RÉGNIER
I. — Défense, contre Malherbe et son école, des idées de la Pléiade, (p. 36)
II. — La grammaire, la syntaxe, la prosodie, lart, en un mot, ce suppléent pas au génie, et ne peuvent former que des versificateurs, car l'inspiration et l'invention, « la verve », sont l'essence de la poésie, (p. 37.)
TEXTES CITÉS Mathlrin Régnier. — OEuvres (^satires IV et IXJ, 1603.
36 IDÉES ET DOCTniNES LITTKHAIRES
ï. — Dôfenso, contre Malherbe et son école, des idées de la Pleïade.
Contraire * à ces resveurs dont la muse insolente,
Censurant le plus vieux, arrogarnment se vante
De reformer les vers, non les liens seulement,
Mais veulent déterrer les Grecs du monument,
Les Latins, les Hébreux et toute l'antiquaille,
Et leur dire en leur nez qu'ils n'ont rien fait qui vaille.
« Ronsard en son meslier n'esloit qu'un apprentif :
Il avoit le cerveau fantastique et rétif.
Des-Portes n'est pas net, du Bellay trop facile ;
Belleau ne parle pas comme on parle à la ville ;
Il a des mots hargneux, bouffis et relevez,
Qui du peuple aujourd'hui ne sont pas approuvez '. »
Comment! il nous faut doncq', pour faire une œuvre grande
Qui de la calomnie et du temps se deflende,
Qui trouve quelque place entre les bons autheurs.
Parler comme à Sainct Jean parlent les crocheteurs ?
Encore je le veux, pourveu qu'ils puissent faire
Que ce beau sçavoir entre en l'esprit du vulgaire,
Et quand les crocheteurs seront poètes fameux.
Alors sans me fascher je parleray comme eux.
Pensent-ils, des plus vieux offençant la mémoire.
Par le mespris d'autruy s'acquérir de la gloire,
Et pour quelque vieux mot estrange ou de travers,
Prouver qu'ils ont raison de censurer leurs vers ;
[Alors qu'une œuvre brille et d'art et de science,
La verve quelquefois s'esgaye en la licence, j
1. ]l s'adresse à Rapin dont il se lait honneur d'admirer le talent, différent en cela des « réloimaleurs » qui mcpriscut toutes les œuvres non conformes à leurs régies.
2. C'est encore aux poètes de la Pléiade que Régnier pense dans la même satire :
Ou cos divins esprits, li;iutins et relevez
Qui des eaux d'Helicon Dnt les sens abreuvez?
Ue verve et de fureur leur ouvrage estincelle ;
De leuis vers tout divius lu grâce est naturelle, etc.
DU XVIl^ SIECLE
Il semble en leurs discours hautains et généreux
Que le cheval volant ^ n'ait pissé que pour eux,
Que Phœbus à leur Ion accorde sa vielle,
Que la mouche du Grec leurs lèvres emmielle,
Qu'ils ont seuls icy bas trouvé la pie au nit,
Et que des hauts esprits le leur est le zenit j
Que seuls des grands secrets ils ont la cognoissance ;
Et disent librement que leur expérience
A rafiné les vers fantastiques d'humeur,
Ainsi que les Gascons ont fait le point d'honneur ;
Qu'eux tous seuls du bien dire ont trouvé la metode,
Et que rien n'est parfaict s'il n'est faict à leur mode.
Régmeiî, Satire IX.
II. — La graiumaîre, la syntaxe, la prosodie, Tart, en un mot, ne suppléent pas le g-énie, et ne i>euvent former que des versificateurs.
Cependant leur sçavoir ne s'estend seuUement Qu'à regratter un mot douteux au jugement, Prendre garde qu'un qui ne heurte une diphtongue, Espier si des vers la rime est brève ou longue. Ou bien si la voyelle, à l'autre s'unissant, Ne rend point à l'oreille un son trop languissant, Et laissent sur le verd le noble de l'ouvrage. Nul esguillon divin n'esleve leur courage ; Ils rampent bassement, foibles d'inventions, Et n'osent, peu hardis, tenter les fictions, Froids à l'imaginer : car, s'ils font quelque chose, C'est proser de la rime et rimer de la prose. Que l'art lime et relime et polit de façon Qu'elle rend à l'oreille un agréable son ; Et, vo\'ant qu'un beau feu leur cervelle n'embrase, Ils attifent leurs mots, enjolivent leur phrase,