HELVÉTIUS
De l'Esprit (1748).
La diversité des intérêts des peuples, et les changements arrivés dans ces mêmes intérêts, produisent des révolutions dans leurs goûts, occasionnent la création ou l'anéantissement subit et total de certains genres d'esprit, et le mépris injuste ou légitime, mais toujours réciproque, qu'en fait d'esprit les siècles et les pays divers ont toujours les uns pour les autres.
Depuis les Amadis jusqu'au v lomans de nos jours, ce genre a successivement éprouvé mille changements. En veut-on savoir la cause? Qu'on se demande pourquoi les romans les plus estimés il y a trois cents ans nous paraissent aujourd'hui ennuyeux ou ridicules, et l'on apercevra que le principal mérite de la plupart de ces ouvrages dépend de l'exactitude avec laquelle on y peint les vices, les vertus, les passions, les usages et les ridicules d'une nation.
Or, les mœurs d une nation changent souvent d'un siècle à l'autre; ce changement doit donc en occasionner dans le genre de ses romans et de son goût : une nation est donc, par l'intérêt de son amusement, presque toujours forcée de mépriser dans un siècle ce qu'elle admirait dans le siècle présent. Ce que je dis des romans peut s'appliquer à presque tous les ouvrages...
Pourquoi le j;enre de Corneille, maintenant moins goûté, l'étaitil davcinlage du vivant de cet illustre poète.' C'est qu'on sortait alors (le la Ligue, de la Fronde, de ces temps de troubles où les esprits, encore échauffés du feu de la sédition, sont plus audacieux, plus estimateurs des sentiments hardis, et plus susceptibles d'ambition; c'est que les caractères que Corneills donne à ses héros, les projets qu'il fait concevoir à ses ambitieux, étaient par conséf|ucnt plus analogues ii l'esprit du siècle qu'ils ne le seraient maintenant qu'on rencontre peu de héros, de citoyens et d'ambitieux qu'un calme heureux a suicédé à tant d'orages, et que les volcans de la sédition sont de toutes parts éteints...
Tout changement arrive dans le gouvernement ou dans les mœurs d'un peuple, doit nécessairement amener des révolutions dans son goût.
[De l'Esprit, discours II, ch. xviii et xix.)
Cil. IV. — L'admiration des Anglais substituée à celle des anciens (p. 130).
VOLTAIRE
Lettres philosophiques (1734).
II semble que les Anglais n'aient été faits jusqu'ici qiie pour produire des beautés irrégulières. Les monstres biillants de Shakespeare plaisent mille lois plus que la sagesse moderne. Le génie poétique des Anglais ressemble, jusqu'à présent, à un arbre touffu planté par la nature, jetan; au hasard mille rameaux, et croissant inégalement et avec; force ; il meurt, si vous voulez forcer sa natui'e et le tailler en arbre des jardins de Marly.
{Lettre XVIIl.)
Il me paraît que les Anglais n'ont point de si bons hisioriens que nous, qu ils n'ont point de vérilaMcs tragédies, qu'ils ont des comédies charmantes, des morceaux de poésie admirables et des philosophes qui devraient être les précepteurs du genre humain.
Les Anglais ont beaucoup profilé dv^s ouvrages de notre langue. Nous devrions, à notre lour, emprunt r d'eux, après leur avoir prêté. Nous ne sommes venus, les Anglais et nous, qu'après les Italiens, qui, en tou^, ont été nos maîtres, et q'ie nous avons surpassés en quelque chose. Je ne sais à laquelle des trois nations il faudra donner la préférence; mais heureux celui qui sait sentir leurs différents mérites!
[Lettre XXII.)
Deuxième Partie. — Livre II. Réaction en faveur du goût et de la poésie.
§ IV, — Critique de la préciosité et de C affectation (p. 16.S).