‹ Idées et doctrines littéraires du 17e siècle (extraits des préfaces, traités et autres ecrits théoriques)Chapitre 68 sur 125 · Celtii de démontrer les vérités · texte numérisé non relu

Celtii de démontrer les vérités

a. L'esprit géométrici"»-

DU XVIie SIÈCLE 153

de ce côté-là, manque d'habitude : mais pour peu qu'on Vy tourne, on voit les principes à plein ; et il faudi-ait avoir tout à fait l'esprit faux pour mal raisonner sur des principes si gros qu'il est presqu'irapossible qu'ils échappent...

... Ce qui fait que des géomètres ne sont pas fins, c'est qu'ils ne voient pas ce qui est devant eux, et qu'étant accoutumés aux principes nets et grossiers de géométrie, et à ne raisonner qu'après avoir bien vu et manié leurs principes, ils se perdent dans les choses de finesse, où les principes ne se laissent pas ainsi manier. On les voit à peine, on les sent plutôt qu'on ne les voit; on a des peines infinies à les faire sentir à ceux qui ne les sentent pas d'eux-mêmes.

Pascal, Pensées, 1.

3° L^art de persuader le cœiir^ ou « art d'agréer », consiste à « établir une correspondanc entre le cœur de ceux à qui l'on s'adresse et les expressions dont on se sert ».

Quoi que ce soit qu'on veuille persuader, il faut avoir égard à la personne à qui on en veut, dont il faut connaître l'esprit et le cœur, quels principes il accorde, quelles choses il aime; et ensuite remarquer dans la chose dont il s'agit, quels rapports elle a avec les principes avoués, ou avec les objets délicieux parles charmes qu'on lui donne. De sorte que l'art de persuader consiste autant en celui d'agréer, qu'en celui de convaincre, tant les hommes se gouvernent plus par caprice que par raison. Pascal, Traité de C esprit géométrique. Section II.

L'éloquence est un art de dire les choses de telle façon : 1° que ceux à qui l'on parle puissent les entendre sans peine et avec plaisir; 2° qu'ils s'y sentent intéressés, en soite que l'amour-propre les porte plus volontiers à y faire réflexion.

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Elle consiste donc dans une correspondance qu'on lâche d'établir entre Tesprit et le cœur de ceux à qui l'^n parle d'un côté, et de l'autre les pensées et les expressions dont on se sert; ce qui suppose qu'on aura bien étudié le cœur de l'homme pour en savoir tous les ressorts, et pour trouver ensuite les justes proportions du discours qu'on veut y assortir. Il faut se mettre à la place de ceux qui doivent nous entendre, et faire essai sur son propre cœur du tour qu'on donne à son discours, pour voir si l'un est fait pour l'autre, et si l'on peut s'assurer que Fauditeur sera comme forcé de se rendre. Il faut se renfermer, le plus qu'il est possible, dans le simple naturel; ne pas faire grand ce qui est petit, ni petit ce qui est grand. Ce n'est pas assez qu'une chose soit belle, il faut qu'elle soit propre au sujet, qu'il n'y ait rien de trop ni rien de manque.

Pascal, Pensées, 16.

4" Vart d'agréer suppose V esprit de finesse. En quoi cons'sle Cesprit de finesse.

Dans l'esprit de finesse, les principes sont dans l'usage commun et devant les yeux de tout le monde. On n'a que faire de tourner la tête, ni de se faire violence; il n'est question que d'avoir bonne vue, mais il faut l'avoir bonne; car les principes sont si déliés et en si grand nombre, qu'il est presque impossible qu'il n'en échappe. Or, l'omission d'un principe mène à l'erreur; ainsi, il faut avoir la vue bien nette pour voir les principes, et ensuite l'esprit juste pour ne pas raisonner faussement sur des principes connus...

Ce sont choses (les choses de finesse) tellement délicates et si nombreuses, qu'il faut un sens bien délicat et bien net pour les sentir, et juger droit et juste selon ce sentiment, sans pouvoir le plus souvent les démontrer par ordre comme en géométrie, parce qu'on n'en possède pas ainsi les principes, et que ce serait une chose infinie de

l'entreprendre. Il faut tout d'un coup voir la chose d'un seul regard et non pas par progrès de raisonnement, au moins jusqu'à un certain degré.

Pascal, Pensées, 1.

D^ Les deux conditions ou moyens de fan d'agréer,

a) V ordre.

Qu'on ne dise pas que je n'ai rien dit de nouveau : la disposition des matières est nouvelle ; quand on joue à la i)aume, c'est une même balle dont joue l'un et l'autre, mais l'un la place mieux.

J'aimerais autant qu'on me dît que je me suis servi des mots anciens. Et comme si les mêmes pensées ne formaient pas un autre corps de discours, par une disposition différente, aussi bien que les mêmes mots forment d'autres pensées par leur diflérente disposition !

Pascal, Pensées, 22,

La dernière chose qu'on trouve en faisant un ouvrage, est de savoir celle qu'il faut mettre la première.

Pascal, Pensées, 19.

Les mots diversement rangés font un divers sens, et les sens diversement rangés font différents effets.

Pascal, Pensées, 23.

Un même sens change selon les paroles qui l'expriment. Les sens reçoivent des paroles leur dignité, au lieu de la leur donner.

Pascal, Pensées, 50.

J'écrirai ici mes pensées sans ordre, et non pas peutêtre dans une confusion sans dessein : c'est le véritable ordre, et qui marquera toujours mon objet par le désordre même. Je ferais trop d'honneur à mon sujet, s\,

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je le traitais avec ordre, puisque je veux montrer qu'il en est incapable.

Pascal, Pensées, 373.

Le cœur a son ordre; Tesprit a le sien, qui est par principes et par démonstrations, le cœur en a un autre. On ne prouve pas qu'on doit être aimé, en exposant d'ordre les causes de l'amour : cela serait ridicule.

Jésus-Christ, saint Paul ont l'ordre de la charité, non de l'esprit ; car ils voulaient échauffer, non instruire. Saint Augustin de même. Cet ordre consiste principale^ ment à la digression sur chaque point quon rapporte à la fin, pour la montrer toujours.

Pascal, Pensées, 283.

b) Le naturel.

On se persuade mieux, pour l'ordinaire^ par les raisons qu'on a soi-même trouvées, que par celles qui sont venues dans l'esprit des autres.

Pascal, Pensées^ 10.

Quand un discours naturel peint une passion ou un effet, on trouve dans soi-même la vérité de ce qu'on entend, laquelle on ne savait pas qu'elle y fût, en sorte qu'on est porté à aimer celui qui nous le lait sentir; car il ne nous a pas fait montre de son bien, mais du nôtre; et ainsi ce bienfait nous le rend aimable, outre que cette communauté d'intelligence que nous avons avec lui nous incline nécessairement le cœ*ur à l'aimer.

Pascal, Pensées^ 14.

Il faut de l'agréable et du réel ; mais il faut que cet agréable soit lui-même pris du vrai.

Pascal, Pensées^ 25.

L'éloquence est une peinture de la pensée; et ainsi

ceux qui, après avoir peint, ajoutent enc- re, font un tableau au lieu d'un portrait.

Pascal, Pensées, 26.

Ceux qui font les antithèses en forçant les mots sont comme ceux qui font de fausses fenêtres pour la symétre : leur règle n'est pas de parler juste, mais de faire des figures justes.

\ Pascal, Pensées, 27.

Quand on voit le style naturel, on est tout étonné et ravi, car on s'attendait de voir un auteur, et on trouve un homme. Au lieu que ceux qui ont le goût bon, et qui en voyant un livre croient trouver un homme, sont tout surpris de trouver un auteur...

Pascal, Pensées, 29.

Masquer la nature et la déguiser. Plus de roi, de pape, d'évèque, — mdïsau<^uste monarque, etc. ; point de Paris, — capitule du royuume. U y a des lieux où il faut appeler Paris, Paris, et d'autres où il le faut appeler capitale du royaume.

Pascal, Pensées, 49.

La vraie éloquence se moque de Féloquence, la \rA(: morale se moque de la morale ; c'est-à-dire que la morale du jugement se moque de la morale de l'esprit, qui* est sans règles.

Car le jugement est celui à qui appartient le sentiment, comme les sciences appartiennent à l'esprit. La finesse est la part du jugement, la géométrie est celle de l'esprit.

Pascal, Pensées, 4.

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