‹ Idées et doctrines littéraires du 18e siècle (extraits des préfaces, traités et autres écrits théoriques)Chapitre 98 sur 106 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

l'éloquence

FÉNELON

1° L'éloquence politique ne fleurit que dans une république: elle ne saurait se développer dans une monarchie absolu? (p. 407).

2" Définition de l'orateur : « L'homme qui ne se sert de la parole que pour la pensée, et de la pensée que pour la vérité et la vertu » (p. 408).

3°. La première qualité dun discours est l'ordre (p. 409).

4" L'éloquence doit être simple (p. 411).

TEXTE CITÉ Féxi'LOn, Lettre sur les occupations de l'Aca^éi7iie, 1716.

i° L'éloquence politique ne fleurit que dans une république ; elle ne saurait se développer dans une monarchie absolue.

Les Grecs avaient une espèce de longue tradition qui nous manque ; ils avaient plus de culture pour l'éloque:^';e que noire nation n'en peut avoir. Chez les Grecs tout dépendait du peuple, et le peuple dépendait de la parole. Dans leur forme de gouvernement, la for-

tune, la réputation, l'autorité, étaienl attachées à la persuasion de la multitude; le peuple était entraîné par les rhéteurs artificieux et véhéments; la parole éuiit le grand ressort en paix et en merre : de là viennent tant de harangues qui sont rapportées dans les histoii-es, et qui nous sont presque incroyables, tant elles sont loin de nos mœurs. On voit, dans Diodore de Sicile, Nicias et Gylippe qui entraînent tout à tour les Syracusains : 1 un leur fait d'abord accorder la vie aux prisonniers athéniens ; et l'autre, un moment après, les détt.Traine à faire mourir ces mêmes prisonniers.

La parole n'a aucun pouvoir semblable chez nous ; les assemblées n'y sont que des cérémonies et des spectacles. Il ne nous reste guère de monuments de forte éloquence, ni de nos anciens parlements, ni de nos états généraux, ni de nos assemblées de notables; tout se décide en secret dans le cahinet des princes, ou dans quelque négociation particulière : aussi notre nation n'est point excitée à faire les mêmes efTorts que les Grecs pour dominer par la parole. L usage public de l'éloquence est maintenant presque borné aux prédicateurs et aux avocats.

Fénelon, Lettre sur les occupations de r Académie,

2° Définition de roratear : « L'homme qui ne se sert de la parole que pour la pensée, et de la pensée que pour la vérité et la vertu » .

Il ne faut pas faire à l'éloquence le tort de penser qu'elle n'est qu'un art frivole, dont un déclamateur se sert pour imposer à la faible imagination de la multitude, et pour trafiquer de la parole : c'est un art très sérieux, qui est destiné à instruire, à réprimer les passions, à corriger les mœurs, à soutenii- les lois, à diriger les délibérations publiques, à rendre les hommes bons et heureux. Plus un déclamateur ferait d'efforts pour ra'éblouir par ies prestiges de bon discours, plus je me révolterais

contre sa vanité : son empress. ment pour faire admirer son esprit me j^araîtiait le rendre indigne de toute admiration. Je cherche un homme sérieux, qui me parle pour moi, et non pour lui ; qui veuille mon salut, et non sa vaine gloire. L'homme digne d'être écouté est celui qui ne se sert de la parole que pour la pensée, et delà pensée que pour la vérité et la vertu. Rien n'est plus raéprisahle qu'un parleur de métier, qui fait de ses paroles ce qu'un charlatan fait de ses remèdes.

> Ibid.

$° La première qualité d'un discours est l'ordre.

Il remonte d'abord au premier principe sur la matière <u'il veut débrouiller; il met ce principe dans son prenier point de vue ; il le tourne et le retourne, pour y acouturaer ses auditeurs les moins pénétrants; il descend jisqu'aux dernières conséquences par un enchaînement c«urt et sensible. Chaque vérité est mise en place par rapport au tout : elle prépare, elle amène, elle appuie ure autre vérité qui a besoin de son secours. Cet arrangennent sert à éviter les répétitions qu'on peut épargner aulecteur ; mais il ne retranche aucune des répétitions par les({uelles il est essentiel de ramener souvent l'auditeur au point qui décide lui seul de tout.

Il faut lui montrer souvent la conclusion dans le principe. De ce principe, cora-ne du centre, se répand la lumière sur toutes les parties de cet ouvrage ; de même qu'un peintie place dans son tableau le jour, en soite que d'un seul endroit il distribue à chaque objet son degré de lumière. Tout le discours est un ; il se réduir à une seule proposition mise au plus grand jour par des tours variés. Cette unité de dessein fait qu'on voit, d'un seul coup d'œil, l'ouvrage entier, comme on voit de la place publique d'une ville toutes les rues et toutes les portes, quand toutes les rues sont droites égales et en symétx'ie.

Le discours est la proposition développée; la proposition est le discours en abrégé.

Denique sit quodvis siniplex dunlaxat et unum^.

Quiconque ne sent pas la 1 eauté et la force de cette unité et de cet ordre n'a encore rien vu au grand jour; il n'a vu que des ombres dans la caverne de Platon. Que dirait-on d'un architect ■ qui ne sentirait aucune différence entre un grand palais, dont tous les bâtiments seraien' proportionnés pour former un tout dans le même dessein et un amas confus de petits édifices qui ne feraient ^in:«< un vrai tout, quoiqu'ils fussent les uns auprès des autres' Quelle comparaison entre le Golisée et une multitude confuse de maisons irrégulières d'une ville? Un ouvrage n'i une véritable unité que quand on ne peut rien en ôte* Sùns couper dans le vif.

Il n'a un véritable ordre que quand on ne peut en déplacer aucun ' partie sans affaiblir, sans obscurcir, sans deranger le tout. G est ce qu'Horace explique parfaitement :

nec lucidus ordo.

Ordinis lic-ec v rtus erit et venus, aut ego 'aller, Ut jam nunc dicat jam nunc debontia dici, Pleraque différât, et piœsens in tempus omittat-.

Tout auteur qui ne donne jioint cet ordre à son ciscours ne possède pas assez sa matière; il n'a qu'un goût imparfait et qu'un demi-génie. L'ordre est ce qu'il v i de plus rare dans les opérations de l'esprit : quand l'ordre, la justesse, la force et la véhémence se trouvent réunis, le discours est parfait. Mais il faut avoir tout vu, tout pénétré et tout embrassé, pour savoir la place précise de cliaque mot : c'est ce qu'un déclamateur, livré à son imagination et sans science, ne peut discerner.

Ibid.

1. HoRAT., de Arte roet., v. 23 : i Enfin quo votre œuvre soit ce que vous voudrez, pourvu qu'elle soit simple et nue. »

2. HoRAT., De .tr e poet., v. 41 et seq. : < Le mérite et la beauté d'une Bage ordonnance consistent, si je nn me trompe, à dire d'abord ce qui doit d'abord être dit, à réserver les autres détails imur les mettre à leur place. »

DU XVIIl'' SIÈCLE 411

4° L'éioquence doit être simple.

J'avoue (jUu 1:! giiiire fleuri a ses grâces; mais elles sont déplacées dans les discours où il ne s'agit point d'un jeu d'esprit plein de délicatesse, et oîi les grandes passions doivent parler. Le genre fleuri n'atteint jamais au sa!)liine. Qu'est-ce que les Anciens auraient dit d'une tragédie où Hécube aurait déploré ses malheurs par des pointes? La vraie doulear ne parle point ainsi. Que pourrait on croire d'un prédicateur qui viendrait montrer au.K pécheurs le jugement de Dieu pendant sur leur tête, et reufer ouvert sous leurs pieds, avec les jeux de mots les plus aflectés?

Il y a une bienséance à garder pour les paroles comme pour les habits. Une veuve désolée ne poi te point le deuil a\ec beaucoup de broderie, de frisures et de rubans. Un missionnaire apostolique ne doit point faire de la parole de Dieu une parole vaine et pleine d'ornemenis alleciés. L( s païens mêmes auraient été indignés de voir une comédie si mal jouée.

Ibid.

Je voudrais qu'un orateur se préparât longtemps en général, pour acquérir un fonds de connaissances, et pour se rendre capable de faire de bons ouvrages. Je voudrais que cette préparation générale le mît en état de se prépaier moins pour chaque discours particulier. Je voudrais qu'il fût naturellement très sensé, et qu'il ramenât tout au bon sens; qu'il fît de solides études; qu'il s'exerçât à raisonner avec justesse et exactitude, se défiant de toute subtilité. Je voudrais qu'il se défiât de son imagination pour ne se laisser jamais dominer par elle, et qu il fondât chaque discours sur un principe indubitable dont il tirerait les conséquences naturelles.

■Scribendi racle sapere est et principium et fons. Rem tibi Socraticae poleruDt Ohlendere chartae;

412 IDÉES ET DOCTRINES LITTÉRAIRES AU XVIir SIECLE

Verbaque provisam rem non invita sequentur. Qui didicit palriae quid debeat et quid amicis ' ; etc.

D'ordinaire, un déclaraateur fleuri ne connaît point les principes d'une saine philosophie, ni ceux de la doctrine évangélique, pour perfectionner les mœurs. Il ne veut que des phrases brillantes et que des tours ingénieux. Ce qui lui manque le plus est le fond des choses; il sait parler avec grâce, sans savoir ce qu'il faut dire ; il énerve les plus grandes vérités par un tour vain et trop orné.

Au contraire, le véritable orateur n'orne son discours que de vérités lumineuses, que de senlimenls nobles, que d'expressions fortes et proportionnées à ce qu'il tâche d'inspirer; il pense, il sent, et la parole suit. « Il ne dépend point des paroles, dit saint Augustin, mais les paroles dépendent de lui. » Un homme qui a l'âme foi te et grande, avec quelque facilité naturelle de parler et un grand exercice, ne doit jamais craindre que les termes lui manquent ; ses moindres discours auront des traits originaux, que les déclamateurs fleuris ne pourront jamais imiter. Il n'est point esclave des mots, il va droit à la vérité ; il sait que la passion est comme l'âme de la parole.

Ibid.

1 HORAT., de Arte poet., v. 309-312 : .< La sag sse est le principe et la source du stvle. Les écrits di^ Socralc poiiiTont t'enseigner 1 1 sagesse ; les mois suivront d'eux-iiu'iiie» la peiisÙL'. Celui qui enseigne ce qu'on doit à su patrie et à ses amis... •

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