plus inconnus, et même les livres les plus obscurs. Ainsi on estimait autrefois Heraclite pour son obscurité. On recherche les médailles anciennes quoique rongées de la rouille, et on garde avec grand soin la lan~ terne et la pantoufle de quelque ancien, quoique mangées de vers; leur antiquité fait leur prix... On estime davantage les opinions les plus vieilles, parce qu'elles sont les plus éloignées de nous. Et sans doute, si Nembrot avait écrit l'histoire de son règne, toute la politique la plus line, et même toutes les autres sciences y seraient contenues, de même que quelques-uns trouvent qu'Homère et Virgile avaient une connaissance parfaite de la nature. n laut respecter l'antiquité, dit-on. Quoi! Aristote, Platon, Epicure, ces grands hommes se seraient trompés? On ne considère pas qu'Aristote, Platon, Epicure étaient hommes comme nous, et de même espèce que nous; et de plus, qu'au temps où nous vivons, le monde est plus âgé de deux mille ans, qu'il a plus d'expérience, qu'il doit être plus éclairé, et que c'est la vieillesse du
monde e\ l'expérience du monde qui font découvrir la vérité.
/Malebranche, De la recherche de la vérité^ livre II, 2^ partie, ch. m, 1674.
En matière de théologie on doit aimer l'antiquité parce qu'on doit aimer la vérité, et que la vérité se trouve dans l'antiquité; il faut que toute curiosité cesse, lorsqu'on tient une fois la vérité. Mais, en matière de philosophie, on doit au contraire aimer la nouveauté, parla même raison qu'il faut toujours aimer la vérité, qu'il faut la rechercher, et qu'il faut avoir sans cesse de la curiosité pour elle. Si Ton croyait qu'Aristote et Platon fussent infaillibles, il ne faudrait peut-être s'appliquer qu'à les entendre; mais la raison ne permet pas qu'on le croie. La raison veut, au contraire, que nous les jugions plus ignorants que les nouveaux philosophes, puisque, dans le temps où nous vivons, le monde est plus vieux de deux mille ans, et qu'il a plus d'expérience que dans le temps d'Aristote et de Platon, comme on l'a déjà dit, et que les nouveaux philosophes peuvent savoir toutes les vérités que les anciens nous ont laissées, et en trouver encore plusieurs autres.
Malebranche, De la recherche de la vérité^ livre II, 2^ partie, ch. v, 1674.