V. Hugo, Les Citants du Crépuscule, préface
Et, disons-le en passant, dans cette mêlée d'hommes, de
DU XIXe SIÈCLE 117
doctrines et d'intérêts qui se ruent si violemment tous les jours sur chacune des œuvres qu'il est donné à ce siècle de faire, le poète a une fonction sérieuse. Sans parler même ici de son influence civilisatrice, c'est à lui qu'il appartient d'élever, lorsqu'ils le méritent, les événements politiques à la dignité d'événements historiques'.^ Il faut pour cela qu'il jette sur ses contemporains ce tranquille regard que l'histoire jette sur le passé; il faut que, sans se laisser tromper aux illusions d'optique, aux mirages menteurs, aux voisinages momentanés, il mette dès à présent tout en perspective, diminuant ceci, grandissant cela.?Il faut qu'il ne trempe dans aucune voie de fait/ Il faut qu'il sache se maintenir au-dessus du tumulte, inébranlable, austère et bienveillant, indulgent quelquefois, chose difficile, impartial toujours, chose plus difficile encore...* Il faut qu'il puisse saluer le drapeau tricolore, sans insulter les fleurs de lys; il faut qu'il puisse dans le même livre, presque à la même page, flétrir « l'homme qui a vendu une femme » et louer un noble jeune prince pour une bonne action bien faite, glorifier la haute idée sculptée sur l'arc de triomphe, et consoler la triste pensée enfermée dans la tombe de Charles X^ Il faut qu'il soit attentif à tout, sincère en tout, désintéressé sur tout, et que, nous l'avons déjà dit ailleurs, il ne dépende de rien, pas même de ses propres ressentiments, pas même de ses propres griefs personnels; sachant être, dans l'occasion, tout à la fois irrité comme homme et calme comme poète.