‹ Idées et doctrines littéraires du 19e siècleChapitre 29 sur 75 · Hachette et O, éditeurs · texte numérisé non relu

Hachette et O, éditeurs

1 incarnation de ce que l'homme a de plus intime dans le cœur et de plus divin dans la pensée, de ce que la nature visible a de plus magnifique dans les images et de plus mélodieux dans les sons ! C'est à la fois sentiment et sensation, esprit et matière; et voilà pourquoi c'est la langue complète, la langue par excellence qui saisit l'homme par son humanité tout entière, idée pour l'esprit, sentiment pour l'âme, image pour l'imagination, et musique pour l'oreille! Voilà pourquoi cette langue, quand elle est bien parlée, foudroie l'homme comme la foudre et l'anéantit de conviction intérieure et d'évidence irréfléchie, ou l'enchante comme un philtre, et le berce immobile et charmé, comme un enfant dans son berceau, aux refrains sympathiques de la voix d'une mère! Voilà pourquoi aussi l'homme ne peut ni produire ni supporter beaucoup de poésie; c'est que le saisissant tout entier par l'âme et par les sens, et exaltant à la fois sa double faculté, la pensée par la pensée, les sens par les sensations, elle l'épuisé, elle l'accable bientôt, comme toute jouissance trop complète, d'une voluptueuse fatigue, et lui fait rendre en peu de vers, en peu d'instants tout ce qu'il y a de vie intérieure et de force de sentiment dans sa double organisation. La prose ne s'adresse qu'à l'idée, le vers parle à l'idée et à la sensation tout à la fois. Cette langue, toute mystérieuse, tout instinctive qu'elle soit, ou plutôt par cela même qu'elle est instinctive et mystérieuse, cette langue ne mourra jamais l Lamartine, Des Destinées de la poésie.

Si la poésie n'est pas un vain assemblage de sorife, elle est sans doute la forme la plus sublime que puisse revêtir la pensée humaine : elle emprunte à la musique cette qualité indéfinissable de l'harmonie qu'on a appelée céleste, faute de pouvoir lui trouver un autre nom; parlant aux sens par la cadence des sons, et à l'âme par l'élévation et l'énergie du sens, elle saisit à la fois tout l'homme; elle le charme, le ravit, l'enivre; elle exalte en lui le principe divin; elle lui fait sentir pour un moment ce quelque chose

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e plus que L'homme qui Ta fait nommer la langue des ieux.

Lamartine, La Mort de Socrate, avertissement.

Ce ne fut... qu'après mes études terminées que je comlençai à avoir quelques vagues notions de poésie. C'est )ssian, après le Tasse, qui me révéla ce monde des images t des sentiments que j'aimai tant depuis à évoquer avec îurs voix. J'emportais un volume d'Ossian sur les monagnes; je le lisais où il avait été inspiré, sous les sapins, !ans les nuages, à travers les brumes d'automne, assis ►rès des déchirures des torrents, aux frissons des vents lu nord, au bouillonnement des eaux de neige dans les avins. Ossian fut l'Homère de mes premières années; je ui dois une partie de la mélancolie de mes pinceaux. }'est la tristesse de l'Océan. Je n'essayai que très rarenent de l'imiter; mais je m'en assimilai involontairement e vague, la rêverie, l'anéantissement dans la contemplaion, le regard fixe sur des apparitions confuses dans le ointain. C'était pour moi une mer après le naufrage, sur aquelle flottent, à la lueur de la lune, quelques débris; où 'on entrevoit quelques figures de jeunes filles élevant eurs bras blancs, déroulant leurs cheveux humides sur 'écume des vagues; où l'on distingue des voix plaintives mtrecoupées du mugissement des flots contre recueil. t'est le livre non écrit de la rêverie, dont les pages sont couvertes de caractères énigmatiques et flottants, avec lesquels l'imagination fait et défait ses propres poèmes, :omme l'œil rêveur avec les nuées fait et défait ses paysages.

Lamartine, Premières Méditations poétiques, préface*

2° Les vers sont « le trop-plein qui déborde de l'àme » . L'art véritable., c'est d'être sincère et de laisser parler « les libres mêmes du cœur de l'homme, touchées et émues par les innombrables frissons de l'âme et de la

nature ». La vraie poésie est improvisation. Dédain de « la grammaire, qui écrase la poésie » .

Quand les longs loisirs et le vide des attachements perdus me rendirent cette espèce de chant intérieur qu'on appelle poésie, ma voix était changée, et ce chant était triste comme la vie réelle. Toutes mes fibres attendries de larmes pleuraient ou priaient, au lieu de chanter. Je n'imitais plus personne, je m'exprimais moi-même pour moimême. Ce n'était pas un art, c'était un soulagement de mon propre cœur qui se berçait de ses propres sanglots. Je ne pensais à personne en écrivant çà et là ces vers, si ce n'est à une ombre et à Dieu. Ces vers étaient un gémissement ou un cri de l'âme. Je cadençai ce cri ou ce gémissement dans la solitude, dans les bois, sur la mer; voilà tout. Je n'étais pas devenu plus poète, j'étais devenu plus sensible, plus sérieux et plus vrai. C'est là le véritable art : être touché, oublier tout art pour atteindre le souverain art, la nature :

Si vîs me flere, dolendum est Primum ipsi tibi!...

Lamartine, Premières Méditations poétiques, préface.

Voici quatre livres de poésies écrites comme elles ont été senties, sans liaison, sans suite, sans transition apparente : la nature en a, mais n'en montre pas ; poésies réelles et non feintes, qui sentent moins le poète que l'homme même, révélation intime et involontaire de ses impressions de chaque jour, pages de sa vie intérieure inspirées tantôt par la tristesse, tantôt par la joie, par la solitude et parle monde, par le désespoir ou l'espérance, dans ses heures de sécheresse ou d'enthousiasme, de prière ou d'aridité.

Lamartine, Harmonies, avertissement.

Et aujourd'hui je reçois continuellement des lettres d'in-

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connus qui ne cessent de me dire : « Pourquoi ne chantezvous plus? Nous écoutons encore. » Ces amis invisibles de mes vers ne se sont donc jamais rendu compte de la nature de mon faible talent et de la nature de la poésie ellemême? Ils croient apparemment que le cœur humain est une lyre toujours montée et toujours complète, que l'on peut interroger du doigt à chaque heure de la vie, et dont aucune corde ne se détend, ne s'assourdit ou ne se brise avec les années et sous les vicissitudes de l'âme? Gela peut être vrai pour des poètes souverains, infatigables, immortels ou toujours rajeunis par leur génie, comme Homère, Virgile, Racine, Voltaire, Dante, Pétrarque, Byron, et d'autres que je nommerais s'ils n'étaient pas mes émules et mes contemporains. Ces hommes exceptionnels ne sont que pensée, cette pensée n'est en eux que poésie, leur existence tout entière n'est qu'un développement continu et progressif de ce don de l'enthousiasme poétique que la nature a allumé en eux en les faisant naître, qu'ils respirent avec l'air, et qui ne s'évapore qu'avec leur dernier soupir. ^Quant à moi, je n'ai pas été doué ainsi. La poésie ne m'a jamais possédé tout entier. Je ne lui ai donné dans mon âme et dans ma vie seulement que la place que l'homme donne au chant dans sa journée, des moments le matin, des moments le soir, avant et après le travail sérieux et quotidienjLe rossignol lui-même, ce chant de la nature incarné dans les bois, ne se fait entendre qu'à ces deux heures du soleil qui se lève et du soleil qui se couche, et encore dans une seule saison de l'année. La vie est la vie, elle n'est pas un hymne de joie ou un hymne de tristesse perpétuel. L'homme qui chanterait toujours ne serait pas un homme, ce serait une voix.

Lamartine, Premières Méditations poétiques, préface.

En ce temps-là aucun poète ne se serait permis d'appeler les choses par leur nom. Il fallait un dictionnaire mythologique sous son chevet, si l'on voulait rêver des vers. Je suis le premier qui ai fait descendre la poésie du Par-

nasse, et qui ai donné à ce qu'on nommait la muse, au lieu d'une lyre à sept cordes de convention, les libres mêmes du cœur de l'homme, touchées et émues par les innombrables frissons de l'âme et de la nature.

Lamartine, Premières Méditations poétiques, préface.

Le bon public, qui ne crée pas, comme Jéhovah, l'homme à son image, mais qui le défigure à sa fantaisie, croit que j'ai passé trente années de ma vie à aligner des rimes et à contempler les étoiles : je n'y ai pas employé trente mois; et la poésie n'a été pour moi que ce qu'est la prière, le plus beau et le plus intense des actes de la pensée, mais le plus court et celui qui dérobe le moins de temps au travail du jour. La poésie, c'est le chant intérieur. Que penseriezvous d'un homme qui chanterait du matin au soir?

Lamartine, Lettre servant de préface aux Recueillements poétiques.

La poésie n'est que ce qui déborde du calice humain. On ne vit pas d'ivresse et d'extase, et ceux qui commandent à un poète d'être toujours poète ressemblent à ce calife qui commanda à ses esclaves de le faire vivre de musique et de parfums; il mourut de volupté et d'inanition. Je sais qu'on me reproche avec une bienveillante colère de ne pas consacrer ma vie entière à écrire, et surtout à polir des vers *, dont je n'ai jamais fait ni prétendu faire qu'une consolation rare et accidentelle de ma pensée. Je n'ai rien à répondre, si ce n'est que chacun a reçu sa mission de sa nature.

Lamartine, La Chute d'un ange, avertissement de la lre édition.

1. M. Victor Hugo et M. de Lamartine se tenaient au courant de leur travail : ils discutaient les questions d'art; ils différaient d'avis sur la correction, que M. de Lamartine dédaignait : « La grammaire écrase la poésie. La grammaire n'est pas faite pour nous. Nous no devons pas savoir de langues par principes. Nous devons pailer comme la parole nous vient sur les lèvres. n ( Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, chap. xliii.)

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3° La poésie doit devenir populaire, sociale. Elle a une mission à remplir.

A côté de cette destinée philosophique, rationnelle, politique, sociale, de la poésie à venir, elle a une destinée nouvelle à accomplir : elle doit suivre la pente des institutions et de la presse; elle doit se faire peuple, et devenir populaire comme la religion, la raison et la philosophie...

La poésie de nos jours a déjà tenté cette forme, et des talents d'un ordre élevé se sont abaissés pour tendre la main au peuple; la poésie s'est faite chanson, pour courir sur l'aile du refrain dans les camps ou dans les chaumières; elle y a porté quelques nobles souvenirs, quelques généreuses inspirations, quelques sentiments de morale sociale; mais cependant, il faut le déplorer, elle n'a guère popularisé que des passions, des haines ou des envies * . C'est à populariser des vérilés, de l'amour, de la raison, des sentiments exaltés de religion et d'enthousiasme, que ces génies populaires doivent consacrer leur puissance à l'avenir. Cette poésie est à créer; l'époque la demande, le peuple en a soif; il est plus poète par l'âme que nous, car il est plus près de la nature : mais il a besoin d'un interprète entre cette nature et lui; c'est à nous de lui en servir, et de lui expliquer, par ses sentiments rendus dans sa langue, ce que Dieu a mis de bonté, de noblesse, de généro-ité, de patriotisme et de piété enthousiaste dans son cœur.

Lamartine, Des Destinées de la poésie.

Frère, le temps n'est plus où j'écoutais mon âme Se plaindre et soupirer comme une faible femme Qui de sa propre voix soi-même s'attendrit, Où par des chants de deuil ma lyre intérieure Allait multipliant, comme un écho qui pleure, Les angoisses d'un seul esprit.

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