FIN
Inspiration chrétienne de la poésie, p. 33.
Les autres [critiques] voudraient que ces mots de Flore, Amphitrite, Mars, Vénus, Vulcain, Jupiter, Pluton, etc., fussent bannis de mon livre. Ils ont de vrai quelque raison, mais je les prie considérer que je les ai clairsemés. Et quand j'en use, c'est par métonymie, ou faisant quelque allusion à leurs fables : ce qui a été pratiqué jusqu'à présent par ceux qui nous ont donné des poèmes chrétiens. La poésie est de si longtemps en saisine de ces termes fabuleux qu'il est impossible de l'en déposséder que pied à pied. Je lui ai donné les premiers assauts, quelque autre viendra qui lui fera quitter du tout la place et interdira, comme parlent les jurisconsultes, à ces monstrueuses bourdes et l'eau et le feu.
Du Bartas, Avertissement sur sa première et seconde semaine^ 1579.
Etant le premier de la France, qui par un juste poème ai traité, en notre langue, des choses sacrées, j'espère recevoir de ta grâce [ami lecteur] quelque excuse : vu que les choses de si grand poids ne peuvent être et commencées et parfaites tout ensemble. Et que si tu ne loues ni mon style, ni mon artifice, pour le moins tu seras contraint de louer mes honnêtes efforts, et le saint désir
que j'ai de voir à mon exemple la jeunesse française occupée à si saint exercice.
Du Bartas, Avertissement sur In Juditli et autres poèmes suivants, lôT").
Or donc, si vous voulez après vos cendres vivre, iN'iruitez Erostrat, qui pour vivre brûla Le Temple Epliésieii, ou celui qui moula Pour étendre son nom, un cruel veau tle cuivre.
Ne veuillez employer votre rare artifice
A chanter la Cyprine < t son fils emplumé :
Car il vaut beaucoup mieux n'être point renommé.
Que se voir renommé pour raison de son vice.
Consacrez-moi plulùt cette rare éloquence A chanter bravement les miracles compris Dans le sacré feuillet, et de vos beaux esprits Versez là, mes amis, toute la quintessence.
Que Christ, comme Homme-Dieu, soit la croupe juintlle bur qui vous sommeillez : que, pour ciieval ailé, L'esprit du Trois fois Grand, d'un blanc pigeon voilé, Vous fasse ruisseler une source immortelle.
Je sais que vous direz que les antiques fables Sont lame de vos chants : que ces contes divers L'un de l'autre naissants peuvent rendre vos vers Beaucoup plus que l'histoire au vulgaire admirables.
Mais où peut-on trouver choses plus merveilleuses Que celles de la Foy? Hé! quel autre argument Avec plus de témoin notre raison dément;' Qui rabat plus lorgueil des âmes carieuses?
J'aimerai mieux chanter la tour Assyrienne,
Que les trois monts Grégeois l'un dessus l'autre cnîés
Pour détrôner du ciel les Dieux épouvantés,
Et l'onde de Noé, que la Deucalienne.
Du Baiitas, Wrinic, ou Musc Céleste, 1575.
Défense du théâtre îrré^iilîer, p. 39.
Le but principal cpie se proposent les poèmes que nous nommons draraaliques, c'est de représenter le plus parfaitement qu'il leur est possible le héros qu'ils font parler sur le théâtre. Que si cette parfaite représentation est la fin principale où ils tendent, n'est-il pas vrai que les Italiens ont eu raison de bannir les rimes de leurs tragédies, comédies, pastorales et semblables, puisque aussitôt que l'on les fait parler en rime, l'on sort incontinent de cette vraisemblance qui est leur principal but? Car qui serait celui qui se pourrait empêcher de rire, s'il oyait un roi parler en rime à ses soldats, ou bien un marchand faire ses comptes avec son facteur, en vers rimes? Et n'est-ce pas commettre cette même faute que de rimer les tragédies et les comédies?... Cette considération fut cause que désirant avec passion que notre langue, qui ne cède à nulle autre, soit en douceur, soit en gravité, ni en abondance de paroles propres et signifiantes, ne fût, non plus, inférieure à pas une en cette sorte de poésie, je pris envie de défricher ce chemin, non encore reconnu de nos Français, ne faisant point de doute que tant de beaux esprits qui ont enrichi la France de tant de riches poèmes, et qui tous les jours la remplissent de gloire par leurs divers écrits, s'ils voulaient s'y employer, n'enlevassent en peu de temps les couronnes et les lauriers à toutes les autres nations qui se vantent de nous surpasser en ce seul genre d'écrire.
Honoré d'Ukfé, Préface de la Sylvanircy pastorale^ 1625.
Selon moi, — car je suis de ceux qui se sont affranchis des préjugés. — les pièces qui se donnent aujourd'hui en Espagne, ont sur celles de l'antiquité un avantage considérable, bien qu'elles ne respectent point les règles. Quant à vos vingt-quatre heures, quel plus grand inconvénient qu'un amour commencé à la pointe du jour pour
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iiiiir le soir par une fête de noce? Le moyen de développer dans ce court délai la jalousie, le désespoir, les retours de Tespérance, toutes les émotions et tous les incidents sans lesquels Tamour n'est qu'un vain mot? Ces inconvénients ne sont-ils pas de beaucoup plus importants que tous ceux qui naîtraient de ce que les spectateurs voient et entendent, sans bouger de leur place, des choses qui ont dû se passer dans un grand nombre de journées ? De même que celui qui lit une histoire de quelques pages, voit se dérouler devant lui des faits arrivés dans de longues époques et dans des endroits différents, de même la comédie peut les reproduire tous à la file; et comme c'est fort peu probable que tous ces incidents se passent dans la même journée, elle doit feindre le temps dont elle a besoin. On a appelé la poésie une peinture vivante. Rien de plus juste. Or quoi? on accorderait au pinceau seulement de tromper l'œil et de feindre sur une toile de deux aunes, par les effets de la perspective, les distances et le lointain, et l'on refuserait à la plume cet innocent stratagème? Et si vous m'objectez que, sous peine d'ingratitude et de lèse-piété, nous avons à suivre les préceptes des inventeurs du poème dramatique, je vous réponds qu'il faut sans doute les respecter pour avoir surmonté les premières difficultés, mais qu'il faut aussi perfectionner leur invention. Quoi? Parce que le premier musicien a étudié les lois de la cadence et de l'harmonie sur les marteaux d'une enclume, nous serions à blâmer d'avoir remplacé les outils de Vulcain par nos instruments à cordes? Le moyen de s'étonner que la comédie dépasse aujourd'hui les lois de ses ancêtres, et. en suivant les analogies présentées par \ s autres arts et par la nature, se permette de greffer le comique sur le tr.igique, en mêlant agréablement ces deux genres opposés?
TiRso DE MoLiNA, les Vergers de Tolède [Cigarral primera)^ paru en 1624.
Quelques gens se raillent des contraintes où Ton se trouve quand on veut mettre une pièce justement dans les règles, la réduisant à l'Unité d'action, de lieu et de temps, et principalement quand on s'arrête à cette observation qu'on appelle la Règle des vingt-quatre /leures, à cause qu'on se persuade qu'une bonne Comédie ne doit représenter que ce qui se passe en un jour naturel. On rapporte qu'en quelques pièces pour lesquelles le Théâtre était orné de perspectives et de diverses lumières, ceux qui en donnaient l'ordre, furent si ponctuels à garder la Loi établie qu'ils firent paraître le soleil dans son Orient, puis dans son Midi, après dans son Occident, et enfin ils firent venir la nuit. Nous nous étonnons comment on n'avait point mis aussi un quadran au Théâtre, pour y marquer les heures les unes après les autres, afia de faire mieux voir aux spectateurs que la Pièce était dans les vingt-quatre heures. Ce n'est pas que cette règle soit fort nécessaire dans plusieurs pièces, et qu'on ne la doive louer, mais on se peut moquer néanmoins de ceux qui croient avoir tout gagné pour l'avoir observée, et qu'il ne faut que cela pour rendre leur Comédie excellente. Il est certain que ce serait une chose fort absurde, si l'on représentait toute la vie d'un homme en une seule pièce; qu'on le fît paraître sans barbe au premier acte, avec une grosse barbe noire au second et au troisième, un peu grison au quatrième, et avec une barbe blanche au dernier... [Mais il faut] connaître que leur Règle de vingt-quatre heures n'est pas une loi qui doive être aussi ponctuellement observée que l'était autrefois la Loi des douze Tables, et que toute la Comédie n'étant qu'un ouvrage de plaisir, on ne regarde pas tant à sa durée et à ses divisions, puisqu'à la rio-ueur il la faudrait réduire à une règle de quatre heures, ou de deux selon le temps qu'elle peut durer; qu'enfin quelques coups d'archet de violon ont beaucoup de pouvoir, faisant passer les acteurs et les spectateurs en quelques moments d'un temps à un autre, comme aussi d'un
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endroit à un autre, avec le secours du changement de théâtre.
Ch. Sont l, De la connaissance des bona /icj-es. De la poésie française^ Traité III, 1G7 1.
Quelques-uns trouvent à redire que l'on fasse presque toutes les Comédies [pièces de théâtre] en vers, quoique 1 on ne parle ordinairement qu'en prose... On ne saurait nier qu'elles n'aient plus de majesté en vers qu'en prose. On peut dire que la préoccupation d'esprit opère grandement en ceci, et que si les comédies en prose ne sont pas estimées si majestueuses que celles qui sont en vers, c'est que les comédiens ont peine à trouver la vraie manière de prononcer les discours en prose, principalement quand ils contiennent des choses relevées. Pour ceci il faut être savant et entendre bien ce qu'on dit, au lieu que la poésie est aisément prononcée, même par des enfants et par des ignorants, à cause que les rimes et les mesures des vers aident à les soutenir, et donnent de la gravité au discours, au moins en apparence... Si les comédiens étaient accoutumés à réciter de la prose, et que le peuple fût aussi accoutumé à l'ouïr, il n'y a point de doute que les pièces de théâtre réussiraient autant en prose qu'en vers, même pour les sujets tragiques et sérieux. En ce qui est des sujets vulgaires et comiques, on connaît souvent par expérience que la prose leur est fort naturelle. Mais comme les sujets sérieux peuvent être mis en prose de même que les sujets comiques, aussi les comiques peuvent être mis en vers de même que les sérieux.
Ch Sohel, De la connaissance des bons livres. De la joésie française. Traité III^ 1G71.
Le roman précieux^ sa défîiiition. p. 52.
(La Calprenède s'adresse, dans la préface de la 3^ partie de Cassandre (publiée en 1650), à rbéroïne de son roman.)
Représentez-lui [à Caliste] que pour être plus guerrière qu'à l'ordinaire vous n'en êtes pas moins sociable, et que vous ne vous attacherez pas tant aux coups qui se donnent et au sang qui se répand pour vos intérêts, que vous ne tâchiez de l'entretenir de quelques aventures plus passionnées et plus divertissantes. Prenez aussi le soin, s'il vous plaît, de m'excus^r auprès d'elle, et si elle trouve étrange que m'étant tenu jusques ici dans une assez grande vraisemblance je me licencie à la description de quelques actions particulières, et qu'au lieu de suivre le genre d'écrire de Plutarque, de Quinte-Curce, de Justin, et des autres auteurs de qui j'ai tiré les fondements de votre histoire, je fasse marcher mes héros au combat d'une façon un peu trop approchante de celle d'Homère, de Virgile, du Tasse et d'autres écrivains de cette nature qui ont embelli la vérité de quelques ornements plus agréables, qu'attachés à une apparence régulière et rigoureuse, dites-lui pour ma drfense qu'ayant assemblé pour votre querelle tant de grands hommes fameux dans l'antiquité, et célèbres par leur valeur chez tous les auteurs qui ont écrit l'histoire de leur siècle, j'ai voulu me dispenser de cette sévérité en leur faveur, et j'ai cru que je pouvais, en me divertissant moi-même dans cette façon de récit, représenter quelque détail de cette vaillance qui les a fait connaître à toute la terre. D'ailleurs, notre narration est beaucoup plus attachée aux actions particulières de nos Héros, qu'à celles des nations entières, et dans nos batailles nous cherchons beaucoup plutôt la réputation d Oroondate, la réputation d'Arsace, que celle des Perses, des Mèdes, et des Macédoniens en général, sans que toutefois nous les fassions signaler par des actions impossibles, ni par des inventions extravagantes.
La CalprenÈde, Cassandre, 3^ partie.
L'auteur à Cassandre^ 1642,
Critique du roman précieux, p. 54.
On a fait des livres dans ces derniers temps que Ton a cru être le parfait modèle des romans accomplis... Ce sont des amours de seigneurs et de dames de hauie qualité et même de princes et de princesses, qui sont accompao-iiés de ballets, de carrousels, et d'autres galanteries de cour, et même de combats singuliers, de batailles, et de voyages, desquels les événements sont donnés pour tout naturels, parce qu'il n'y a ni miracle, ni magie; néanmoins la plupart ne sont pas faisables, et il y en a une telle quantité les uns sur les autres, qu'il n'est pas croyable qu'il arrive de si bizarres aventures à un homme seul. Afin de leur faire avoir plus de crédit, le sujet en est pris d'ordinaire des fortunes de quelques rois ou capitaines an'^ens, comme d'Alexandre, de Pyrrhus, de César, ou de Pompée, et même de quelques princes qui ont vécu de nos jours, desquels il y a plus de vérités à dire, pour ce qu'il est assez aisé de savoir les principales circonstances de leur vie. Les hommes qui n'ont point d'étude croient qu'en lisant cela non seulement ils se divertiiont, mais qu'ils s'instruiront des affaires anciennes et des nouvelles. C'est plutôt le moyen d'oublier l'histoire quand on la saurait, que de la chercher dans ces sortes de livres; car ils la déguisent de telle façon, et la déchirent si pitoyablement, que n'étant plus la même à peine y peut-on reconnaître les noms de choses. Il se trouve de tels romans où toutes les bonnes règles de la narration sont si peu observées, que cela semble fait en dépit de la géographie et de la chronologie. La plupart nomment des villes qui ne furent jamais, et font aller des hommes d'un lieu à un autre dans la vingtième partie du lemps qu'il y faudrait. Quelques-uns leur font faire des voyages continus par mer, sans penser à l'interposition de la terre, comme celui qui fait passer un vaisseau de la mer Caspienne dans la Méditerranée; les autres font aller par terre leurs héros en des lieux où
l'on ne peut aller que par mer; de plus, ils joignent des hommes qui n'ont point été d'un même temps, ni d'un même pavs, déguisant leur naissance et leur condition, et quoiqi'ils les fassent passer en diverses contrées, on ne voit point qu'ils soient en peine d'entendre le langage des gens avec qui ils conversent, ou que ceux-là aient de la ditiiculté à entendre le leur, comme s'ils avaient su toutes langues, ou si en ce temps-là il n'y avait eu qu'une langue universelle par toute la terre... Ce qui est de fort étrange, il y en a même qui manquent aux choses les plus vulgaires et les plus connues, comme aux façons de combattre et de s'armer. Prenez garde à ceci, vous qui lisez avec tant d'attention quelques romans des plus fameux de ce siècle, vous verrez là que les guerriers qui étaient du temps d'Alexandre et de César, mettent la lance en arrêt pour combattre, et qu'étant armés de pied en cap, ils ont des casques à visière, qui est une sorte d'armes qui n'a été en usage que longtemps depuis... On pourrait dire que s'ils savent si peu comment il faut composer des livres à l'antique, ils en devraient faire qui fussent entièrement à la moderne, sans les troubler par un mélano-e monstrueux. Mais ils n'ont garde de l'entreprendre, pour la difficulté qu'ils y trouvent; s'ils voulaient raconter des choses comme arrivées en ce temps-ci, ils auraient beaucoup de peine à garder la bienséance. Chacun s'en établirait juge, et en connaîtrait les défauts; au lieu qu'en décrivant des choses anciennes et hors de connaissance, observées même dans des pays qui ne furent jamais, ils y emploient des lois et des coutumes si bizarres qu'ils veulent, sans craindre d'en être repris...
Prenez garde à ces romans qu'on nous a donnés autrefois et à ceux qu'on nous donne encore, si vous n'en verrez pas plusieurs commencer par un naufrao-e, ou par quelque autre péril de mer ou de terre, ou par une séparation d'amants, et finir après qu'ils se sont perdus et retrouvés pour la quatrième, ou la cinquième fois. Considérez si tout leur sujet n'est pas seulement de
quelques fils de rois tenus pour simples chevaliers dans la cour d'autres rois qui ne manquent point d'avoir des filles à marier, lesquelles ces jeunes princes aiment et en sont aimés, auparavant même que leur condition leur soit découverte... Le plus souvent ces vaillants amoureux étant accompagnés d'un seul écuyer, enlèvent leur maîtresse du bras de ses parents et hors d'un palais environné de gardes; mais la fortune qui semblait les favoriser du commencement, se montre bientôt leur ennemie, chano-ant sa honace comme celle de la mer, qui leur fait faiie un piteux naufrage. L'un ou l'autre de ces amants ou tous les deux ensemble tombent entre les mains des corsaires ou de leurs ennemis, et sont longtemps prisonniers;... et s'ils sortent d'un malheur, ils retombent après dans un autre ; il se trouve de malheureuses princesses qui sont perdues et recouvrées quatre ou dinq fois de suite, et enlevées par diverses gens... N'est-ce pas être idiot d'admirer de telles fictions? Ne sait-on pas que les auteurs des romans disposent tout cela comme ils veulent, et qu'ils font de leurs personnag's comme les bateleurs de leurs marionnettes, qu'ils tiennent par un fil derrière la toile, faisant tantôt paraître les unes et tantôt les autres, et faisant qu'elles se rencontrent diversement à leur plaisir? Y a-t-il de quoi s'étonner si une fille a été ravie en un jour que l'on destinait pour ses noces, si son amant qu'un hasard a emporté ailleurs, la rencontre en un pays éloigné, et si inconlinent après l'on dit qu'ils sont encore séparés d'un plus grand intervalle, puisque le maître du jeu accommode cela comme il veut, et qu'il les séparera et rejoindra autant de fois qu'il lui en prendra envie.
Gh. Subhl, Connaissance des bons livres, de l'histoire ei des romans^ Trailc ll\ ch. Il, iG7i.
La règfle des trois unités, p. 11-
Le Trissin, La règle de l'unité de temps.
Encore dans la longueur la tragédie diffère de l'épopée, en ce que la première se termine en une seule journée, c'est-à-dire en un seul tour du soleil ou peu de plus, tandis que l'épopée n'a pas un temps limité, comme cela se faisait à l'origine même pour la tragédie et pour la comédie, et se fait encore aujourd'hui par les poètes ignorants.
Le Trissin, La Poetica, 1529. Supplément (dans lequel se trouve le passage cilé, et où l'auteur traite de l'épopée, de la tragédie et de la comédie) publié en 1563.
ScALiGER, La règle de l'unité de temps.
Quant aux matières elles-mêmes, il faut les arranger selon le principe de la vraisemblance. Car il ne faut pas uniquement viser a l'admiration et à la terreur... mais encore faut-il leur offrir instruction morale et plaisir. Or ce qui nous fait plaisir, ce sont les jeux de la saillie, le propre de la comédie, ou les choses sérieuses, pourvu qu'elles ressemblent à la vérité. Car la plupart des hommes haïssent le mensonge. Voilà pourquoi ces batailles et ces assauts qui autour des murailles de Thèbes s'achèvent en deux heures, ne me plaisent jamais... Choisissez donc un sujet de durée fort courte, mais tâchez de l'égayer par les détails et les épisodes... Si vous tirez une tragédie de la fable de Céyx et d'Halcyone, ne commencez pas au départ de Céyx. Car la besogne de la scène tragique s'achevant en six ou huit heures, il n'est pas vraisemblable qu'une tempête, qu'un naufrage au milieu de la mer soient choses possibles,
Jules-César Scaliger, Poeticas libri septen, III, 97, publié en 1501.
Gkkvantès, Défense des unités de temps et de lieu.
Quelle plus grande disparate peut-il y avoir dans le sujet que nous traitons, que d'être dans la première scène du premier acte un enfant au maillot, et dans la seconde se présenter la barbe au menton! Quelle plus grande encore que de nous peindre un vieillard valeureux, un page aux sages conseils, un roi journalier et une princesse torchon de cuisine ? Et que dirai-je de l'observation des temps où se passent et peuvent se passer les actions représeiitées, si ce n'est que j'ai vu une pièce dont le premier acte commença en Europe, le second en Asie, tandis que le troisième se termine en Afrique, et si elle se composait de quatre actes, le quatrième s'achèverait en Amérique, si bien qu'elle aurait bel et bien fait le tour des quatre parties du monde.
Cervantè;s, Don Quichotte, I, 48, publié en IGIO.
Le don est nécessaire à rccrîvaîn et échappe aux règ-îes, p. 160.
Ce que j'estime surtout en lui [La Fontaine], c'est une certaine naïveté de langage que peu de gens connaissent, et qui fait pourtant tout l'agrément du discours; c'est cette naïveté inimitable qui a été tant estimée dans les écrits d'Horace et de Térence, à laquelle ils se sont étudiés parliculièrement, jusqu'à rompre pour cela la mesure de leurs vers, comme a fait M. de La Fontaine en beaucoup d'endroits. En effet, c'est ce molle et ce facetum qu'Horace a attribués à Virgile, et qu'Apollon ne donne qu'à ses favoris... Ces sortes de beautés sont de celles qui ne se prouvent point. C'est ce je ne sais quoi qui nous charme, et sans lequel la beauté même n'aurait ni grâce ni beauté. Mais après tout, c'est un je ne sais quoi; et si votre ami est aveugle, je ne m'engage pas à lui faire voir clair.
BoiLEAU, Dissertation critique sur i aventure de Joconde^ 1669.
Universalité de la raison, p. 163.
Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée ; car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux-mêraes qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont. En quoi il n'est pas vraisemblable que tous se trompent ] mais plutôt cela témoigne que la puissance de bien juger et distinguer le vrai d'avec le faux, qui est proprement ce qu'on nomme le bon sens ou la raison, est naturelle-
ment égale en tous les hommes,
Pour la raison, ou le sens, d'autant qu'elle est la seule chose qui nous rend hommes et nous distingue des bêtes, je veux croire qu'elle est tout entière en un chacun, et suivre en ceci l'opinion commune des philosophes, qui disent qu'il n'y a du plus et du moins qu'entre les accidents et non point entre les formes ou natures des individus d'une même espèce.
Dfscartes, Discours de la Mét/iode, P' partie, 1637.
Contre la doctrine classique, Saint-Evreniond soutient qu'il faut peindre, non Ihomme général^ mais les individus, p. 166.
Je ne connais ici ^ d'Alexandre que le seul nom : son génie, son humeur, ses qualilés, ne me paraissent en aucun endroit... Je m'imaginais en Porus une grandeur d'âme qui nous fût plus étrangère; le héros des Indes devait avoir un caractère différent de celui des nôtres. Un autre ciel, pour ainsi parler, un autre soleil, une autre terre, y produisent d'autres animaux et d'autres fruits; les hommes y paraissent tout autres par la différence des visages, et plus encore, si je l'ose dire, par une diversité de raison; une morale, une saç^esse sinç^ulière à la région y semble régner, et conduire d'autres esprits, dans un autre monde. Porus cependant, que