i C'est l'iioaneur des siècles, uon d'uu hoaiiue
242 IDÉES ET DOCTniXES LlTTÉllAUlES
Le goût est souvent séparé du génie. Le génie est un pur don de la nature ; ce qu'il produit est l'ouvrage d'un moment; le goût est l'ouvrage de l'étude et du temps; il lient à la connaissance d'une multitude de règles ou établies ou supposées; il fait produire des beautés qui ne sont que de convention. Pour qu'une chose soit belle selon les règles du goût, il faut qu'elle soit élégante, finie, travaillée sans le paraître : pour être de génie, il faut quelquefois qu'elle soit négligée, qu'elle ait l'air irrégulier, escarpé, sauvage. Le sublime et le génie brillent dans Shakespeare comme des éclairs dans une longue nuit, et Racine est toujours beau : Homère est plein de génie, et Virgile d'élégance.
Les règles et les lois du goût donneraient des entraves au génie ; il les brise pour aller au sublime, au pathétique, au grand. L'amour de ce beau éternel qui caractérise la nature, la passion de conformer ses tableaux à je ne sais quel modèle qu'il a créé et d'après lequel il a les idées et les sentiments du beau, sont le goût de l'homme de génie. Le besoin d'exprimer les passions qui l'agitent est continuellement gêné par la grammaire et par l'usage. Souvent l'idiome dans lequel il écrit se refuse à l'expression d'une image qui serait sublime dans un autre idiome. Homère ne jjouvait trouver dans un seul dialecte les expressions nécessaires à son génie; Milton viole à chaque instant les règles de sa langue, et va chercher des expressions énergiques dans trois ou quatre idiomes différents. Enfin la force et l'abondance, je ne sais quelle rudesse, l'irrégularité, le sublime, le pathétique, voilà dans les arts le caractère du génie; il ne touche pas faiblement, il ne plaît pas sans étonner, il étonne encore par ses fautes.
Encyclopédie, art. Génie (Diderot), t. VU.
c) Goût de Diderot jjour la poésie « énorme, sauva^re et barbare. »
Quand est-ce que la nature présente des modèles à
DU xvni* SIÈCLE 243
r.irt? C'est au temps où les enfants s'arrachent les cheveux autour du lit d'un père moribond; où une mère découvre son sein, et conjure son fils par les mamelles qui l'ont allaitéj où un ami se coupe la cehvelure et la répand sur le cadavre de son ami.,, où les veuves échevelées se déchirent le visage de leurs ongles, si la mort leur a ravi un époux... où les pythies écumantes par la présence d'un démon qui les tourmente, sont assises sur des trépieds, ont les yeux égarés, et font mugir de leurs cris prophétiques le fond obscur des antres ; où les dieux, altérés du sang humain, ne sont apaisés que par son effusion...
Qu'est-ce qu'il faut au poète? Est-ce une nature brute ou cultivée, paisible ou troublée ? Préférera-t-il la beauté d'un jour pur et serein à l'horreur d'une nuit obscure, où le sifflement interrompu des vents se mêle par intervalles au murmure sourd et continu d'un tonnerre éloigné, et où il voit l'éclair allumer le ciel sur sa tête?...
La poésie veut quelque chose d'énorme, de barbare et de sauvage.
C'est lorsque la fureur de la guerre civile ou du fanatisme arme les hommes de poignards, et que le sang coule à grands flots sur la terre, que le laurier d'Apollon s'agite et verdit. Il en veut être arrosé. Il se flétrit dans les temps de la paix et du loisir.
Diderot, de la Poésie dramatique^ XVIII, des mœurs.