Les chansons de Béranger
Dans l'être universel au lieu de me répandre, Pour tout sentir en lui, tout souffrir, tout comprendre, Je resserrais en moi l'univers amoindri; Dans l'égoïsme étroit d'une fausse pensée La douleur en moi seul, par l'orgueil condensée, Ne jetait à Dieu que mon cri.
Ma personnalité remplissait la nature :
On eût dit qu'avant elle aucune créature N'avait vécu, souffert, aimé, perdu, gémi; Que j'étais à moi seul le mot du grand mystère, Et que toute pitié du ciel et de la terre Dût rayonner sur ma fourmi.
Pardonnez-nous, mon Dieu! tout homme ainsi commence, Le retentissement universel, immense, Ne fait vibrer d'abord que ce qui sent en lui; De son être souffrant l'impression profonde, Dans sa neuve énergie, absorbe en lui le monde Et lui cache les maux d'autrui.
Puis mon cœur, insensible à ses propres misères, S'est élargi plus tard aux douleurs de mes frères ; Tous leurs maux ont coulé dans le lac de mes pleurs; Et, comme un grand linceul que la pitié déroule, L'âme d'un seul, ouverte aux plaintes de la foule, A gémi toutes les douleurs.
Alors dans le grand tout mon âme répandue A fondu, faible goutte au sein des mers perdue Que roule l'Océan, insensible fardeau, Mais où l'impulsion sereine et convulsive, Qui de l'abîme entier de vague en vague arrive, Palpite dans la goutte d'eau.
Alors, par la vertu la pitié m'a fait homme ;
J'ai conçu la douleur du nom dont on le nomme,
J'ai sué sa sueur et j'ai saigné son sang; Passé, présent, futur ont frémi sur ma fibre, Gomme vient retentir le moindre son qui vibre Sur un métal retentissant.
Lamartine, Recueillements poétiques, A M. Félix Guillemardet.