‹ Idées et doctrines littéraires du 18e siècle (extraits des préfaces, traités et autres écrits théoriques)Chapitre 60 sur 106 · I. — Los Vues g^cnérales de Diderot · texte numérisé non relu

I. — Los Vues g^cnérales de Diderot

a) Notre éloquence et notre poésie peuvent être supérieures à celles des anciens, de même que nous les surpassons dans notre pliysique, notre astronomie^ notre mécanique, etc.

Mais ces modernes, dit Sélim, que vous frondez ici tout à votre aise, ne sont pas aussi méprisables que vous le prétendez. Quoi donc, ne leur trouvez-vous pas du génie, de l'invention, du feu, des détails, des caractères, des tirades? Et que m'importe à moi des règles, pourvu qu'on me plaise ? Ce ne sont, assurément, ni les observations du sage Alratidir et du savant Abaldok, ni la poétique du docte Facardin, que je n'ai jamais lue, qui me font admirer les pièces d'Aboulcazera, de Mubardar, d'Albaboukre, et de tant d'autres Sarrazins! Y a-t-il

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d'autre règle que rirnitation de la nature? et n'avons-nous pas les mêmes yeux que ceux qui Font étudiée?

La nature, l'épondit Kicaric, nous otfre à chaque instant des faces dillérenles. Toutes sont vraies; mais toutes ne sont pas également belles. C'est dans ces ouvrages, dont il ne paraît pas que vous fassiez grand cas, qu'il faut apprendre à choisir. Ce sont les recueils de leurs expériences et de celles qu'on avait faites avant ( ux. Quelque esprit que l'on ait, on n'aperçoit les choses que les unes après les autres; et un seul homme ne peut se flatter de voir, dans le court espace de sa vie, tout ce qu'on avait découvert dans les siècLs qui l'ont précédé. Autrement il faudrait avancer qu'une seule science pourrait devoir sa naissance, ses progrès et toute sa perfection à une seule tête : ce qui est contre l'expérience.

Monsieur Ricaric, répliq la Sélim, il ne s'ensuit autre chose de votre raisonnement, sinon que les modernes, jouissant des trésors amassés jusqu'à leur temps, doivent être plus riches que les Anciens, ou, si cette comparaison vous déplaît, que, montés sur les épaules de ces colosses, ils doivent voir plus loin qu'eux. En effet, qu'est-ce que leur physique, le ir astronomie, leur navigation, leur mécanique, leurs calculs, en comparaison des nôtres? Et pourquoi notre éloquence et notre poésie n'duraient-elles pas aussi la supériorité?

DiDEiioT, Les Bijoux indiscret, chapitre xxxviii.

b) La qualité première Je récrivain est la verve^ l entlionsiasine. Le goût ne vient quen second lieu et ne règne dans les œuvres quaux dépens du génie.

Térence a peu de verve, d'accord. Il met rarement ses personnages dans ces situations bizarres et violentes qui vont chercher le ridicule dans les replis les plus secrets du cœur, et qui le font sortir sans que l'homme s'en aperçoive : j'en conviens. Gomme c'est le visage réel de

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l'homme et jamais la charge de ce visage qu'il montre, il ne fait point éclater le rire... C'est sans doute un don précieu.K que celui qui lui manque; c'est le vrai carac tère que nature a gravé sur le front de ceux qu'elle a signes poètes, sculpteurs, peintres et musiciens. Mais ce caractère est de tous les temps, de tous les pays, de tous les âges et de tous les états... La verve se laisse rarement maîtriser par le goût, mais ne l'exclut pas. La verve a une marche qui lui est propre : elle dédaigne les sentiers connus. Le goût timide et circonspect tourne sans cesse les yeux autour de lui; il ne hasarde rien; il veut plaire à tous ; il est le fruit des siècles et des travaux successifs des hommes. On pourrait dire du goût ce que Cicéron disait de l'action héroïque d'un vieux flomain : Laus est temporuin, non lioniinis^. Mais rien n'est plus rare qu'un homme doué d'un tact si exquis, d'une imagination si réglée, d'une organisation si sensible et si délicate, d'un jugement si fin et si juste, appréciateur si sévère des caractères, des pen^ées et des expressions, qu'il ait reçu la leçon du goût et des siècles dans toute sa pureté, et qu'il ne s'en écarte jamais : tel me semble Térence. Je le conipare à quelques-unes de ces précieuses statues qui nous restent des Grecs, une Vénus de Médicis, un Antinous. Elles ont peu de passions, peu de caractère, presque point de mouvement; mais on y remarque tant de pureté, tant d'élégance et de vérité, qu'on n'est jamais las de les considérer. Ce sont des beautés si déliées, si cachées, si secrètes, qu'on ne les saisit toutes qu'avec le temps; c'est moins la chose que l'impression et le sentiment, qu'on en remporte : il faut y revenir, et l'on y revient sans cesse. L'œuvre de la verve au contraire se connaît tout entier, tout d'un coup, ou point du tout. Heureux le mortel qui sait réunir dans ses productions ces deux gran les qualités, la verve et le goùtl Diderot, Réflexions sur Tcrence.

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