LE ROMAN
Un double souci se marque chez les théoriciens du roman au XVIII'- siècle : 1" rapprocher le roman de la vie (Marivaux, Crébillon, l'abbé Prévost) ; 2'^ en faire un genre utile à la vertu ^Diderot, J.-J. Rousseau).
TEXTES CITES
Le Sage : Histoire de Gil Blas de SantilLane, 1715. Gil Blas au lecteur, allégorie.
— Le Diable boiteux, préface de l'éditeur, l'/"26.
— Guzman d' Alfarache, 1732, pré lace.
Abbé Prévost : Histoire de Clevelaitd, 1731, préface.
— Manon Lescaut, 1733. Avis au lecteur. Marivaux : La Vie de Marianne, 1731-1741.
Crébillon : Les Egarements du cœur et de l'esprit, 1736.
Préface.
J.-J. Rousseau : Lettre à M. Grimm au sujet des remarques ajoutées à sa lettre sur Oinphale, 1751.
— Julie ou la Aouvelle-Héloise, 2^ préface,
— Julie ou la Nous'elle-Héloïse, partie II,
lettre 21.
— Emile, 1762.
Diderot : Eloge de Richardson, 1761.
Encyclopédie : art. Roman, t. XIV, 1765.
Ber.nardi,\ dk Sai.nt-Pikrre : Paul et Virginie, 1787, avautpropos.
IDÉES ET DOCTRINES LITTÉKAIRES DU XVIIl^ SIECLE 395
Qui que tu sois, ami lecteur... si lu lis mes aventures sans prendre garde aux instructions morales qu'elles renferment, tu ne tireras aucun fruit de cet ouvrage; mais si tu le lis avec attention, tu y trouveras, suivant le précepte d'Horace, l'utile mêlé avec l'agréable.
Le Sage, Histoire de Gil Blas de Santillane^ Gil Blas au lecteur, allégorie.
Pour moi, qui borne mon ambition à égayer jiendant quelques heures mes lecteurs, je me contente de leur offrir en petit un tableau des mœurs du siècle. Le Sage, Le Diable boiteux, préface de l'éd. de 1726.
Tous les romans de cette espèce, pour peu qu'ils aient de sel et de gaieté, ont ordinairement une approbation générale.
D'où vient cela ? c'est que les faits qu'ils contiennent sont des tableaux de la vie civile, des portraits qui corrigent sans qu'on s'en aperçoive, en offrant aux yeux des images qui, passant dans l'âme, y font plus d'impression que n'en pourraient faire tous les préceptes de la morale. En un mot ils instruisent par l'exemple; et instruire ainsi, comme dit si joliment M. Dacier, c'est la fine fleur de la philosophie *.
Le Sage, Guzman d^Alfaraclie^ préface.
\J Histoire de M. Cleveland m'est venue d'une bonne source, je la tiens de son fils...
Le temps où vivait M. Gleveland n'est pas si éloigné du nôtre, qu'il ne puisse se trouver encore quantité de personnes qui l'aient connu. La plus grande partie de son histoire roule aussi sur des faits dont la mémoire est récente, de sorte qu'un lecteur ne doit pas craindre qu'on le transporte ici dans le pays des fables. Cependant", il faut convenir qu'il s'y rencontre des aventures extraor-
\. Remarques sur la sat. IX du premier livre d'Horace,
dinaires, et qui semblent demander à être attestées. C'est ce que j'ai reconnu moi-même en les traduisant; et je me suis trouvé engagé, par cette réflexion, à faire ici quelques remarques qui pourront arrêter le penchant que la plupart des lecteurs ont à lincrédulité...
Quoique ce que j'ai à dire pour appujer la vérité des aventures extraordinaires de M. Gleveland n'ait point la force d'une preuve décisive de fait, on ne le trouvera pas non plus aussi vague et aussi faible qu'une preuve de simple raisonnement. C'est un mélange de ces deux sortes de preuves...
Abbé Prévost, Le Philosophe anglais ou Histoire de M. Cleveland.
Les personnes de bon sens ne regarderont point uu ouvrage de cette nature comme un travail inutile. Outre le plaisir d'une lecture agréable, on y trouvera peu d'événements qui ne puissent servir à l'instruction des mœurs; et c'est rendre, à mon avis, un service considél'able au public, que de l'instruire en l'amusant... Il n'y a que l'expérience, ou l'exemple, qui puisse déterminer raisonnablement le penchant du cœur, Or, l'expérience n'est point un avantage qu'il soit libre à tout le monde de se donner; elle dépend des situations différentes, oîi l'on se trouve placé par la fortune. II ne reste donc que l'exemple, qui puisse servir de règle à quantité de personnes dans l'exercice de la vertu. C'est précisément pour cette sorte de lecteurs, que des ouvrages tels que celui-ci peuvent être d'une extrême utilité, du moins lorsqu'ils sont écrits par une personne d'honneur et de bon sens.
Abbé Prévost, Manon Lescaut^ avis de l'auteur.
Oites-moi, ma chère amie, ne serait-ce point un peu par compliment, que vous paraissez si curieuse de la suite de mon histoire? Je pourrais le soupçonner; car
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jusqu'ici tout ce que je vous en ai rapporté n'est qu'un tissu d'aventures bien simples, bien communes; d'aventures dont le caractère paraîtrait bas et trivialà beaucoup de lecteurs, si je les faisais imprimer. Je ne suis encore qu'une petite lingère, et cela les dégoûterait.
Il y a des gens dont la vanité se mêle de tout ce qu'ils font, même de leurs lectures. Donnez-leur l'histoire du cœur humain dans les grandes conditions, ce devient là pour eux un objet important; mais ne leur parlez pas de- élats médiocres, ils ne veulent voir agir que des seigneurs, des princes, des rois, ou du moins des personnes qui aient fait une grande figure. Il n'y a que cela qui existe pour la noblesse de leur goût. Laissez là le reste des hommes : qu'ils vivent, mais qu'il n'en soit pas cjuestion.
Marivaux, La Vie de Marianne^ 2* partie.
J'ai ri de tout mon cœur, madame, de votre colère contre mon infidèle. Vous me demandez quand viendra la suite de mon histoire ; vous me pressez de vous l'envoyer. Hâtez-vous donc, me dites-vou-, je l'attends : mais, qu'il n'y soit plus question de Valville; passez tout ce qui le regarde; je ne veux plus entendre parler de cet homme-là.
Il faut pourtant que je vous en parle, marquise; mais que cela ne vous inquiète pas; je vais d'un seul mot faire tomber votre colère, et vous rendre cet endroit de mes aventures le plus supportable du monde.
Valville n'est point un monstre comme vous vous le figurez. Non; c'est un homme fort ordinaire, madame; tout e-t plein de gens qui lui ressemblent, et ce n'est que par méprise que vous êtes si indignée contre lui, par pure méprise.
C'est qu'au lieu d'une histoire véritable, vous avez cru lire un roman. Vous avez oublié que c'était ma vie que je vous racontais : voilà ce quia fait que Valville
VOUS a tant déplu ; et dans ce sens-là, vous avez eu raison de rae dire : « Ne m'en parlez plus, » Un héros de roman inlidèle, on n'aurait jamais rien vu de pareil. Il est réglé qu'ils doivent tous êlre constants, on ne s'intéresse à eux que sur ce pied-là, et il est d'ailleurs si aisé de les rendre tels! il n'en coûte rien à la nature, c'est la fiction qui en fait les frais.
Oui, d'accord. Mais, encore une fois, calmez-vous ; revenez à mon objet, vous avez pris le change. Je vous récite ici des faits qui vont comme il plaît à 1 instabilité des choses humaines, et non pas des aventures d'imagination qui vont comme on veut. Je vous peins, non pas un cœur fait à plaisir, mais le cœur d'un homme, d'un Français qui a réellement existé de nos jours...
Homme, Français et contemporain des amants de noire temps, voilà ce qu'il était. Il n'avait pour être constant que ces trois petites difficultés à vaincre.
Marivaux, La Vie de Marianne^ 8° partie.
L'homme qui écrit, ne peut avoir que deux objets, l'utile et l'amusant. Peu d'auteurs sont parvenus à les réunir. Celui qui instruit, ou dédaigne d'amuser, ou n'en a pas le talent ; et celui qui amuse, n'a pas assez de force pour insiruire : ce qui fait nécessaii ement que l'un est toujours sec, et que l'autre est toujours frivole.
Le Roman, si méprisé des personnes sensées, et souvent avec justice, serait peut-être celui de tous les genres qu'on pourrait rendre le plus utile, s'il était bien manié, si, au lieu de le remplir de situations ténébreuses et ftrcées, de héros dont les caractères et les aventures sont toujours hors du vraisemblable, on le rendait, comme la Comédie, le tableau de la vie humaine, et qu'on y censuiâl les vices et les ridicules.
Le lect-^ur n'y trouverait plus à la vérité ces événements extraordinaires et tragiques qui enlèvent l'imagiration et déchirent le cœur; plus de héros qui ne passât
les mers que pour y être à point nommé pris par des Turcs, plus d'aventures dans le si jail, de Sultane soustraite à la vigilance des eunuques, par quelque tour d'adresse surprenant : plus de morts imprévues, et infiniment moins de souterrains. Le fait préparé avec art serait rendu avec naturel. On ne pécherait plus contre les convenances et la raison. Le sentiment ne serait point outré ; l'homme entin verrait l'homme tel qu'il est ; on l'éblouirait moins, mais on l'instruirait davantage.
J'avoue que beaucoup de lecteurs, qui ne sont point touchés des choses simples, n'approuveraient point qu'un dépouillât le Roman des puérilités fastueuses qui le leur rendent cher; mais ce ne serait point, à mon sens, une raison de ne le point réformer. Chaque siècle, chaque année même, amène un nouveau goût. Nous voyons les auteurs qui n'écrivent que pour la mode, victimes de leur lâche complaisance, tomber en même temps qu'elle dans un éternel oubli. Le vrai seul subsiste toujours, et si la cabale se déclare contre lui, si elle l'a quelquefois obscurci, elle n est janiais parvenue à le dét: uire; tout auteur retenu par la crainte basse de ne pas plaire assez à son siècle, passe rarement aux siècles à venir.
Il est vrai que ces Romans qui ont pour but de peindre les hommes tels qu'ils sont, sont sujets, outre leur trop grande simplicité, à des inconvénients. Il est des lecteurs fins qui ne lisent jamais que pour faire des applications, n'estiment un livre qu'autant qu'ils croient y trouver de quoi déshonorer quelqu'un, et y mettent partout leur malignité et leur fiel. Ne serait-ce pas que ces gens si déliés, à la pénétration desquels rien n'échappe, de quelque voile qu'on ait prétendu le cou- VI ir, se rendent dans le fond assez de justice pour craindre qu'on ne leur attribuât le ridicule qu'ils ont aperçu, s'ils ne se hâtaient de le jeter sur les autres : de là vient cependant que quelqueioi- un anleui' est accusé de s'être déchaîné contre des personnes qu'il respecte, ou qu'ii
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ne connaît point, et qu'il passe pour être dangereux, quand il n'y a que ses lecteurs qui le soient.
Quoiqu'il en puisse être, je ne connais rien qui doive, ni qui puisse empêcher un auteur de puiser ses caractères et ses portraits dans le sein de la nature. Les applications n'ont qu'un temps ; ou l'on se lasse d'en faire, ou elles sont si subtiles qu'elles tombent d'ellesmêmes. D'ailleurs, où ne trouve-t-on point matière à ces ingénieux rapports? la fiction la plus déréglée, et le traité de morale le plus sage, souvent les fournissent également, et je ne connais jusqu'ici que les livres qui traitent des sciences abstraites qui en soient exempts.
Que l'on peigne des petits-maîtres et des prudes, ce ne seront ni Messieurs tels, ni Mesdames telles que l'on n'aura jamais vus^ auxquels on aura pensé, mais il me paraît tout simple que, si les uns sont petits-maîtres, et que les autres soient prudes, il y ait dans ces portraits des choses qui tiennent à eux; il est sûr qu'ils seraient manques, s'ils ne ressemblaient à personne; mais il ne doit pas s'ensuivre de la fureur qu'on a de se reconnaître mutuellement qu'on puisse être avec toute sorte d'impunité vicieux ou ridicule...
.le me suis étendu sur cet article, parce que ce livre n'étant que l'histoire de la vie privée, des travers et des retours d'un homme de condition, on sera peut-être d'autant plus tenté d'attribuer à des personnes aujourd'hui vivantes les portraits qui y sont répandus et les aventures qu'il contient, qu'on le pourra avec plus de facilité, que nos mœurs y sont dépeintes, que Paris étant le lieu où se passe la scène, on ne sera point forcé de voyager dans des régions imaginaires, et que rien n'y est déguisé sous des noms et des usages barbares. A l'égard des peintures avantageuses qu'on y pourra trouver, je n'ai rien à dire, une fe.nme vertueuse, un homme sensé, il semble que ce soient des êtres de raison qui ne ressemblent jamais à personne.
On verra dans ces mémoires un homme, tel qu'ils sont presque tous. .
GuÉBiLLON fils, Les égarements du cœur et de Vesprit, préface.
Pour coraposer un roraanpassable, il faut... une grande connaissance du cœur humain et des extravagances de l'amour.
J.-J. Rousseau, Lettre à M. Grimm, au sujet des remarques ajoutées à sa lettre sur « Omphale ».
N. — ... Dans un tableau d'imagination, toute figure humaine doit avoir les traits communs à l'homme, ou le tableau ne vaut rien... Les vôtres ne sont pas dans la nature,
R. — ... Pourquoi décidez-vous ainsi ? Savez-vous jusqu'où les hommes diffèrent les uns des autres ? combien les caractères sont opposés, combien les mœurs, les préjugés, varient selon les temps, les lieux, les âges ? Qui est-ce qui ose assigner des bornes précises à la Nature, et dire : « Voilà jusqu'où l'homme peut aller, et pas au delà » ?
N. — Avec ce beau raisonnement, les monstres inouïs, les géants, les pygmées, les chimères de toute espèce, tout pourrait être admis spécifiquement dans la nature, tout serait défiguré; nous n'aurions plus de modèle commun. Je le répèle, dans les tableaux de l'humanité, chacun doit reconnaître l'homme.
R. — J'en conviens, pourvu qu'on sache aussi discerner ce qui fait les variétés de ce qui est essentiel à l'espèce...
N. — Quant à l'intérêt, il est pour tout le monde, il est nul. Pas une mauvaise action, pas un méchant homme qui fasse craindre pour les bons; des événements si naturels, si simples, qu'ils le sont trop; rien
d'inopiné, point de coup «le théâlre : tout est prévu longtemps d'avance, tout arrive comme il est prévu. Est-ce la peine de tenir registre de ce que chacun peut voir tous les iours dans sa maison ou dans celle de son voisin ?
R. — GVst-à-dire qu'il vous faut des hommes communs et des événements rares : je crois que j'aimerais mieux le contraire...
N. — ... Si vos personnages sont dans la nature, avouez que leur style est peu naturel...
R. — Je vois que vous aimeriez mieux des lettres faites pour être imprimées ..
On ne verra donc jamais les hommes dans les livres que comme ils veulent s'y montrer?
N. — L'auteur comme il veut s'y montrer; ceux qu'il dépeint, tels qu'ils sont. .
Je comprends encore qu'il ne s'agit pas de faire des Daphnis, des Sylvandres, des pasteurs d'Arcadie, des bergers du Ligrion... ni d'autres pareils êtres romanesques qui ne peuvent exister que dans les livres ; mais de montrer aux gens aisés que la vie rustique et l'agi iculture ont des plaisirs qu'ils ne savent pas connaîtie ; que ces plaisirs sont moins insipides, moins grossiers qu'ils ne pensent ; qu'il y [leut régner du goût, du choix, de la délicatesse, qu'enfin les plus doux sentiments du cœur y peuvent animer une société plus agréable que le langage apprêté des cercles, où nos rires modernes et satiriques sont le triste supplément de la gaîté qu'on u'y connaît plus. Est-ce bien cela ?
R. — G est cela même. A quoi j'ajouterai seulement une réflexion. L'on h.e plaint que les romans troublent les têtes : je le crois bien. En montrant sans cesse à ceux qui les lisent les prétendus charmes d'un état qui n est pas le leur, ils es se .iiisent, ils leur font prendre leur état en dédain, et en faire un échange imaginaire
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contre celui qu'on leur lait aimer. Voulant être ce qu'on n'est pas, on parvient à se croire autre chose que ce qu'on est, et voilà comment on devient fou. Si les romans n'offraient à leurs lecteurs que des tableaux des objets quiles environnent, que des devoirsqu'iis peuveut remplir, que des plaisirs de leur condition, les romans ne les rendraient point fous, ils les rendraient sages.,.
On a voulu rendre la lecture des romans utile à Li jeunesse; je ne connais point de projet plus insensé ; c'est commencer par mettre le feu à la maison pour faire jouer les pompes.
J.-J. Rousseau, Julie ou la nouvelle Héloïse, seconde préface.
Voilà ce que je n'aurais point appris si je m'en étais tenu aux peintures des faiseurs de romans et de comé-^ dies, lesquels voient plutôt dans les femmes des ridicules qu'ils partagent que les bonnes qualités qu'ils n'ont pas, ou qui peignent des chefs-d'œuvre de verlu qu'elles se dispensent d'imiler en les traitant de chimères, au lieu de les encourager au bien en louant celui qu'elles font réellement. Les romans sont peut-être la der'nière instruction qu il reste à donner à un peuple assez corrompu pour que toute autre lui soit inutile : je voudrais qu'alors la composition de ces sortes de livres ne fût permise qu'à des gens honnêtes, mais sensibles, dont le cœur se peignît dans leurs écrits, à des auteurs qui ne fussent pas au-dessus des faiblesses de l'humanité, qui ne montrassent pas tout d'un coup la vertu dans le ciel hors de la portée des hommes, mais qui la leur fissent aimer en la peignant d'abord moins austère, et puis du sein du vice les y sussent conduire insensiblement ■".
Ihid.y partie II, lettre 21.
1. Reproduit liuér.ilement par I'EncyclopÉdie, art. Roman (Jaucourt), t. XIV, 1765.
Si j'ai dit ce qu'il faut faire, j'ai dit ce que j'aurais dû dire : il m'importe fort peu d'avoir écrit un roman. C'est un assez beau roman que celui de la nature humaine. S'il ne se trouve que dans cet écrit, est-ce ma faute? Ce devrait être l'histoire de mon espèce.
J.-J. Rousseau, Emile, liv. V.
Par un roman on a entendu jusqu'à ce jour un tissu d'événements chimériques et frivoles, dont la lecture était dangereuse pour le goût et pour les mœurs. Je voudrais bien qu'on trouvât un autre nom pour les ouvrages de Richardson, qui élèvent l'esprit, qui touchent l'âme, qui respirent partout l'amour du bien, et qu'on appelle aussi des romans...
Une maxime est une règle abstraite et générale de conduite, dont on nous laisse l'application à faire. Elle n'imprime par ell -même aucune image sensible dans notre esprit : mais celui qui agit, on le voit, on se met à sa place ou à ses côtés, on se passionne pour ou contre lui; on s'unit à son rôle, s'il est vertueux; on s'en écarte avec indignation, s'il est injuste ou vicieux...
0 Richardson ! on prend, malgré qu'on en ait, un rôle dans tes ouvrages... J'étais, au sortir de ta lecture, ce qu'est un homme à la fin d'une journée qu'il a employée à faire le bien.
J'avais parcouru dans l'intervalle de quelques heures un grand nombre de situations que la vie la plus longue offre à peine dans toute sa durée. J'avais entendu les vrais discours des passions ; j'avais vu les ressorts de l'intérêt et de l'amour-propre jouer en cent façons diverses ; j'étais devenu spectateur d'une multitude d'incidents, je sentais que j'avais acquis de l'expérience.
Cet auteur ne fait point couler le sang le long des lambris; il ne vous transporte point dans les contrées ëlo gnées ; il ne vous expose point à être dévoré par des sauvages; il ne se renferme point dans des lieux clandestins de débauche; il ne se perd jamais dans les régions
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de la féerie. Le monde où nous vivons est le lieu de la scène ; le fond de son dr me est vrai; ses personnages ont toute la réalité possible; ses caractères sont pris du milieu de la société ; ses incidents sont dans les mœurs de toutes les nations policées; les passions qu'il peint sont telles que je les éprouve en moi; ce sont les mêmes objets qui les émeuvent, elles ont l'énergie que je leur connais ; les traverses et les aiflictions de ses personnages sont de la nature de celles qui me menacent sans cesse, il me montre le cours général des choses qui m'environnent...
J'ai entendu reprocher à mon auteur ses détails qu'on appelait des longueurs : combien ces reproches m'ont impatienté I...
Vous avez donc oublié combien il en coûte de peines, de soins, de mouvements, pour faire réussir la moindre entreprise, terminer un procès, conclure un mariage, amener une réconciliation. Pensez de ces détails ce qu'il vous plaira; mais ils seront intéressants pour moi, s'ils sont vrais, s'ils font sortir les passions, s'ils montrent les caractères.
Ils sont communs, dites-vous ; c'est ce qu'on voit tous les jours 1 Vous vous trompez ; c'est ce qui passe tous les jours sous vos yeux, et que vous ne voyez jamais... L'art du grand poète et du grand peintre est de vous montrer une circonstance fugitive qui vous avait échappé...
O Richardson! j'oserai dire que l'histoire la plus vraie est pleine de mensonges, et que ton roman est plein de vérités. L'histoire peint quelques individus ; tu peins l'espèce humaine : l'histoire attribue à quelques individus ce qu'ils n'ont ni dit, ni fait; tout ce que tu attribues à l'homme, il l'a dit et fait... Le cœur humain qui a été, est et sera toujours le même, est le modèle d'après lequel tu copies...
Diderot, Éloge de Richardson.
Je me suis proposé de grands desseins dans ce petit ou-
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vrage. J'ai (ûclié d'y peindre un sol et des végélaux différents de ceux d'Europe. Nos poètes ont asnez reposé leurs amants sur le bord des ruisseaux, dans les prairies et sous le feu liage des hêtres. J'en ai voulu asseoir sur le bord de la mer, au pied des rochers, à l'ombre des cocotiers, des bananiers et des citronniers en fleurs. Il ne manque à l'aulrt; partie du monde que des Théocrites et des Virgiles, pour que nous en ayons des tableaux au moins aussi intéressants que ceux de notre pays.
Berna.rdin de Saint Pierre, Paul et Virginie, avant-propos.
Les Anglais ortt heureusement imaginé depuis peu de tourner ce génie de fictions à des choses plus utiles ; et de les etuployer pour inspirer en amusant l'auiour des bonnes mœui-s et de la vertu par des tableaux simples, naturels et ingénieux, des événements de la v e '.
Encyclopédie, art. Roman (Jaucourt), t. XIV.
1. Le reste eoinaie ci-dessus : Roussii ^U, youvelie hcluUe, ^jn tle II, lultre 21,