CHAPITRE III
VAUGIÎLAS
I. — La langue est fondée sur « l'usage » et sur « l'analogie » (p. 94).
Al L'usage est le maître souverain de la langue. Il y a un a mauvais » usage, qui est celui du peuple ; le bon usage est « la façon de parler de la plus saine partie de la cour, conformément à la façon d'écrire de la plus saine partie des auteurs du temps » (p. 94).
B) Définition de « l'analogie » (p. 97).
II. — Clarification de la langue. Proscription des provincialismes, des néologismes. Il faut rechercher la netteté de la construction (p. 97).
III. — « L'usage » modifiant rapidement la langue, les « remarques » de Vaugelas ne serviront peutêtre pas plus de vingt-cinq ou trente ans; mais les (( principes » sur lesquels elles sont fondées n'auront pas moins de durée que la langue ellemême (p. 99).
TEXTES CITES
Ya-ucelas : Remarques sur la langue française, lGi7. |Ed. Chassang.)
O'i IDÉliS LT DOCTRINES LITTI-RAIlUiS
I. — La lang-ue est fondée sur « riisa«5'e > et sur « ranalog-îe » .
Nostre langue n'est fondée que sur l'Usage ou sur y Analogie, laquelle encore n'est distinguée de l'Usage, que comme la copie ou l'image l'est de l'original, ou du patron sur lequel elle est formée, tellement qu'on peut trancher le mot, et dire que nostre langue n'est fondée que sur le seul Usage ou desja reconnu, ou que l'on peut reconnaistre par les choses qui sont connues, ce qu'on appelle Analogie.
Vaugelas, Préface, V, 1.
a\ V usage est le maître souverain de la langue- Il y a un a. mauvais usage » qui est celui du peuple. Le bon usage est « la façon de parler de la plus saine partie de la cour, conformément à la façon d'écrire de la plus saine partie des auteurs du temps ».
La plus grande de toutes les erreurs en matière d'escrire, est de croire, comme font plusieurs, qu'il ne faut pas escrire comme on parle.
Vaugelas, Remarques, II, 289.
Le premier usage... se forme par la parole prononcée, etrienne s'escrit, que la bouche n'ayt proféré auparavant.
VAUGEf-AS, Préface, IV, 2.
La reigle est générale et sans exception, que ce qui ne se dit jainais en parlant, ne se dit jamais en escrivant. Vaugelas, Nouvelles remarques, au mot Ains, II, 426.
A quel tilreet de quel front prétendre un pouvoir ({ui
n'appartient qu'à l'Usage, que chacun reconnoist pour le maislre et le souverain des langues vivantes^.
Vaugelas, Préface, 1.
L'usaçre... est le fondement et la reio-le de toute nostre langue.
Vaugelas, Préface, IV, 1.
Il n'y a point de locution qui ayt si bonne grâce en toutes sortes de langues, que celle que l'Usage a establie contre la reigle, et qui a comme secoué le joug de la Grammaire.
Vaugelas, Remarques, II, 81.
Quoy que l'Usage face tout en matière de langue, et qu'il face beaucoup de choses sans raison, et mesme contre la raison. . . si est-ce qu'il en fait beaucoup plus encore avecque raison.
Vaugelas, Remarques ^ II, 104.
Ces raisons-là, très impertinentes pour supprimer un mot, ne laissent pas d'en empescher l'usage, et l'usage du mot cessant, le mot vient à s'abolir peu à peu, parce que l'usage est comme l'âme et la vie des mots.
Vaugelas, au mot Poitrine, I, 133.
Ceux-là se trompent lourdement, et pèchent contre le premier principe des langues, qui veulent raisonner sur la nostre, et qui condamnent beaucoup de façons de parler généralement receuës, parce qu'elles sont contre la raison; caria raison n'y est point du tout considérée, il n'y a que l'Usage et l'Analogie. , . Ainsi l'Usage est celuv
1. « Le peuple est s luveraiii seigaeui" de sa langue, et la tient comme un fief de fiancaleu, et n'en doit recognoissance à aulcun seigneur. LescoUe de ceste doctrine n'est point es auditoires des professeurs hébreux, grecs et latins en l'Université de P. iris; elle est au Louvre, au PaLiis, aux halles, en Grève, à la place Maubert. » (Ramus, Gruni/naii-c, 1572.)
96 IDÉES ET DOCTRINES LlTTÉlî Ai II ES
aiK[uel il se faut ontiereraent sous-melire en noslre langue, mais pour cela, il n'en exclut pas la raison ny le raisonnement, quoy qu'ils n'ayent nulle aulhorilé.
Vaugeias, /Ve/rtre, V, 1.
Il y a sans doute deux sortes d'Usages, un bon et un mauvais. Le mauvais se forme du plus grand nombre de personnes, (jui presque en toutes choses n'est pas le meilleur, et le bon au contraire, est composé non pas de la pluralité, mais de l'élite des voix, et c'est véritablement celuy que l'on nomme le maistre des langues.
Vaucelas, Préface, II, 2.
Dans les doutes de la langue il vaut mieux, pour l'ordinaire, consulter les femmes et ceux qui n'ont point estudié, que ceux <:|ui sont bien sçavanls en la langue Grecque et en la Latine.
Quand je parle icy des femmes, et de ceux qui n'ont point estudié, ;e n'entens pas parler de la lie du peuple, quoy qu'en certaines rencontres il se pourroit faire qu'il ne le faudroit pas exclure; et qu'on en pourroit tirer l'esclaircissement de l'Usage... J'entens donc parler seulement des personnes de la courou de celles qui la liantent. Va u GELAS, Remarques, II, 284.
Voicy... compie on déiinitle bon Usage : C est la façon de parler de la plus saine partie de la cour^ conformé ment à la façon d'escrire de la plus saine partie des aut/ieurs du temps * .
Vaugelas, Préface, II, 3.
Il est certain que la cour est comme un magasin, d'où notre langue tire quantité de beaux termes pour exprimer nos pensées.
Vaugelas, Préface, II, 3.
1. (1 L'usage est appelé avec raisou le père des langues. Le droit de Ie3 cslablir, aussi bien que de les régler, n'a jamais clé dis])uté à la muUi-
Le consentement des bons autheurs est comi^g jg sceau, ou une vérification, qui authorise le langage , ^jg ^a. cour, et qui marque le bon usage, et décide celuy qi'.^j ^gj. douteux.
Vaugelas, Préface, II, 5.
b) Définition de V analogie. Ce n'est pas encore tout, il faut sçavoir par quelle voye ceux que vous consulterez ainsi, s'esclairciront cuxrnesraes du doute que vous leur demandez, puisqu'ils ne le pourront pas faire par la parole prononcée, ny par la parole escrite. Certainement ils ne s'en sçauroient esclaircir, que parle moyen de l'^/z^/o^ie, quetoutes les langues ont tousjours appellée à leur secours au défaut de l'Usasse. Cette Analogie n'est autre chose en matière de langues, qu'un usage gênerai et estably quel'on peut appliquer en cas pareil à certains mots, ou à certaines phrases, ou à certaines constructions, qui n'ont point encore leur usage déclaré, et par ce moyen on juge quel doit estre ou quel estl'usage particulier, par la raison et par l'exemple de l'usage gênerai; ou bien ï Analogie n'est autre chose qu'un usage particulier, qu'en cas pareil on infère d'unusage gênerai qui est desja estably; ou bien encore c'est une ressemblance ou une conformité qui se trouve aux choses desja establies, sur laquelle on se fonde comme sur un patron, et sur un modelle pour en faire d'autres toutes semblables.
Vaugelas, Préface, IV, 3.
II. — CJarîficatîoa de la lang-ue. Proscription des provincialismes, des néolog-isiues. Il faut rechercher la netteté de la construction.
Il ne faut pas insensiblement se laisser corrompre
lu le, mais si cette liberté ne veut pas estie coatrainte, elle souffre Louteiois d'eslre dirigée». (Bosslet, Discours de réception à l'Académie, 167i.;
98 IDKES KT I)0CT|{IM:S LriTKItAlKLS
par la iconlagion des provinces, en y faisant un trop loiipf séjour -,
Vaugelas, Préface, II, 8.
l n'est permis à qui que ce soit de faire de nouveaux ''ois, non pas raesme au Souverain... car puis qu'on ne ''parle que pourestre entendu, et qu'un mot nouveau, quoy que fait par un souverain, n'en est pas d'abord mieux entendu pour cela, il s'ensuit qu'il est aussi peu de mise et de service en son commencement, que si le dernier homme de ses estais l'a voit fait.
VaUGELAS, P/'e/>/r/>. XI.
Il faut tousjours se ressouvenir que nostre langue aime grandement les répétitions des mots, lesquelles aussi contribiient beaucoup à la clarté du langage, que la langue françoise afïecte sur toutes les langues du monde. Vaugelas, Nouvelles Remarques^ II, 401.
Une des premières choses qu'il faut observer pour bien escrire c'est d'avoir la construction nette.
y AiJGEL AS ^ Nouvelles Remai'qucs, au mot Construction, II, 435.
On ne sçauroit, ce me semble, avoir assez de soin de la netteté du slile, car elle contribue infiniment à la clarté, qui est la principale partie de l'oraison.
Vaugelas, Remarques, I, 241.
L'arrangement des mots est un des plus grands secrets du stile ; qui n'a cela, ne peut pas dire qu'il sçache escrire. Il a beau employer de belles phrases et de beaux mots, estant mal placez ils ne sçauroient avoir ny beauté ny grâce, outre qu'ils embarrassent l'expression et luy estent la clarté, qui est le principal.
Vaugelas, Remarques, II, 215.
DU XVn* SIÈCLE 99
III. — « L'iisag-e » modifiant rapidement la lang^ue, les « remarques » ne serviront peutêtre pas plus de ving-t-cinq ou trente ans ; mais les < principes »> sur lesquels elles sont fondées dureront aussi long-temps que la langue elle-même.
Ce changement n'arrive pas si à coup, et n'est pas si notable, que les autheurs qui excellent aujourd'huy en la langue ne soient encore infiniment estimez d'icy à vingtcinq ou trente ans... Mais quand ces remarques ne serviroient que vingt-cinq ou trente ans, ne seroient-elles pas bien employées ?... Et toutefois, je ne demeure pas d'accord, que toute leur utilité soit bornée d'un si petit espace de temps, non seulement parce qu'il n'y a nulle proportion en ce qui se change et ce qui demeure dans le cours de vingt-cinq ou trente années... mais à cause que je pose des principes qui n'auront pas moins de durée que nostre langue et nostre empire ; car il sera tousjours vray qu'il y a un bon et un mauvais usage, que le mauvais sera composé de la pluralité des voix, et le bon delà plus saine partie delà cour, et des escrivains du temps; qu'il faudra tousjours parler et escrire selon l'Usage qui se forme de la cour et des autheurs... Ce sont des maximes à ne changer jamais... et quand on changera quelque chose de l'usage que j'ai remarqué, ce sera encore selon ces mesmes Remarques que l'on parlera et que l'on escrira autrement, pour ce regard, que ces remarques ne portent. Il sera tousjours vray aussi, que les reigles que je donne pour la netteté du langage ou du stile subsisteront sans jamais recevoir de changement. Outre qu'en la construction grammaticale les changements y sont beaucoup moins frequens qu'aux mots et aux choses.
Vau GELAS, Préface, X.
CHAPlTUt: IV .